LETTRE
Trouyée en minute dans les papiers de Delacroix.
Monsieur le Ministre,
Un tableau dont je suis l'auteur et représentant un crucifiement, fut acheté par le Ministre de l'Intérieur au Salon de 1835, et destiné à la ville de Vannes qui en fit don à l'église de Saint-Paterne. J'apprends que cet ouvrage, placé depuis longtemps dans une chapelle obscure et humide de cette église, se trouve menacé d'une destruction complète, si cette situation se prolonge. Je prends la liberté de m'adresser à Votre Excellence pour lui demander s'il n'y aurait pas lieu à obtenir de la ville le renvoi à Paris du tableau menacé^ afin de pourvoir d'abord à d'urgentes réparations! sauf à disposer ensuite du tableau comme il
plaira à Votre Excellence. Elle trouvera peut-être que la ville, qui ne possède pas de musée, serait peu fondée à le revendiquer pour le rendre à la fabrique de Téglise , laquelle n*a pas su pourvoir à la conservation de cet objet dont Tentretien lui était confié. 11 m'a été suggéré en outre que la place défavorable assignée à mon tableau avait pu avoir pour objet une figure de Madeleine qui n'aurait pas paru au clergé suffisamment drapée. Cela pourrait sembler à Votre Excellence une nouvelle raison pour que ce tableau, que j'avais composé sans intention de le voir figurer dans une église, obtint une nouvelle destination après avoir été convenablement réparé.
Je conserverais une bien vive reconnaissance de tout ce que Votre Excellence voudrait bien ordonner dans cette circonstance pour sauver un ouvrage auquel j'attache xjuelque prix, et j'ose l'espérer de la bienveillante sollicitude qu'elle étend à tout ce qui intéresse les arts^
CHEZ M. RIEZNER A H. PRUSIER.
3 ayril 18i3. Sur U paresse.
Je suis seul au milieu de cette nature qui ressuscite et qui me ressuscite avec elle. Je me plais beaucoup ici, comme de coutume; cependant je n'ai pas encore pu me mettre à faire quoi que ce soit, et je suis un peu mécontent de moi.
1 . Le tableaa a été renvoyé à Paris et restauré par M. Andrieu. — Celui-ci avait offert au curé de Tacheter moyennant 1000 francs et de lui en faire une copie exacte. — Le curé était très-satisfait de la proposition : il y trouvait iOCO francs pour ses pauvres, plus un tableau semblable. Mais le maire de la ville n*a pas compris la chose de la même manière, et le tableau doit tourner à Vannes.
C'est un seutiinent qui me gâte toujours tout le teste. Il me semble qu'il faut avoir fait sa tâche pour jouir en conscience des biens que la nature nous présente. Je me demande comment un homme désœuvré a de véritables plaisirs. Il faut les acheter par un peu de gêne et même de soulTrance. Je lis, mais ce n*est pas un travail; malgré Tattrait que j*y trouve, je ne suis pas pleinement satisfait quand j*ai passé mon temps de la sorte. Il n*y a que le cigare, quand il est bon, qui me fasse un peu oublier le tort que j*ai de me laisser aller à la paresse; car c'est bien de la paresse. Je ne puis commencer; j'ai la certitude que, la première demi-heure passée, je trouverais au travail le plus grand plaisir ; et je ne puis, malgré cela, surmonter ce moment de dégoût. Le cigare est décidément un instrument de relâchement et de corruption ; tant que je le liens, et je le fais durer le plus longtemps que je peux, je tourne et retourne dans les allées, sans avoir même besoin dépenser; pour m'occuper, il suffit d'ouvrir les yeux, le nez et les oreilles; quand il est fini, l'illusion cesse, et je me fais des reproches. L'âge vient, chaque heure devrait porter ses fruits ; je me le dis sur tous les tons, et je serais admirablement placé , surtout pour le dire aux autres.
AU MÊME
7 décembre 1856. Sur la vieillesae.
Ne crois pas que je m'excuse sur l'abondance de mes occupations. Je n'ai jamais pu remplir mes journées comme je vois tant de gens qui ne se donnent pas le temps de manger ou de respirer au milieu des affaires rebutantes
dont ils se chargent avec une espèce de fureur. Bien que je ne fasse que des choses qui m'amusent, elles n'ont pas Tart d'occuper tous mes moments, et l'ennui se glisse souvent dans les intervalles. Cependant je connais bien moins cette maladie^ à présent que je touche à la triste vieillesse, que quand j'étais jeune, à cet âge où l'on dit que tout est couleur de rose; c'est alors que je m'ennuyais, que je donnais au diable cette vie qu'il semble qu'on devrait alors remplir d'occupations si agréables.
Que d'attentes vaines et fastidieuses pour un instant! Que de tristesses, de regrets après cet instant I J'ai donc, autant qu'on peut l'avoir dans ce monde où tout tourne sans cesse sous nos pieds, ce bien qu'on appelle la tranquillité, qui n'est connu ni des procureurs impériaux qui veulent devenir premiers présidents, ni des commandeurs qui veulent devenir grands officiers. A la vérité, je me suis porté pour être académicien, mais il y a si longtemps que j'ai eu cette envie-là, que je commence à être blasé sur la crainte ou sur l'espoir à cet endroit. Malgré une certaine rancune persévérante, on me dit que j'ai plus de chance cette fois.
... J'ai à peu près renoncé à lire surtout le soir. J'ai des moments d'inoccupation apparente, qui ne sont pas du tout cet ennui dont je te parlais tout à l'heure. Je ferme les yeux ou je regarde le feu de la cheminée; alors je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres dans ma mémoire, et j'y retrouve de délicieux moments et en première ligne ceux que nous avons passés ensemble...
Les choses sont bien arrangées, puisque les vieillards sont moins violemment remués que les jeunes gens par leurs sentiments. Us ont tout à craindre et tout à regretter de l'isolement, de la maladie, de mille maux enfin qu'ils
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ne pourraient envisager sans cela, s'ils y portaient de la vivacité; peut-être que les vrais sentiments n'y perdent rien. Si je suis jeune encore sur quelques points de l'âme, c'est surtout sur des souvenirs comme cela. Je t'embrasse donc avec toute la force qui me reste.
A M. GUILLEUARDET.
Angerville-la-Rivière, par Malesherbes ( Loiret). Ce 1 1 octobre 180i.
Cher ami,
J'ai reçu avec bien du plaisir en partant ta bonne lettre, et je suis bien heureux de celui que t*a fait le raisin de Champrosay; puisse-t-il contribuer à soulager ton rhume! Nous avons chacun nos ennemis acharnés, qui dans le rhume, qui dans la vessie et dans tant d'autres maux. Un homme raisonnable se dit qu'en somme la grande question est de vivre, et môme de vivre avec ses maux : c'est ce que tu feras, j'espère, encore longtemps avec les soins que tu sais prendre à propos. Ta lettre est si aimable que j'y eusse répondu de suite si j'eusse été dans une situation ordinaire. Mais non-seulement je partais , mais une fois arrivé j*ai été pris, au milieu de la vie agréable que je mène ici, d'une paresse presque insurmontable. Tu sais sans doute que je suis chez iM. Berryer, qui est le meilleur des hommes et le plus attentionné à ses amis; des distractions, un parc charmant, quelques personnes agréables, tout cela vous endort à l'endroit de vos devoirs, et contribue surtout à vous empêcher de prendre la plume.
Je trouverai à mon retour un jour pour t* aller voir; je
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l'en préviendrai pour te trouver et voir tes tableaux. Tu éprouveras beaucoup de difficultés à les placer, il ne faut pas se le dissimuler, même ^n admettant leur originalité et leur bonne conservation. Un Greuze se vendrait fort bien; on a fait même des folies pour ce maître qu'on a dédaigné si longtemps; mais le sujet, c'est-à-dire un portrait, pourrait ne pas éprouver autant de faveur. Quant à Mignard, cela sera, je crois, plus difficile encore ; ses ouvrages ne se classent pas pour les amateurs dans un ordre très-élevé ; il faudra donc un morceau hors de prix pour exciter les amateurs. Tu vois que je ne te farde pas la vérité; mais comme il est question d'affaires, il faut ne pas se faire d'illusion qui empêcherait peut-être d'accepter des prix raisonnables si on les trouve. Après que je les aurai vus, peut-être te donnerai-je de meilleurs encouragements.
Je pense être ici jusqu'au 20 ou 25 au plus tard. Dis à tes chères sœurs que je suis bien heureux de les voir consei*ver leur santé; vous êtes tous de la constitution de ta bonne mère et vous vivrez longtemps. Pour moi, ma santé est bien plus égale qu'elle n'a peut-être jamais été ; toute mon étude ici est de résister aux entraînements d'une cuisine véritablement exquise. Je fais beaucoup d'exercice pour me mettre à la hauteur de la circonstance.
Je t'embrasse bien, cher ami, en attendant le plaisir de te revoir.
AU MEtfE.
Ce 3 Juin 1863.
Cher ami,
J'étais tellement excédé et fatigué de mes arrangements, que je n'ai pu aller te voir avant mon départ; j'en ai été d'autant plus contrarié que je savais que tu avais éprouvé un petit accident. Voilà que depuis trois jours j'ai été obligé de revenir pour consulter; ce rhume de trois mois commençait à tourner mal. On m'a raccommodé tant bien que mal, avec permission de m'en retourner demain, mais avec la prescription d'un repos et d'un silence absolu. Je ne puis être mieux qu'à Champrosay pour observer l'ordonnance ; mais du moins, au lieu de ne voir que les cheminées de Paris, j'ai sous les yeux la plus belle campagne. Tu le vois, repos, silence et surtout silence. C'est pour avoir été dans ces derniers temps engagé souvent dans des conversations que, le rhume aidant, j'en suis venu à ne pouvoir prononcer une parole sans tousser. J'espère, bon ami, que tu te tiens ferme aussi au même régime bienfaisant et que nous nous retrouverons dans peu, remis de nos inquiétudes.
Je t'embrasse mille fois.
E. Delacroix.
A H. PERIGNON.
Ce 18 avril 1859.
Cher Monsieur,
Votre lettre est si charmante pour moi, elle est si noble et si amicale, que c'est vous embrasser que j'aurais dû aller faire au lieu de vous remercier par une autre lettre. Et vous dira-t-elle tout le plaisir que vous m'avez fait? Jugezen : je n^avais point de nouvelles du Salon; j'avais envoyé tous ces tableaux, auxquels j'avais travaillé jusqu'au dernier moment, dans un état affreux d'ambus dans lequel ils sont encore, et deux ou trois bourgeois m'avaient dit déjà qu'ils étaient invisibles. Puisque vous les avez vus, et vus ainsi, je suis trop payé, et je me passerai sans peine du suffrage de ceux à qui il faut absolument du vernis.
Je vous le répète : le suffrage d'un confrère de votre talent, et que sa modestie aveugle sur lui-même, est la plus belle des récompenses.
Vous me demandez si j'ai un secret : il est le même que celui des gens, malheureusement en petit nombre, dont la plus grande finesse consiste à toujours dire la vérité. On nous a trop répété qu'il est certains artifices sans lesquels la peinture ne peut avoir toute sa valeur. En observant bien la nature, qui ne fait point d'effort pour produire de l'effet, on s'aperçoit que c'est à la suivre pas à pas, plutôt qu'à ajouter ou qu'à corriger, qu'il faut s'appliquer. Il y a un homme qui fait clair sans contraste violent, qui fait le plein air qu'on nous a toujours répété être impossible ; c'est Paul Véronëse. A mon avis, il est peut-être le seul
m LETTRES A DIVERS.
qui ait surpris tout le secret de la nature. Sans imiter précisément sa manière, on peut passer par beaucoup de chemins sur lesquels il a posé de véritables flambeaux.
Les jeunes gens ne sont entichés que de l'adresse de la main; il n'y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès que cette manie universelle à laquelle nous avons tout sacrifié. C'est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n'est pas absolument nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l'ensemble, et qui empêche de travailler jusqu'à ce qu'on soit véritablement satisfait.
Merci mille fois, cher Monsieur, et j'ose dire ami, car il n'y a qu'un ami, et un ami dont Tàme est élevée, qui puisse adresser à un confrère une lettre comme celle que j'ai reçue de vous. Que vous veniez ou que j'aille vous voir, ce qui ne tardera guère, je vous dirai tout cela encore bien mieux. Je vous remercie de cœur et vous envole en attendant les plus sincères et les plus cordiales amitiés.
E. Delacroix.
Si vous venez, ne manquez pas de dire votre nom. J'avais oublié votre adresse, je l'ai £adt ehercfaer; sans cela vous auriez eu ma lettre hier.
LBTTRBS A DIVERS. m
AU MÊME
Ce 21 Janvier 1857.
MoD cher Monsieur,
J*ai été si sensible à votre bon souvenir, que je n'au* rais pas manqué de vous récrire tout de suite si, à une in« disposition qui me retenait chez moi depuis un mois, ne s'était ajoutée, ces jours-ci, une rechute qui m'a forcé de me soigner tout à fait et d'interrompre toute occupation. La plus agréable pour moi, en commençant à reprendre, est de vous exprimer ma reconnaissance, tout en regrettant, ce dont je n'avais pas encore la certitude, qu'il faille maintenant nous écrire pour communiquer, au lieu de ces bonnes conversations sur la peinture qui réchauffent et encouragent. Êtes-vous donc exilé définitivement? Dans ce cas que je déplorerais, n'interrompons point des relations que vous continuez d'une manière si aimable pour moi.
Cette élection n'est pas plus mauvaise, pour venir tard; la difficulté de l'obtenir en augmente pour moi la valeur; seulement il est un point capital où ce retard menace de lui faire perdre son fruit. En me nommant académicien on ne m'a nullement fait professeur à l'école, car c'est là justement que serait le danger aux yeux de nos doctes confrères. Autour d'un tapis vert où chacun dit son mot comme en famille, les paroles n'ont pas une bien grande portée, surtout quand elles s'adressent à des personnes dont les convictions sont arrêtées tant bien que mal. C'est au pupitre de l'école et en corrigeant les jeunes gens qu'on peut enseigner quelque chose, et malheureusement les
places de professeur sont à l'élection des académiciens. Voilà la situation qui ôte une valeur infinie à mon nouveau poste; vous le comprendrez de reste. Une récente mesure va remettre le jury du Salon dans les attributions de l'Institut; je me flatte que je pourrai là être utile, car je serai à peu près seul de mon avis, et ce sera le cas de ne pas être malade. Enfin, Thabit que j'endosse ne changera pas l'homme, j'espère ; l'instinct a toujours été toute ma science, et la science des autres n'a jamais servi qu'à m'égarer.
Adieu, cher Monsieur; recevez, avec mes vifs remerclments, l'assurance de mon dévouement bien sincère.
E. Delacroix.
AU MÊME^ Champiosay, par Drayeil (Seine-et-Oise), ce 23 octobre 1861.
Cher Monsieur,
. Je n'ai reçu votre lettre si excellente, si encourageante pour moi, qu'au retour de nombre d'excursions, il y a une dizaine de jours. J'avais besoin de me secouer un peu après ce travail vraiment bien fatigant pour l'esprit encore plus que pour le corps. J'ai eu bien du regret de n'avoir pas été à même de vous répondre aussitôt combien j'avais été heureux de tout ce que vous me dites. Ce ne sont point des compliments de société et empreints de la banalité qu'ils ont toujours; ils me viennent d'un homme de talent et d'un confrère : que de titres pour chatouiller l'amour-propre ! Je voudrais me persuader que vous ne vous trompez pas du tout, et cette idée, si elle était bien solide dans mon esprit.
serait la récompense de toutes mes fatigues. J'sd reçu beaucoup de marques de sympathie ; mais il n'en est qu'un petit nombre qui me satisfassent complètement. Pas mal de confrères se sont montrés un peu refroidis à mon égard et un peu plus sérieux qu'à l'ordinaire. L'autorité, de son côté, n'a pas eu l'air de s'apercevoir de cet effort que votre amitié trouve remarquable. Cher Monsieur, je m'en console facilement avec des témoignages comme les vôtres, et d'un petit nombre d'amis dont l'opinion pour moi passe avant tout, et qui est la plus flatteuse de toutes les récompenses, quand cette opinion m'est favorable.
Quand je rentrerai à Paris, j'irai vous surprendre pour vous serrer la main et vous répéter combien vous m'avez charmé, ravi.
Je vous envoie en attendant mille assurances du plus cordial et sincère dévouement.
E. Delacroix.