‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 49 sur 70 · Salon de · texte numérisé non relu

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admirer, c'est que le peintre ait su tirer ce parti d'un sujet en apparence aussi ingrat.

11 est important de signaler à cette époque de la vie de Gros (1816-1817) une circonstance qui eut sans doute une grande influence sur la marche de son talent pendant les dernières années de sa vie. David, du fond de son exil, l'avait chargé de continuer la direction de son école. Gros s'acquitta de ce devoir comme s'il eût dû sacrifier à cette fonction même sa qualité de peintre pour prendre celle du professeur le plus assidu. L'attachement qu'il conservait pour son maître se mêlant à une admiration sans bornes de ses ouvrages , il mit une sorte d'amour-propre à continuer dans ses leçons toutes les traditions de David. Il semblait même qu'il voulût faire oublier à ses élèves combien sa propre manière avait différé de celle de son maître. (( Mon métier, disait-il quelquefois, est de former des artistes et de les envoyer en Italie aux frais du gouvernement. » David ne l'encourageait que trop dans cette tendance. Assuré qu'il était que ses principes revivraient dans l'enseignement de Gros, il désira que Gros lui-même en fit l'application dans ses ouvrages. 11 lui écrivait : « Étesvous toujours dans l'intention de faire un grand tableau d'histoire? Je pense que Oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir à des sujets futiles , à des tableaux de circonstance : la postérité, mon ami, est plus sévère; elle exigera de Gros de beaux tableaux d'histoire. Quoi! dira-t-elle, qui devait plus que lui représenter Thémislocle? etc. » Suit une longue énumération de sujets empruntés à l'histoire ancienne. « Tous ces sujets, dit-il, vous réclament. L'immortalité compte vos années, n'attirez pas ses reproches ; saisissez vos pinceaux , produisez du grand pour vous mettre à votre place. » Il lui dit ail-

tQt ESSAI SUR LES ARTISTES.

leurs : « Le temps s'avance, et nous vieillissons, et vous n'avez pas encore fait ce qu'on appelle un vrai tableau 4' histoire. Quand vous avez le talent et Tâge encore, vous convient-il d'attendre toujours ? Vite, vite, mon ami, feuilletez votre Plutarque , etc. » Dans une autre lettre encore , et entre autres conseils , il lui dit : « Je suis content qu'on vous tire des habits brodés, des bottes, etc.; vous vous êtes fait assez voir dans ces sortes de tableaux où personne ne vous a égalé. Livrez-vous maintenant à ce qui constitue vraiment le peintre d'histoire. Vous voilà sur la route, ne la quittez plus... »

Ces conseils s'adressaient à un homme de cinquante ans, qui en avait passé trente à s'illustrer dans un genre où personne^ disait-il naïvement, tie lavait égalé. Il semblait que ce fût une excellente raison pour l'engager à y persévérer; mais, au compte de David, ce n'étsdt pas vraiment être peintre d'histoire, et le pauvre Gros n'avait encore produit que des tableaux de circonstance. L'élève soumis dut s'évertuer de son mieux, et sa coupole montre déjà cette malheureuse tendance à rentrer dans cette vraie route et à ne la plus quitter : dans les derniers ouvrages du peintre, c'est la seule qui surnage ; mais il était mal à l'aise dans cette forme pédantesque et sous cette tournure académique. Gros était l'artiste inspiré par excellence, et il semble qu'à cette triste époque le souffle divin ait cessé de l'animer tout à coup ; sa main va toujours, mais le génie est absent. Gomme beaucoup de ceux auxquels il a été donné de voyager dans le champ du sublime, il tombe tout à fait, s'il ne s'élève aux plus hautes régions ; quand il peint froidement, il est bien au-dessous de la froideur permise à tant d'artistes, et qui semble comme leur élément. On eût dit que les critiques malveillantes, indécentes

même, que provoquaient ses derniers ouvrages, augmentaient encore son entêtement à s'engager de plus en plus dans une voie si contraire à son naturel. Il alla jusqu'à refuser les sujets de bataille qui lui étaient offerts, de peur d'être distrait de sa préoccupation favorite. On trouve ces mots dans une lettre par laquelle il répondait à la demande qui lui était faite de traiter le sujet de la bataille d'Iéna sur une toile de quinze pieds : « Je suis très-reconnaissant, etc., etc.;... mais, ayant déjà fait tant de tableaux de ce genre, je ressens la nécessité de m'en reposer par des sujets plus analogues à l'étude de l'art. »

Çà et là on voit reparaître encore le vieil athlète. Certaines parties témoignent encore de quelque chaleur; ce sont celles surtout où il se retrouve sur la pente de ses anciennes prédilections. Il n*a jamais pu peindre froidement un cheval. Dans le tableau di Hercule et Diomèdey qui fut son dernier effort et l'occasion de son désespoir, les chevaux, quoique sacrifiés, sont encore pleins de force. Dans les plafonds du musée égyptien, on leur trouve quelque chose du feu et de l'animation qu'il leur donnait autrefois; mais les personnages allégoriques au milieu desquels il les fait agir. ne sont plus que de froides statues. Cet homme, qui élève jusqu'aux nues la représentation du naturel, ne peut animer seulement d'un souille de vie son cortège de dieux et de déesses. Il n'est pas plus heureux dans les tableaux de chevalet, où il cherche la grâce ; ses femmes sont dépourvues de cette dernière qualité. Même dans ses anciens ouvrages, il n'avait pas su les douer de ce charme qui attire dans les Corrége et dans les Raphaël. Son Saûl montre de belles parties, mais le goût académique s'y fait trop sentir. Le Bacchus et Ariane s'éloigne encore plus de ses anciens ouvrages ; on y trouve plus d'afféterie que de délicatesse.

Le Portrait équestre de Charles X^ exposé au Salon de 1827, fit un effet plus fâcheux encore, car on pouvait s'attendre, par la nature du sujet, à retrouver dans ce tableau une partie de son ancienne inspiration.

Un triomphe inattendu , et ce fut le dernier, vint le consoler quelques instants. Ce succès eût dû imposer silence à la critique et s'étendre comme un bouclier sur les défaillances d'un si mâle talent. Après 1830, les fameuses batailles, cachées longtemps à tous les yeux, furent exposées au Luxembourg. La Bataille d'Aboukir avait été à elle seule l'objet d'une exhibition particulière. L'effet en fut immense, mais passager. Ces peintures étaient inconnues en quelque sorte à la nouvelle génération ; cependant on était à la fois trop près et trop loin de l'époque où tant de grandes actions avaient été célébrées par tant de génie, trop près, pour que l'effet du temps ait pu donner à ces peintures l'autorité de style et de caractère propre à les faire admirer indépendamment de la mode; trop loin, pour que les idées et les sentiments qui avaient contribué au succès du peintre pussent agir dans le même sens sur un public nouveau. L'envie, lassée d'une longue admiration, forcée d'entendre encore une fois ce concert d'éloges, parvint sans peine à effacer cette émotion favorable dans des esprits distraits par d'autres événements et attirés par d'autres spectacles.

Les plafonds du Louvre avaient été découverts avant cette époque; nous avons dit que la manière de Gros se prêtait peu à la décoration. Le mélange de la convention et de la vérité glaçait toute sa verve, et comme Antée, dit un de ses historiens, il avait besoin, pour avoir toute sa force, de sentir la terre sous ses pieds. L'essai le plus malheureux dans ce genre, qui semblait se refuser à ses efforts.

fut terminé à une époque plus récente- encore; il représente V Humanité implorant VEurope en faveur des Grec». C'est ïAgésilas de ce génie aux abois et la plus triste expression de son affaiblissement. Il ne reste plus rien de lui dans cette immense toile , qui trahit la lassitude et presque l'ennui.

V Hercule et Diomède fut exposé en 1835. Gros voulait répondre par un effort de science à ses détracteurs misérables qui lui reprochaient de n'être plus le peintre habile de tant de beaux ouvrages, disons mieux, qui affectaient même de méconnaître tout à fait son talent. Le mauvais succès de cette dernière tentative lui porta le coup suprême ; il se crut tout à fait oublié et presque déshonoré. « Pour avoir des travaux, disait-il dans son amertume, il faudra me traîner dans les bureaux du ministère; là, je m'entendrai demander qui je suis, et, quand j'aurai décliné mon nom, Ton me demandera ce que j'ai fait. » Le grand artiste en vint à douter de lui-même. « Gros est donc mort? Vous venez donc visiter un mort? » disait-il quelquefois à ses amis. Un jour, il entre dans l'atelier de ses élèves et le trouve presque désert ; il trouve dans cet accident fortuit un contre-coup à la défaveur avec laquelle on accueillait ses travaux. Gomme il était difficile de toucher à des blessures aussi vives, même pour y porter quelque soulagement, le zèle de ses amis, ou timide ou maladroit, l'irritait au lieu de le calmer, il finit même, quand il fut arrivé au dernier degré du découragement, par douter de leur attachement et presque par les éviter. L'affreuse pensée qui s'était emparée de son esprit arrêtait l'épanchement sur ses lèvres et concentrait de plus en plus les effets de ce sombre emportement dont il n'allait plus être le maître.

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Abrégeons cette triste tâche : ne livrons pas trop longtemps en spectacle les égarements de cette grande âme en détresse. Le respect pieux, la tendre vénération qui s'attachent à la noble figure de Gros, vivent encore dans le souvenir de ceux qui ont été ses élèves, ou qui, l'ayant seulement approché, ont reçu quelques émanations de tout ce feu, de toute cette puissance ; ceux-là passeront rapidement sur une page funeste.

Le 25 juin 1835, Gros sortit le matin de sa maison pour se rendre à ses fonctions de juré au Palais, mais il ne parut point à l'audience. A l'heure du dtner, sa femme l'attendit vainement, et le soir il n'était point encore rentré. Toute cette journée, il marcha au hasard; le soir, il sortit de Paris, et, pendant toute la nuit qui suivit, il erra à travers la pluie et le brouillard dans les bois de Meudon. Au lever du soleil, il fut trouvé noyé dans un petit bras de la Seine, au bas de la colline, et dans un endroit où l'eau avait à peine quatre pieds de profondeur. Des enfants aperçurent son corps au milieu des roseaux et donnèrent l'alarme. Ce ne fut que le soir que ses restes furent transportés dans sa maison et rendus à sa femme éplorée.

Nous n'avons pas besoin de dire que la nouvelle d'un pareil événement saisit de douleur les artistes et les amis de Gros; mais le public n'eut pas, dans le moment même, le sentiment de la perte immense que faisaient les arts et la patrie. 11 ne parut pas, si nos souvenirs nous servent bien, que ce malheur ait eu un grand retentissement dans ce monde frivole, si facilement ému des petites choses. Cette ingratitude fut une douleur de plus pour les amis et pour les admirateurs de Gros ; ils ne pouvaient s'empêcher de penser que cette indifférence fatale, longtemps ressentie avant la cruelle résolution, en avait été la princi-

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pale et funeste cause. Les artistes se réunirent tous autour de ce cercueil et semblèrent vouloir le cacher sous les lauriers; tardif hommage I faible compensation de tant de douleurs I

Le suicide de Gros est un des événements les plus tristes dont l'histoire des passions humaines puisse faire mention. Ni celui de Rousseau, ni celui du peintre Robert, arrivé de nos jours et quelques mois avant celui de Gros, ne sont des exemples aussi déplorables de la fragilité de la raison. Rousseau, aigri de plus en plus, nourrissant dans une solitude qui lui plaisait son intraitable orgueil et sa haine des hommes, avait fmi par la folie. Pour Robert, il se tue dans la force de l'âge et des passions, emporté par un mouvement aveugle et concevable à son âge ; mais Gros, arrivé depuis longtemps à la gloire et à la fortune, parvenu à cette époque de la vie qui est celle du repos, Gros , saisi d'un désespoir incurable , embrasse ce noir fantôme qui l'obsédait, et jette à terre, comme un fardeau insupportable, toute cette gloire, tout ce passé et aussi tout cet avenir de jouissances paisibles. Et qu'on ne prenne pas ces réflexions pour un blâme jeté sur sa mémoire ; ce ne sont pas les véritables artistes qui riront de pitié en voyant Gros se tuer quand il croit que sa gloire est perdue.

(( Sa personne, dit en parlant de lui l'auteur d'un excellent travail sur les peintres français S attirait invinciblement l'attention. Tout était fort chez lui, et sa contenance ressemblait à sa peinture; car il était grand comme ses tableaux, vigoureux comme sa touche, et sa belle tête tenait par un cou de taureau à ses larges épaules. Il avait

1. H. Charles BUdc, Histoire des Peintres français ou dix-neuviime siècle, 1845.

le front légèrement reculé, indice fréquent d'une nature sujette à l'exaltation ; ses sourcils abondants accusaient la richesse d'un tempérament énergique, et ses grands yeux, ombragés de cils noirs, étaient pleins de pensées et de feu. Soiivent, dans le monde; il demeurait taciturne et ne rompait le silence que par une conversation entrecoupée ; mais, sitôt qu'une passion forte le possédait, on voyait briller son regard et tout son visage s'enflammer. Dans ces moments-là, il rencontrait facilement l'éloquence, les mots lui arrivaient pleins d'images, et, dans ce style familièrement coloré, il peignait un homme, une situation, un travers. . .

(( ... En disant qu'il y avait chez Gros plus de jet que de réflexion, je veux dire seulement qu'au lieu de méditer longtemps son sujet, comme l'aurait fait Poussin, il se laissait aller à des inspirations successives qui pouvaient bien se corriger l'une par l'autre, mais qui toutes étaient le fruit de cette force pittoresque qui répond en peinture au vis tragica de l'art dramatique...

« ... Il n'écrit pas son intention de ce style réfléchi, calme, austère, plein d'heureuses réticences, qui laisse travailler l'imagination en ne disant pas tout; mais il remue, il échauffe, il entraîne, il nous communique l'enthousiasme dont il est pénétré. Il nous montre l'extérieur de l'histoire, son allure, son costume; il la promène au soleil et nous la fait suivre des yeux comme on fait une revue éclatante. Ses figures font mieux que penser, elles agissent, elles ont l'éloquence de la pantomime, la poésie de l'action. »

Gros, sans nul doute, avait été fortement impressionné en Italie par la vue des peintures de Rubens : les qualités et les défauts de ces deux grands peintres offrent beaucoup

d'analogie. Cependant, à la fin de sa vie, et quand il eut pris l'attitude d'un chef d'école, il parlait moins souvent de cet objet de ses premières admirations. Pendant que son camarade^ Girodet s'efforçait de chercher la couleur et ne vantait que l'éclat et la finesse des tons, Gros recommandait fortement à ses élèves d'insister avant tout sur le dessin, et il était surtout flatté des compliments qu'on lui adressait sur la correction de ses figures, il lui était arrivé depuis, en voyant l'extrême sobriété de teintes qui caractérise la palette et les tableaux de certains adeptes, de dire qn* après tout on ne peut pas faire de la peinture à la Spartiate. En 1831, lorsqu'au sortir d'une révolution les artistes de tous les étages, préoccupés d'améliorer leur sort, s'émurent dans des réunions tumultueuses et présentèrent en foule des demandes de réforme. Gros disait d'eux : Ils veulent entrer à C Institut au nom des droits de l'homme.

La patrie aurait dû consoler au moins les mânes de cet illustre désespéré. Elle concède libéralement un espace et un tombeau dignes de leurs services aux orateurs, aux guerriers, aux grands ministres ; quelquefois elle accorde cet honneur à des hommes de parti dont la postérité aura peine à démêler les titres. Les artistes, qui font les délices des générations, seraient-ils traités moins favorablement? Les cendres de Racine, de La Fontaine, sont confondues obscurément et oubliées dans un cimetière. Il a fallu de nos jours, pour élever une statue au Poussin dans sa ville natale, attendre le résultat d'une souscription, qui n'est pas encore remplie. Le simple tombeau de famille dans lequel Gros n'occupe qu une place étroite, présente, au milieu de plusieurs autres inscriptions modestes, là mention de son nom et la date de sa mort; cette inscription tient un espace plus petit que

n'était sa glorieuse palette. Ses amis avaient fait placer au faite du monument le buste du grand peintre; mais un autre tombeau, élevé précisément en face et à un pied de distance, ne permet plus de l'apercevoir. Il conviendrait à la génération qui s'élève de réparer cet oubli et de consacrer dignement cette grande mémoire.

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