‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 40 sur 70 · Î6 PORTRAIT · texte numérisé non relu

Î6 PORTRAIT

celle apparemment que le public ne donne pas, et qui se fait entre quelques complaisants qui s'enferment pour se louer.

Grâce à sir Th. Lawrence et encore à quelques peintres anglais , dont les ouvrages ont paru avec éclat à nos expositions, le temps n'est plus où Ton demandait sérieusement s'il y avait des peintres en Angleterre, à peu près comme on demandait plus anciennement s'il y avait un théâtre. Quantité de personnes en France connaissent à peine le nom de Reynolds, pas plus qu'on avait ouï prononcer celui de Shakespeare il y a quatre-vingts ans. On sait à peine que , tandis que la pauvre peinture se mourait dans toute l'Europe, qu'elle se traînait énervée, déshonorée sur les traces de Vanloo et de quelques génies de même force, un vrai génie, Reynolds, continuait les grands maîtres en Angleterre, et il faut bien le dire, malgré un profond respect pour notre gloire nationale, il les continuait de manière à n'avoir point été surpassé par tout ce qui s'est fait depuis.

Lawrence a succédé à la réputation de Reynolds, son maître, et, tout imbu de ses traditions, n'est pas moins plein d'originalité. On trouve dans son portrait de Pie VII , autant que dans ses meilleurs ouvrages, ce talent particulier qu'il a eu seul peut-être à un si haut degré, celui de rendre d'une manière frappante l'âge, la complexion, toute l'habitude de ses modèles. Il paraît que le pape fut peint peu de temps avant sa mort ; au moins la maladie avait-elle déjà imprimé sur ses traits cette tristesse et cette langueur, sinistres présages de destruction. Pie VII est entouré de mille chefs-d'œuvre et de toutes les merveilles du Vatican ; mais sa pensée est distraite et son œil éteint; on ne peut regarder sans attendrissement cette

DE PIE VIL <i7

belle figure ; on y voit tout d'un trait la vie troublée de ce prélat, né pour la paix, et jeté par le hasard au milieu de chances orageuses. Rien n'égale la beauté des mains et des accessoires, qui relèvent avec un art infini les parties sur lesquelles le peintre a voulu fixer l'attention.

Par le grand nombre de ses productions capitales, Lawrence rappelle tout à fait ces anciens peintres dont la fécondité nous étonne, et que nous sommes convenus de nous figurer retirés dans leur atelier, soigneux de leur réputation seulement par de beaux ouvrages, peu hommes d'intrigue et de salons. Sir Thomas, qui, par son immense talent, peut se passer de l'intrigue, n'est pas moins courtisan poli que grand peintre. Ses personnages en prennent sans doute cet air noble et cette tournure distinguée qu'il sait donner à presque tous. Son talent se sent d'habitudes élevées et du commerce de l'aristocratie. Ce qu'on se demande avec le plus de surprise, c'est comment il suffit à tant de choses; car, malgré l'apparente facilité de sa manière, rien n'est plus consciencieux que son travail. Arrivé à un âge où on songe plutôt à vivre sur sa gloire passée qu'à en chercher de nouvelle, il semble un jeune homme plein d'ardeur, qui aurait sa fortune et sa réputation à faire. Ses tableaux, qu'on prendrait pour autant d'improvisations, tant sa touche a de vivacité, sont étudiés avec un soin qu'il porte jusqu'au scrupule, dans l'imitation de certains traits caractéristiques; et c'est là véritablement où il excelle, et où personne ne l'a sans doute égalé.

Les artistes anciens avaient craint d'animer leurs portraits des mouvements rapides des passions, et rien de plus sage que cette retenue. Us peignent des figures sérieuses dans des attitudes simples et tranquilles. Pas plus de ces airs d'inspirés insupportables que de ces sou-

Page 1