A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES
C’est en y débarquant l’autre jour pour la première fois que l’idée m’est venue, monsieur, de vous entretenir de ce petit pays, peu connu, quoiqu’il soit à nos portes, peu observé surtout, dont l’histoire nous est promise, mais n’est pas faite, et dont le peuple, qualifié d’original on ne sait trop pourquoi, peut-être parce qu’il a des qualités assez rares, justifie dans l’acception la meilleure le nom qu’on lui donne et mériterait, pour ses mérites et pour ses vices, qu’on l’étudiât comme un peuple en effet fort singulier.
L’île de Ré a le sort de tous les très petits pays qu’un large fossé sépare du continent. On oublie qu’ils existent et euxmêmes s’habituent à vivre de leur vie propre dans une sorte d’égoïsme indépendant qui confirme leur isolement géographique et les fait doublement oublier. Solitaires, souvent inabordables, on les dirait presque inutiles. Le continent pourrait au besoin se passer d’eux et il semble que le territoire voisin dont il fait partie ne perdrait pas grand’chose si une catastrophe quelconque les supprimait de la carte de France. Ils ont figuré dans l’histoire accessoirement et le rôle qu’ils y ont joué, quelquefois
E U ( i È NE F R O M E N T I N.
brillant, n’a pas toujours été le plus heureux. Le continuel courant d’affaires qui les rattache à la terre ferme dont ils sont tributaires, pour la plupart, ne les mêle à rien, ni au progrès ni au mouvement des idées, ni même aux intérêts généraux. Ils ont des intérêts de localité qui les fixent pour ainsi dire sur euxmêmes, et des nécessités d’existence qui les emprisonnent en de vieilles habitudes. Il y règne, au moral comme au physique, une sorte de température égale, moyenne océanique, qui n’est presque jamais d’accord avec la mesure observée à quelques lieues de là sur le continent. Il en résulte un état stationnaire et des anachronismes dont l’immobilité paraît bizarre. On vous citera par exemple un îlot militaire, fortement armé par le premier empire, négligé depuis la paix, où l’on retrouvait encore, il y a quelques années, dans un petit nombre de survivants, les idées, les usages, la façon belliqueuse de penser et de parler et jusqu’aux modes incroyables de i8i3. La fusion des races s’opère aussi lentement que celle des mœurs, quand elle s’opère; souvent le mélange est nul, et le pur sang indigène se conserve, en vue de nos côtes, en dépit de l’amalgame universel du sang français. L’argent circule entre l’île et le continent, mais sans amener d’autre rapprochement que celui des affaires et sans former d’autre liaison que la rare amitié née des intérêts. On s’aperçoit de loin par-dessus l’étroit canal qui d'un même pays en fait deux; on se considère à distance; on s’accoutume à se traiter comme des étrangers. En terre ferme on dit : les gens de l’île ; et dans l’île on dit : les gens de la grande terre. Peu s’en faut que de l'une à l’autre on ne s’accueille avec une certaine défiance. Il y a des préjugés de famille et des jalousies de clocher qui persistent encore à l’époque où nous sommes et rappellent en petit l’ancienne et ombrageuse autonomie des provinces; et toute l’urbanité moderne qui peut exister entre de bons voisins ne prévaudra pas contre les multiples causes de désunion qui les séparent et n’empêchera pas une île d’être une île.
Il en est ainsi, monsieur, du pays solitaire et fermé dont je vous parle. Administrativement il est rochelais, mais géographiquement il est insulaire, c’est-à-dire parfaitement individuel et original, comme on le prétend avec raison. L’opinion qu'on a chez nous de cette peuplade intelligente, active, laborieuse, prodigieusement sobre et tenace à l’excès résume en un mot tous ses caractères et n’a rien que de très fondé, pourvu qu’on l’explique.
L’île de Ré est à deux lieues et demie du port de la Rochelle, et seulement à quatre mille mètres de la pointe la plus avancée du littoral. La plus grande distance est parcourue tous les jours par un vapeur qui porte les voyageurs et les messageries et la plus courte par une yole ou bateau non ponté qui se charge uniquement des dépêches et des voyageurs plus pressés. Ce trajet d’une lieue qui n’est pas toujours ni le plus prompt ni le plus sûr se fait ordinairement en une demi-heure, quand la mer est belle et qu’on a le vent pour soi. A ce point d’ancienne jonction, s’il est vrai que l’île ait adhéré jadis au continent, on se fait des signaux d’une cote à l’autre. Et pour peu qu’on se recule, et que le canal intermédiaire arrive à disparaître entre les saillies des deux terres, on pourrait, sans beaucoup d’efforts, croire encore à l’ancienne unité des deux pays. L’île est toujours en vue, comme une dépendance éloignée de nos communes, et vous pouvez vous la figurer comme un dernier trait de pinceau mince et grisâtre dans le vaste décor de notre horizon. Elle est située à l’ouest dans cette zone d’où nous viennent les plus mauvais vents : les plus froids de l’été, les plus orageux de l’hiver. Les tempêtes la traversent dans sa longueur avant de nous arriver, et pendant les bourrasques d’automne on l’aperçoit sous de tristes aspects écrasée de nuages et noyée dans un autre océan de pluie. Les gaietés du soleil levant illuminent ses sables roses et les font briller au-dessus de nos campagnes que ce lointain mirage embellit un peu. Le soir, le soleil prend l’île à revers et dessine encore plus vigoureusement la ferme sil-
houettc d’une cote basse où l’on distingue des arbres, une indication de villages et la flèche aiguë d’une église. Il y a quelques jours dans l’année, vers l’équinoxe, où cette fine aiguille, qui se trouve marquer par hasard une des stations périodiques du soleil, est posée précisément sur son disque écarlate et le partage en deux parties égales exactement comme un cadran de feu.
Vue à cette distance et reléguée dans les perspectives assez vagues où je vous la montre, l’ilc vous paraîtrait cependant par trop solitaire si je n’ajoutais tout de suite qu’un mouvement de va-et-vient considérable nous met en rapport avec elle. On estime à vingt mille à peu près par année le nombre des passagers qui font la traversée dans un sens ou dans l’autre; et dix mille environ viennent du continent; les dix mille autres sont des gens de bile qui pour une affaire ou pour une autre, mais la plupart pour des règlements d’argent, sont obligés de se rendre au chef-lieu. La population totale de l’ile étant de dix-neuf à vingt mille âmes, il faudrait admettre que la moitié environ de cette population, sédentaire quand même, a, chaque année, une raison pour nous visiter au moins une fois; et si les individus se renouvelaient proportionnellement au chiffre des passages, on ne compterait pas un habitant de bile qui n’aurait la fréquente habitude de vivre avec nous, et bile de Ré serait depuis longtemps un faubourg de la Rochelle. Mais les choses ont lieu tout autrement. C’est, au contraire, une très petite fraction des deux pays qui va de l’un à l’autre et toujours la même; les intérêts qui les déplacent et les font incessamment se rencontrer soit à la Bourse, soit sur les marchés, sont en très petit nombre, toujours les mêmes aussi ; ils ne se renouvellent pas plus que les voyageurs et se réduisent au lieu de se multiplier. Il y a donc beaucoup de Ré fois, et c’est la grande majorité, qui ne connaissent le continent que sous la forme d'une grande terre inconnue à l’horizon. Et quant à leur pays, vous le faire apercevoir à deux lieues de nos cotes en pleine mer, c’est vous le montrer
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comme on le voit de la Rochelle et beaucoup d’entre nous n’en ont jamais appris davantage.
On sait qu’il est couvert de vignobles et de salines, que la terre y est chère, que les maisons, au contraire, y sont pour rien. On parle de la mer qui baigne le sud de l’île et qu’on appelle avec quelque effroi la mer sauvage, comme d’une menace perpétuelle et en même temps comme d’une immense ressource; on juge assez diversement les vins et les eaux-de-vie dont les trois quarts et demi sont expédiés par le commerce intérieur ; on les met assez bas tant qu’ils ont la marque de l’île ; une fois naturalisés ou plutôt dénaturalisés, on les estime peut-être un peu trop haut. Si vous consultez les chasseurs de terre ferme, dont l’île est devenue depuis quelques années la grande réserve, ils vous diront que le pays est plat, sablonneux, d’un parcours facile, admirablement cultivé, que les habitants y sont polis, les mœurs actives, les auberges rares, les huîtres bonnes, le gibier abondant, l’eau médiocre, le poison parfait. Historiquement, tout le monde est d’accord sur la triste et courte destinée de cet infime pays courageusement mêlé soit à nos guerres anglaises, soit à nos discordes religieuses, pris et repris, disputé, pillé, rasé, saccagé, érigé par Louis XIV en établissement militaire de premier ordre, commerçant un moment et sur le point de s’enrichir, aujourd’hui dépossédé de son commerce et modestement agricole. Ses habitants, nous savons d’eux ce que nous en voyons tous les jours, et il faut dire que ce n’est ni le plus exact ni le plus noble côté de leur physionomie. Ils arrivent chez nous endimanchés, désœuvrés, presque invariablement ridicules; avec des habits surannés, des parapluies en toutes saisons, des allures que nos paysans n’ont plus. Ils ont les yeux noirs, le teint plus fauve et plus halé, un parler gras qui les fait reconnaître; ils portent des coiffures qui font sourire; ils vont pieds nus, leurs souliers à la main, usage intrépide qui s’accorde chez eux avec leurs habitudes amphibies et qui jurent avec un chemin poudreux; très paysans d’ailleurs, mais à leur manière;
et reconnaissables entre mille. Transportez-les dans nos communes, acclimatez-les sur nos terres, fixez-les dans nos villes, jamais vous n’effacerez ce je ne sais quoi qui fait qu’un insulaire vit et meurt fidèle à son sang. Ils seront ni plus propres ni plus sales que les gens de même classe pris parmi nous. Ils auront des qualités plus fines ou des défauts moins corrigibles; un excès, une pointe, un accent, un tour d’esprit, souvent une vertu, rarement un vice ; quelque chose enfin de saillant comme dans les races animales distinguera l’homme de sang du sang
mele.
Il y a quelques jours, monsieur, toutes mes notions sur file de Ré se réduisaient à ce que je vous dis là.
J’y venais par hasard. Il faisait beau, la mer qui souvent est une objection dans une pareille promenade, et que beaucoup de riverains, faut-il vous le dire, jugent infidèle ; la mer à laquelle on doit préférer dans tous les cas ce qu’on appelle ici le plancher des vaches; la mer était charmante. Je traversai file en droite ligne; la mer était à droite et à gauche; par moments on aurait pu la toucher des deux mains. A l’endroit où la terre manque sous le pied, je vis devant moi la grande mer, cette fois la mer d’Amérique. Je me retournai, la même ceinture solennelle était partout. Une étonnante activité régnait à terre et cent personnes bêchaient à la fois dans cent morceaux de terre ou de vignes. En beaucoup d’endroits, la terre était si légère et si peu nourrie que c’était du sable pur qui volait sous la bêche. Je me sentis dans une prison infiniment laborieuse et agissante. Je compris en même temps que j’atteignais le bout du monde et je ne sais pourquoi cette idée, qui ne m’était jamais venue à l’extrémité du continent, me frappa si fort à l’extrémité de file. Je me dis que le bout du monde est toujours très loin pour celui qui y vient de l’autre bout; que la distance est relative, que la curiosité l’est aussi ; et que je serais moi-même un objet d’étonnement pour un observateur qui débarquerait ici des antipodes. La pensée de regarder de plus près des choses que l’habitude
nous empêche assez souvent de bien voir me fut inspirée précisément par ce changement de point de vue qu’on peut obtenir avec un petit effort. Je me supposai donc étranger. J imaginai que vous voudriez bien être, en pareil cas, mon correspondant. Et je me demandai s’il n’y aurait rien d’intéressant à vous dire de ce pays si véritablement je l’avais découvert.
Je crus vous entendre me répondre qu’il y avait un intérêt partout à la condition de savoir l’en extraire. Ceci, monsieur, ne me découragea pas trop, quoique la tâche, en réalité, me soit difficile. Enfin, je pris le parti de m’arrêter et je commençai surle-champ les investigations que je vous adresse en quelques pages.
Je leur conserverai, si vous le voulez bien, la forme de notes écrites au jour le jour et sans autre méthode que le cours capricieux d’une promenade à l’aventure. Ce sera plus sincère et plus modeste. Si vous trouviez qu’on a beaucoup abusé de cette forme brève et négligée du journal courant, vous voudrez bien considérer que la manière de dire et la manière de penser ne font qu’un, et que changer l’une, ce serait risquer grandement de gêner l’autre.
Il est possible, si la tentative vous plaît, que je la renouvelle assez souvent, ailleurs, mais dans un circuit assez restreint. C’est à cela qu’on arrive un jour ou l’autre. On a commencé par de longs voyages autour du monde imaginaire ou réel; puis un jour vient, tôt ou tard, où l’on rétrécit le cercle de ses promenades avec celui de ses ambitions ou de ses espérances. Quelques-uns finissent par faire humblement, exactement le tour de leur conscience, et ceux-là font bien.
Saint-Martin-de-Ré, octobre 1862.
L’île est très étroite et très longue. Étudiée sur la carte, elle se développe obliquement du sud-est au nord-ouest. Elle présente au continent la pointe aiguë de Sablonceaux ; elle oppose à la haute mer l’énorme et redoutable éperon de rochers, sur lequel est planté le double feu des Baleines. Sa longueur totale entre ces deux pointes est de sept lieues ; sa plus grande largeur est de 6 kilomètres. En prenant pour base la partie la plus épaisse et la plus compacte et en la redressant du sud au nord, on retrouve à sa partie supérieure la configuration capricieuse et profondément déchirée de notre géographie septentrionale, des saillies, des caps, de petits golfes, des culs-de-sac où la mer s’étrangle, où le flot s’insinue et s’épuise, où la terre et l’eau se marient dans d’étranges fantaisies; des bas-fonds tantôt à sec et tantôt mouillés ; un dessin qui se modifie pour ainsi dire à chaque marée et qui s’évanouit dans les innombrables méandres des salines. Il y a là les seuls mouillages de l’île. D’abord la. fosse de Loix, moins vaste, mais presque aussi sûre que notre rade fameuse de l’Aiguillon, — et qui ne reçoit que les vents de terre ; et puis le fief ou fier d’Ars, sorte d’entonnoir vaseux, plus abrité encore, mais moins navigable, moins accessible. La côte inverse est plus simple, elle est même tout à fait simple. Son nom inhospitalier de cote sauvage lui vient de ce qu’elle n’offre pas le moindre abri ; elle fait face aux coups de vent du sud et du sud-ouest; elle reçoit en plein les assauts qui lui viennent du large ; et quels assauts! La mer terrible la ronge et l’use insensiblement; mais comme elle trouve à peu près partout une résistance égale de sable, de cailloux ou de falaises; comme elle ne rencontre plus de terres molles à délayer, elle se borne à dévorer pouce à pouce la dure écorce de ce côté de l’ile et ne l’envahit plus que par accident.
On pourrait dire au surplus que l’île a des dimensions très
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variables, et qu’elle change tous les jours d’étendue aussi bien que de forme ; car son territoire s’accroît à marée basse d’un autre territoire sous-marin, non moins réel, presque aussi précieux et dont on reprend possession deux fois toutes les vingtquatre heures. A ce moment de morte eau très bizarre et qui découvre tout à coup un fond de richesse et de fertilité inattendus, l’îlc est méconnaissable. Elle devient deux ou trois fois plus large qu’à marée haute. Les bas-fonds se dessèchent ; les caps se prolongent, les petits golfes se tarissent, tout ce qui n’est pas retenu dans les marais s’écoule, les canaux s’engorgent ; les fonds, vaseux se soulèvent ; le fier d’Ars est un bourbier ; la fosse de Loix met à nu le lit de repos sur lequel vont s’ancrer les navires ; de longs bancs de galets succèdent aux falaises ; des sables sans fin vont mourir dans les vagues, et le dangereux pavé qui règne autour de l’île se dessine à toute distance par une ligne inquiétante où même à mer calme on voit écumer des brisans. La carte hydrographique dressée par la marine donne une idée fort curieuse de ce court instant de sincérité pendant lequel la mer ne fait plus mystère de rien et avoue pour ainsi dire tout ce qu’elle recèle de dangers et de ressources. Une heure après le flot revient. La terre diminue à vue d’œil. En six heures, elle est rentrée dans ses limites normales, si l’on peut appeler normales les limites d’un pays qui se développe ou se rétrécit suivant le flux ou le reflux de l’Océan, que la mer façonne à son gré, et qui n’existerait pas sans ce va-et-vient. A marée haute, quand le flot a repris son niveau et qu’il borde d’un trait plus ferme les contours mieux déterminés de l’île, on frémit de voir combien, à certains endroits, l’île est étroite, et il n’y a plus à douter du travail incessant que fait la mer pour la couper en deux.
Son système de défense militaire est très simple. Il est basé sur ce fait que partout où la côte est inabordable, il est inutile de la défendre ; or, il y a quatre ou cinq points seulement, l’histoire est là pour le dire, où une armée navale puisse atterrir. Chacune de ces parties faibles ayant été successivement éprou-
vée par une invasion, il n’y avait pas à hésiter sur le choix du lieu. De là quatre ou cinq redoutes que nous rencontrerons chemin faisant.
Les divisions naturelles du pays sont aussi le fait du sol et ne pourraient être modifiées même par l’infatigable industrie des habitants. La zone calcaire a reçu des vignes. La zone argileuse et salée a été transformée en salines. Quant auxsables,quipresque partout se mêlent à la terre, on en a tiré le parti qu’on a pu, et vous verrez, monsieur, ce qu’on a fait pour utiliser les parties décidément infertiles des dunes. Il y a, je crois, i ,5oo hectares de terre labourable, 4,000 hectares de vignes et 5,3oo de marais.
La population totale de l’ile est, je vous l’ai dit, de plus de 19,000 habitants, ce qui fait, à peu près, 244 individus par kilomètre carré, c’est-à-dire, à étendue égale, une moyenne triple de la moyenne constatée en France. Enfin, pour en finir avec ces indications préliminaires, je dois dire un mot de l’organisation municipale et vous citer les noms de localités qui seront mes étapes.
L' île est divisée en deux cantons, subdivisés eux-mêmes en huit communes. Le canton de Saint-Martin, chef-lieu Saint-Martin, comprend en outre La Flotte, Sainte-Marie et Le Bois. Celui d’Ars a pour chef-lieu Ars et ses dépendances sont : La Couarde, Loix et Les Portes , auxquels il faut ajouter une agglomération de quatre villages composant ensemble une simple paroisse, laquelle relève de la mairie d’Ars.
De ces petites localités, dont la plus peuplée ne compte guère que 4,000 habitants, trois seulement ont des ports et offrent un certain mélange de population agricole, maritime et ouvrière. Les autres, situées en plein pays, — ce qui n’est jamais bien loin des côtes, — sont au centre des meilleurs vignobles, comme Sainte-Marie et Le Bois, soit au cœur des marais, comme les communes plus sauvages de Loix et des Portes, soit sur la limite même des salines et des terres cultivées, comme La Couarde, appartiennent exclusivement à la terre, et c’est là qu’il faut ob-
server le vrai peuple indigène dans la rudesse et la variété de ses habitudes, tout à la fois laboureur et vigneron et saulnier. Toutes n’ont pas à se louer également ni de leur situation, ni des faveurs du sol, ni de la valeur de ses produits. Ainsi telle commune regorge de vin, tandis que telle autre n’en récolte à grand'peine que ce qu’il faut à la stricte consommation des gens aisés. L’une est trop près des Dunes et, si l’on n’y prenait garde, verrait ses cultures ensablées ; l’autre trop près de la mer est sujette à des immersions; uneautre, au contraire, en est trop loin, ce qui l’oblige à de longs trajets pour s’approvisionner d’engrais, et nécessite des moyens de transport pluscoûteux. Ici la pêche, organisée sur une grande échelle avec quarante ou cinquante chaloupes, devient un notable élément d’aisance, sinon de richesse, et là, faute de bateaux, elle est réduite à une industrie de peu de rapport, sorte de chasse hasardeuse, pratiquée par des coureuses de vase; ailleurs la construction de ces grands pièges à poisson qu’on appelle des écluses étant ou interdite ou impraticable, c’est une ressource qui manque absolument. Les coquillages abondent sur certaines côtes favorisées, et les côtes sablonneuses en sont privées. Enfin, l’est et le nord de l’île ont des huitrières, industrie fructueuse et toute récente dont les côtes opposées sont très jalouses. Ajoutez à ces premières causes d’inégalité d’autres vicissitudes imprévues qui frappent alternativement l'une ou l’autre industrie et font que la prospérité se déplace: la concurrence des sels, qui depuis douze ans a fait baisser de moitié la valeur des salines, et l’oïdium, qui depuis le même nombre d’années ravage les vignes et qu’on n’est parvenu à combattre qu’avec de grosses dépenses de soins, de peine et d’argent, ce qui diminue d’autant les revenus. Ainsi les uns s’enrichissent pendant que les autres s’appauvrissent. Il y a dix ans la fortune publique était à l’autre bout de l’ile ; elle y est restée tant que le sel s’est bien vendu et que le vin valait quelques centimes le litre ; aujourd’hui que le prix du vin a presque quintuplé, pendant que les sels perdaient la moitié de valeur, la fortune a passé du côté des vignerons et les saulniers souffrent.
Au reste, personne ne meurt de faim, je me hâte de le dire. L’aisance est partout, plus ou moins. Cette inégale distribution des ressources naturelles de l’ile est si parfaitement compensée, il y a de tels à-propos dans la répartition du bien et du mal, de tels avantages à tirer de la mer quand le sol fait défaut, de tels profits au contraire à puiser dans le sol, quand c’est la mer qui se montre avare; l’échange entre toutes les parties de hile de ce que chacune possède en excès est rendu si obligatoire par la nécessité commune; en un mot, les dédommagements sont distribués de telle sorte, qu’entre les plus pauvres et les plus riches il n’y a qu’une différence le plus souvent accidentelle. Au dénuement irrémédiable on supplée d’ailleurs par des tours de force, de patience, de courage et de sobriété ; à l’indigence totale on suppléerait, je crois, par le jeûne. 11 est bon de venir ici pour apprendre jusqu’à quel point on peut combiner l’amour sordide de l’argent avec le mépris héroïque du bien-être, et par quelle inconcevable économie de besoins en arrive à supprimer la misère.
Saint-Martin est la capitale de l’ile, car il n’est pas de si petit pays qui n’ait la sienne. On commence à l’apercevoir au xue siècle, avec la dynastie ducale des Mauléons. Celle des ducs d’Aquitaine était éteinte. Il y avait quatre cents ans déjà que le chef de cette famille guerroyante, le père d’Unald, le grand-père de Waifre et le beau-père d’un émir sarrasin, l’ennemi puis l’auxiliaire de Charles Martel, héros, bien malgré lui, dans la sanglante journée de Poitiers, il y avait quatre cents ans, dis-je, que ce personnage à toutes faces, comme on en rencontre si souvent au moyen âge, avait bâti son château près du Port Notre- Dame, choisi l'ile pour sa résidence, puis converti son château en monastère, et enfin s’y était fait enterrer (vers 735), avec cette fameuse couronne de cuivre à pointe de pierreries, découverte juste mille ans plus tard (en tyao) et déposée aujourd’hui, devinez où, dans une des salles du Louvre, au Musée des Souverains. Si nous remontons plus loin encore, et je crois que ce
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n’est pas la peine quand on n’a rien à déterminer de nouveau, on soupçonne un premier monastère fondé dans l’île de Loix par Unamand , devenu évêque de Maëstricht, mort dans le monastère d’Elnon, près de Tournai (679) et canonisé sous le nom de saint Amand. — Au vr siècle, il est question d’une Léproserie établie près du lieu où s’élève aujourd’hui Sainte-Marie, et peut-être dans un champ qui porte encore le nom de Maladrerie. Au ve, on a pour toute histoire l’anectode galante et tragique du cuisinier de Caribert, et pour unique document géographique la Tracina de Grégoire de Tours. Au 11e enfin, l’histoire se tait et la géographie se réduit au Promontorium Santo reum de Ptolémée. Or, ce Promontorium Santoreum est un de ces gros procès historiques, moins important que celui d’Alésia, presque aussi longuement débattu et que l’érudition moderne n’a pas encore vidé. Quant aux Normands, dont l’île de Ré a reçu la visite au ixe siècle, citer le pillage du monastère d’Eudes et la destruction de la Maladrerie, c’est rappeler une des mille fantaisies de ces effroyables pillards, vrais loups de mer, qui nous arrivaient, apportés par la marée du nord, par bancs, et comme des poissons voraces se ruaient à l’entrée de nos fleuves, se glissaient sur nos côtes et faisaient pleurer le vieux Charlemagne.
Au xiie siècle, le jour s’établit donc dans l’histoire, du moins dans cette histoire élémentaire que tout érudit de collège est présumé connaître. Les susceptibilités peu politiques d’un mari, beaucoup trop mari pour un souverain, ont livré un coin de la France aux Plantagenets et l’île de Ré par-dessus le marché. L’ile est anglaise. Eble de Mauléon vient de fonder près de La Flotte l’abbaye-monastère de Saint-Laurent et des Châteliers , qui sera incendiée en partie par les Anglais vers 1462 et détruite au xvie siècle par les protestants. Un autre Mauléon vient de naître, Savary, fils de Raoul et d’Aliette de Ré; celui-ci, le plus illustre de tous, le seul illustre et qui, s’il n’a pas volé sa gloire, l’a si singulièrement mêlée d’ombres et de lumières, de victoires,
de combats et de faux serments, d’actions d’éclat et de vilenies, qu’on ne sait plus, en dépit de ses biographes, si l’on a affaire à quelqu’un de très grand ou de très vil ; personnage des plus extraordinaires dans tous les cas : condottiere et poète, batailleur intrépide, d’humeur incroyablement changeante, tantôt à l’un, tantôt à l’autre, utile à tous, ne les servant un moment que pour les trahir, et ne les trahissant que dans le but de se faire acheter plus cher, chevaleresque à travers tout cela, prince et battant monnaie, choyé par son terrible et trop indulgent ami Jean sans Terre, caressé par le pape, croisé par fantaisie, puis redevenu forban vers la fin de sa vie ; enfin, mort on ne sait où ; car les uns disent en Angleterre et les autres le font mourir au village du Plois, dans l’ile, et supposent que les cendres de cet homme si agité sont allées se reposer sous le pavé de Saint- Laurent, dans l’abbaye fondée par son aïeul, à deux pas de la mer, qui l’avait si longtemps ballotté. Deux ou trois règnes ont passé pendant le cours de cette vie romanesque. Nous sommes en i23q. Philippe Auguste mort, Jean sans Terre mort, il y a dixans que le petit-fils de Louis VII a reprisla Guyenne au petit-fils d’Henri IL L’îlealiénéependantsoixante-douzeansestàla France. Y sera-t-elle longtemps ? Elle est à peine au début de ces perpétuels changements de main qui vont durer du xme siècle au xve. La paix de Brétigny la donne à l’Angleterre. Treize ans après,
elle revient à la France. L’Angleterre y remet le pied en . ;
elle y débarque encore en 1462 (incendie de l’abbaye de Mauléon). A qui donc appartient-elle ? Est-elle anglaise ou française ? Le xvie siècle arrive et la même question se reproduit, autrement non moins douteuse. La contestation n’a plus lieu comme autrefois de couronne à couronne, au sujet d’un apanage insignifiant, en vue d’une suzeraineté plutôt nominale que réelle. Les compétiteurs ont changé de nom, le but est différent, l’objet des compétitions est le même. La lutte commence au lendemain de la Saint-Barthélemy, aux premiers événements dont la Rochelle est le théâtre. De ibyqà 1627, du premier siège de la Rochelle au
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second du duc d’Anjou à Louis XIII, l’île de Ré n’a pas un jour de repos, sauf deux courts armistices, l’un après l’édit de Poitiers, l’autre après l’édit de Nantes. Beaucoup moins protestante encore que la Rochelle, assez neutre peut-être, si les partis qui se la disputent la laissaient vivre en paix, elle devient tour à tour ce qu’on la fait, elle se laisse envahir par le plus fort et se donne à qui la prend. Il s’agit de savoir qui la gardera, si elle sera protestante ou catholique, insurgée ou royaliste, à Lanoue ou aux gentilshommes de Rouhaut de Landreau, à Soubise ou à Saint-Luc, à Buckingham ou à Toyras, aux Rochelais ou au cardinal. Toyras, assiégé dans la citadelle de Saint-Martin, s’y défend de juilletà novembrefiOay) trois mois et six jours. « Le brave Toyras, dit l’historien de l’Oratoire rochelais, à qui tout manqua hors l’intrépidité et un noble désespoir. » L’assaut général est donné dans la nuit du 6 novembre et repoussé. Le 7, Schomberg débarque à la pointe de Chauveau. Le siège est levé, Buckingham est battu près de la Davière. Après cinquante-quatre ans de lutte indécise, la question de savoir à qui serait l’île est tranchée ce jour-là. L’île est au roi.
On peut se faire une idée très exacte et très prompte des derniers épisodes de cette période agitée par un document contemporain, aussi authentique qu’une page d’histoire, expressif comme un tableau : je veux parler de la planche gravée de Callot : Prise de l’ile de Ré et ravitaillement de la Citadelle. .