‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 10 sur 28 · I. Première édition de iSSy, p · texte numérisé non relu

I. Première édition de iSSy, p

Nous avons suivi Tœuvre peinte ; abordons maintenant l'œuvre écrite.

Je ne dirai pas que je me sens plus à l'aise, mais certainement la tâche m'est plus facile. Fromentin a été maître de sa plume beaucoup plus tôt que de son pinceau et presque sans tâtonnements, — du moins sa période d'apprentissage a 'été celle même de ses études classiques, — ses aptitudes littéraires extrêmement rares l'ayant servi à ce point qu'il n'a pas

I30 EUGÈNE FROMENTIN

eu besoin de chercher ni sa voie ni sa manière. Ici Fromentin se montre sur son véritable terrain. On sent qu'il y est dans une bonne assiette. Sa plume n'a pas connu les luttes souvent douloureuses dont il a eu à souffrir dans un autre domaine. Les quatre volumes qu'il a écrits sont certainement ciselés avec amour, même avec raffinement, mais ils sont parfaitement voulus, et nulle part on ne sent l'incertitude. Son talent d'écrivain est en somme d'une nature plus ferme, plus homogène, d'un métal plus résistant que son talent de peintre. Qu'on ne se méprenne pas, à cette observation, sur ma pensée. Je ne veux diminuer en rien l'éloge que j'ai fait de l'artiste, je désire seulement témoigner par comparaison d'un plus haut degré d'estime pour ce qui est sorti de la main du littérateur.

La première vocation de Fromentin a été, nous l'avons vu, toute littéraire, et, quoique la peinture ait fini par Tabsorber entièrement et lui ait donné fortune et honneurs, celle-là a continué de diriger sa vie. Bien plus, l'écrivain a été en quelque sorte servi, complété et développé par le peintre. C'est un bonheur dont il serait difficile de citer un autre exemple. Toutes les études, toutes les conquêtes du second ont apporté au premier des ressources nouvelles, un surcroît de talent, de vigueur, de finesse, de précision, et surtout lui ont donné cette netteté de perception pittoresque que nul n'a encore possédée dans la littérature au même degré.

Il est essentiel de préciser le cas particulier de cette alliance de deux arts. On risquerait de mal juger l'auteur d'Un Été dans le Sahara, si l'on oubliait qu'il écrivit dans

son atelier, c'est-à-dire dans une atmosphère toute spéciale. Le peintre, au contraire, semble avoir beaucoup moins gagné au voisinage de l'écrivain.

Je ne reviendrai pas sur les commencements littéraires de Fromentin. J'ai dit ce que j'en voulais dire. J'ai indiqué rapidement ses premiers essais dans une feuille de province; j'ai remarqué que la poésie, sa muse tout d'abord préférée, Tavait conduit par d'excellents chemins à la prose sévère et fine du Sahara. Il serait certainement curieux de fouiller dans cqs jupenilta. J'ai publié la plus importante de ses pièces de poésie inédites. Elle suffit à témoigner de la précocité de ses talents littéraires.

Nous arrivons d'un bond au coup d'éclat qui est resté son chef-d'œuvre : au petit volume intitulé Un Été dans le Sahara et publié d'abord dans la Revue de Paris.

Fromentin était alors parfaitement inconnu comme écrivain et à peine connu comme peintre. Le petit groupe du tout Paris dilettante, dont l'opinion en ces temps civilisés suffisait à élever ou à abaisser les réputations, ne lui marchanda ni l'éloge ni le succès. Dès les premières lignes, la cause était gagnée auprès des arbitres de la critique; et parmi ceux-ci il en est deux qui ouvrirent le feu avec entrain : George Sand et Sainte-Beuve. Il n'en fallait certes pas plus pour assurer la fortune littéraire de Fromentin. Michel Lévy accourait pour lui demander d'éditer les articles de la Revue de Paris en volume, et les portes rébarbatives de la Revue des Deux Mondes s'ouvraient devant lui.

De ce moment date un vif courant de sympathie entre

le critique, le romancier et le peintre. Entre George Sand et Fromentin, le volume du Sahara devint même l'assise d'une amitié inaltérable, très franche de part et d'autre, très fructueuse pour Fromentin, qui y puisa de grands encouragements et de francs conseils. Ces deux esprits éminents s'étaient rencontrés dans les régions les plus sereines de leur idéal, dans le culte enthousiaste de la nature. Rien ne rapproche comme l'admiration, comme la communauté de sentiment, et certes peu de gens ont écouté avec autant de passion, entendu avec plus de finesse, traduit avec un plus vif souci d'exactitude les langages de la nature. Chez eux la compréhension de la nature devient un sixième sens. La plus grande force du talent de l'auteur de la Mare au Diable, comme de celui de l'auteur du Sahara^ est dans cette exquise sensibilité naturaliste. Il est impossible de ne point vibrer avec eux. Je ne sais plus qui — c'est Théodore de Banville, je crois — divisait les hommes en deux classes : les lumineux et les réfractaires. George Sand et Fromentin sont des lumineux par excellence. Des sensations chaudes, vives, continuellement variées et mouvantes comme la nature, des étincelles éclatantes, sortes de molécules animées, émanations des choses elles-mêmes, courent sous leur plume comme un frisson et donnent à leurs descriptions, à leurs impressions une netteté incroyable. George Sand, ardente[disciple de Jean- Jacques, a plus de tendresse et d'émotion; Fromentin, plus novateur dans ses procédés, est aussi beaucoup plus peintre, c'est-à-dire plus exact, plus minutieux, plus plastique, surtout plus , concentré; mais le talent est égal chez les deux.

LA RUE BAB-EL-G HARBI, A l'aGHOUAT.

(Tableau d'Eugène Fromentin, au Salon de 1859.)

Sous les dehors d'une composition très simple, presque modeste, le Sahara est une œuvre d'art absolument accomplie. Je n'ai pas à en faire Tapologie auprès des peintres qui, par métier, sont habitués à exercer leur œil dans Tétude des accents précis de la nature. Quant aux littérateurs qui savent goûter les qualités mères de la langue française, qui, en gens du métier, jouissent de la mise en ^œuvre pour elle-même, ils n'hésiteront point à ranger Un Été dans le Sahara parmi les bijoux les plus rares de notre écrin littéraire. Pourquoi ne le dirais-je pas comme je le pense? je tiens ce petit volume pour le chef-d'œuvre de la littérature pittoresque, Lisez lentement, en curieux, en gourmet, en paysagiste, ces pages d'une netteté si parfaite, d'un coloris si éclatant et si juste tout à la fois; étudiez ces tableaux d'un contour si ferme, d'un dessin si serré; puis, après avoir lu, fermez les yeux, et pensez à la note particulière, vue en peintre, que l'écrivain a voulu rendre, et avouez en conscience que rien dans le même genre n'a été écrit d'aussi étroitement serré sur le vrai. Ainsi que le faisait très justement ressortir M. Emile Montégut dans la Revue des Deux Mondes^ de la première jusqu'à la dernière ligne du Sahara, il est impossible de relever ni une expression vague, ni une épithète faible, ni un mot abstrait. Pour la propriété et la justesse des termes, ajoute celui-ci, Fromentin est sans égal. C'est, en effet, sa grande originalité. Prenez un fragment du Sahara, par exemple celui où le plein été des régions sahariennes apparaît dans une sorte de vision éblouissante, où le soleil sans nuages luit d'une ardeur implacable (juin.

plein midi, i853), comparez-le à telle page que vous voudrez des volumes de voyages de Théophile Gautier, bien pittoresques et bien étincelants de coloris cependant, et dites si l'art atteutif et précis de Fromentin, art dont Fénergie d'observation s'est décuplée dans le métier de peintre, ne l'emporte pas de beaucoup. A ce point de vue spécial, le talent de Gautier, dont j'admire d ailleurs autant que personne la sève, la flexibilité, la richesse sonore et la merveilleuse imagination poétique, reste inférieur à celui de l'auteur du Sahara et du Sahel.

Les morceaux d'une venue irréprochable abondent dans ces deux volumes. Il y en a de plus saillants peutêtre, de plus achevés comme tableaux, dans le second; mais le Sahara conserve un prix plus rare à mes yeux. Arrivé le premier, il a en quelque sorte plus de vivacité d'impressions, plus de jeunesse, plus de naïveté et aussi plus d'unité. (j^e Sahel, paru deux ans après, engendré, pour ainsi dire, par le succès de son aîné, est une œuvre plus composée. Les littérateurs la préféreront, et George Sand avait pour elle une prédilection évidente; les peintres tiendront pour le Sahara, et je suis avec eux.

Le Sahara, c'est l'été africain avec ses violences de lumière et de couleur, ses calmes implacables, ses mornes accablements, ses rudesses et ses poésies étranges; le Sahel, c'est l'Algérie riante et verdoyante, ce sont les ciels changeants et vaporeux, les tons variés, les accidents de lumière, les montagnes arcadiennes, les horizons enveloppés et fuyants.

Le Sahel est le journal d'un séjour d'une année fait à

Alger et dans ses environs, c'est-à-dire dans toute cette région privilégiée qui s'étend en triangle entre la plaine de la Mitidja et la mer. La note tendre y vibre plus souvent que dans le Sahara^ l'émotion des choses douces y naît avec une tranquillité heureuse dans la pénombre d'un demi-jour transparent, les gammes fraîches et délicates s'y multiplient, et Ton y sent comme un souffle printanier ; toutes les nuances du coloris y sont employées avec un art prodigieux. Dans le laisser-aller apparent du canevas, il y a une mise en scène savante; les récits, les tableaux, les images, — ces images parlantes des choses dont Fromentin se sert pour éveiller dans l'esprit de longues et délicieuses rêveries, — ces mille riens de la vie contemplative qui, dans ces pays du soleil, ont tant de charme, se déroulent, s'enchaînent, jaillissent en feux imprévus ou s'éteignent dans un vague murmure et captivent l'attention sans jamais la lasser. La monotonie même de certains aspects, le retour de certaines pensées, la fréquence de certaines impressions deviennent un attrait de plus. L'intérêt ne languit pas un instant; il aura même sur certaines natures plus d'action que le roman le plus émouvant, par ce pouvoir magique qu'a l'auteur de nous faire vivre, penser et voir avec lui. Il n'y a pas jusqu'à cette étrange figure d'Haoua, réelle ou inventée, peu importe, qui ne vienne heureusement relever ce livre de voyage d'un léger et discret condiment romanesque. Elle fournit au pinceau de Fromentin des motifs d'une grâce exquise ; elle traverse l'œuvre avec un sourire d'enfant, de petit animal avide de caresses et de sucreries, et, brusquement,

sa mort tragique, dans l'étincellement d'une fantasia, la revêt d'une noble et poétique mélancolie. Ces curieuses figures épisodiques de Vandell et du fumeur Nâman ne sont-elles pas frappées comme des médailles? 11 y a dans tout cela des qualités de composition qui, mises en saillie par les éloges de juges autorisés comme George Sand, ont certainement conduit Fromentin à écrire plus tard le roman de Dominique. Car, et c'est là peut-être ce qu'il importe surtout de faire ressortir, si le paysage est le fond de ses œuvres, l'homme n'y fait jamais défaut ; bien mieux, il occupe constamment le premier plan.

Les deux volumes ont pour point de départ une suite de lettres écrites sur place à M. Armand Dumesnil* ; je dis

I. Je crois qu'il n'est pas sans inte'rêt de donner ici l'une de ces lettres, conservée par M. Dumesnil et publiée par M. Burty dans son travail sur les dessins de Fromentin :

« Je ne sais si tu pourras me lire. Mon encre est comme de l'eau et j'écris comme un sténographe...

« Depuis quinze jours, quinze fois j'ai touIu t'écrire. Le trop-plein de mes idées, la profusion, la confusion d'impressions trop récentes, les nouveautés accumulées, la difficulté de s'initier à ce pays si différent des autres, plus le conflit dans une tête entre les nouvelles de France (1848) et les impressions du moment m'ont absolument empêché d'écrire. Je pense que tu m'excuseras et que tu t'expliqueras bien mon état.

« Sur ma parole, je me sens un courage, que je m'ignorais. Cette vie un peu rude que je mène développe, il me semble, en moi, certaines forces morales que je ne me connaissais pas.

« Tu m'as quitté à Gonstantine partant pour ce pays inconnu du Sud. Voici depuis. Depuis j'ai fait soixante lieues à dos de mulasses à travers des pays bien extraordinaires. J'ai pris des notes en route, que je ne puis transcrire faute de temps. Le troisième jour au soir, nous couchions à Batna, le septième au soir, nous débouchions par le pont El-Kantara (retiens ce nom, ce sera le rendez-vous de mes souvenirs, et quand nous causerons de l'Afrique ensemble, je te mènerai sur ce pont).

« La plaine de la vallée qu'on suit pendant cinq ou six lieues avant d'arriver au pont est un chaos effroyable de pierres. Les montagnes, fort

pour point de départ, car, ainsi que Fromentin nous Tavoue lui-même dans la préface de la troisième édition, ils ont été écrits à tête reposée et de souvenir, comme ont été peints ses tableaux. Cette préface est très instructive à lire; elle livre bien des secrets du métier littéraire de Fromentin. Elle définit à merveille ce qu'il a cherché, la nouveauté qu'il a tentée, non avec les procédés et les néologismes de Técole romantique, mais en classique, avec cette belle et pul^e langue française du vieux temps, qu'il trouve avec raison « étonnamment saine même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires, et inépuisable en ressources », sol excellent qui peut tout produire à la condition qu'on le creuse. Elle explique pourquoi Fromentin

élevées à droite et d'une ligne superbe, moins élevées à gauche et taillées carrément en forme de tables, ne sont presque que de la roche vive. Le sol est une poussière de pierre, silex ou calcaire; on dirait, aux vives cassures, aux, arêtes tranchantes des montagnes, qu'une secousse quelconque les a séparées l'une de l'autre et que ce sont les éclats de la roche réduite en poudre par le temps, par le soleil ou par les eaux, qui pavent aujourd'hui les bas terrains de la vallée.

« Pas une herbe, pas une mousse. Le soleil a des réverbérations incroyables. De loin on aperçoit à gauche une étroite coupure dans la montagne. Cette échancrure assez large au sommet se rétrécit graduellement jusqu'à la base. C'est par là que la rivière El-Kantara entre dans la première vallée du désert. Cette porte est la porte du Sahara. On prétend que jamais les vents rigoureux du Tell, jamais la pluie n'ont passé le seuil de ce royaume inviolable du soleil et des chaleurs torrides. C'est à cet endroit même et sur la rivière qu'est bâti le pont romain El-Kantara qui donne son nom à l'oasis, au village et à la rivière. On arrive par de larges circuits. Le chemin devient de plus en plus difficile. A la fin, le sentier pratiqué entre le rocher et la rivière devient tellement étroit, tellement accidenté, qu'il semble impossible d'atteindre au port. Les rochers à pic vous menacent de leur masse énorme de huit cents pieds de hauteur. Un homme est une fourmi. On tourne encore, on atteint une rampe dallée de pierres antiques, on est sur le pont. L'entrée de la gorge a cent mètres de long tout au plus; humide, obscure, étroite, à la hauteur du pont elle

I40 EUGÈNE. FROMENTIN

s'en est tenu de propos très arrêté à ces deux livres de voyage, malgré Tappas certain d'un nouveau succès. A vrai dire, les deux volumes forment un tout plein d'unité, et M. Pion a eu raison de les réunir dans une pagination suivie. Il convient, pour les bien goûter, de ne point les séparer l'un de l'autre.

C'est un grand privilège que de se présenter à la postérité avec un petit bagage de choix; c'est une chance de durée. L'histoire aime les sélections toutes faites, et, à valeur égale, elle accordera plus d'attention aux œuvres courtes et bien définies. A quoi tient l'immortalité qui

s'élargit, s'évase; devant vous, dans l'espace compris entre les parois de la montagne, vous voyez une masse compacte, d'un vert sombre, froid, sobre, dominé par quelques aigrettes plus élevées; vous reconnaissez des palmiers, un bois de palmiers! quarante-huit mille palmiers embrassés presque d'un coup d'œil, et nageant dans un air bleu, fluide, pailleté par le soleil couchant d'étincelles de feu...

« Le docteur qui était avec nous, et qui pour la seconde fois de sa vie passait ce pont célèbre, arrêta son cheval et salua.

« Je ne puis continuer. Cette soirée, mes amis, je vous souhaiterais de l'avoir passée avec nous.

« Le lendemain, septième jour de. notre voyage, à cinq heures du soir, après une étapç de.; dix-huit lieues, dont huit environ dans des sentiers de chênes, nous atteignions le sommet des derniers mamelons qui bordent le désert.

« Une xninçe, ligne sombre s'étendait en face de nous sur une longueur dune lieue, c'était Biskra. A gauche et six lieues plus loin, une autre ligne plus courte, perdue dans les vapeurs de l'extrême distance, c'était l'oasis de Sidi-Ockba, que nous avons visitée depuis; enfin au delà et dans toute la largeur de l'horizon, une ligne raide à peine amollie par. les vapeurs de l'extrême distance, grise, nuancée par les brouillards, exactement uniforme comme la mer, moins la couleur : c'était le désert !

« Auguste et moi nous nous arrêtâmes un moment devant cette première et singulière vision, puis nous remîmes nos mulets au petit trot, et une heure après nous entrions, par les palmiers, dans les rues étroites et singulières de ce pittoresque village bâti en boue^ le principal et le plus important des sept villages qui composent l'oasis de Biskra. »

Eiiô.l'ro.'nrntm del.

CIIAOUCH MAURE Dessin de la Collection de M"^*^ Fromentin

Imp A Quantin

couronne les noms d'un Longus, d'un Horace, d'un La Bruyère, d'un La Rochefoucauld, et même d'un Bernardin de Saint-Pierre ou d'un Xavier de Maistre? A la perfection d'une seule œuvre, du poids d'un petit volume in- 12. Tel est le cas de Fromentin, qui serait au même degré Fromentin pour l'avenir s'il n'avait produit ni Dominique ni les Maîtres d'autrefois.

J'ai dit que George Sand avait été à l'avant-garde, avec sa sincérité et sa cordialité habituelles, pour célébrer l'aurore du talent de Fromentin, Elle consacra, dans la Presse, un premier article au Sahara, en iSSy, et un second (10 mai 1859) au Sahel, qui venait de paraître chez Michel Lévy. Il m'a paru piquant de les rechercher. L'applaudissement est sans détours. « On sent à chaque page de ce beau livre, dit l'illustre écrivain dans son deuxième article, que l'auteur est un vrai poète qui a vécu sa vie intérieure au milieu des scènes qui venaient s y encadrer comme dans un miroir et qu'il a savourées profondément pour son compte avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le savez, il a voyagé et vu en peintre... sa forme est une des plus belles peintures que nous ayons jamais lues. » Elle rappelle ensuite la subtile et ingénieuse distinction de Fromentin entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage, et s'étonne que celui-ci ait pu être si bien en même temps l'un et l'autre. Puis elle compare l'un à l'autre les deux volumes : a Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue et je ne sais quelle

influence désolée qui écrase. Pour être senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M. Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara.

« Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa palette de tons plus variés. C'est donc une nouvelle richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation, qui est la vie du paysage, et à l'activité, qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé. Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance d'une âme rêveuse et contemplative, mariée, pour ainsi dire, avec l'éternel spec- -tacle de la nature. »

Les deux volumes comme les deux articles furent entre George Sand et Fromentin le point de départ, d'abord d'un très intéressant échange de lettres, puis d'une très solide amitié. Mis en possession de cette double correspondance par l'obligeance de M. Maurice Sand pour les lettres de Fromentin, et par celle de M'"' Fromentin pour les lettres de George Sand, — qu'ils me permettent tous deux de leur adresser ici mes bien vifs remerciements, — je puis publier quelques-unes de ces pages inédites de l'auteur du Sahara et trouver dans les réponses de son illustre amie des témoignages de la plus franche sympathie. Ce sont certainement des lettres de

haut prix, et je considère comme une rare bonne fortune de pouvoir les publier. Les lettres de Fromentin à George Sand ont toute la délicatesse , le ton aristocratique , l'élégance de style qu'on pouvait attendre. Elles éclairent les côtés intimes de sa nature. Si elles paraissent parfois d'une tournure un peu recherchée, il ne faut pas oublier que la recherche de la forme marquait là une nuance de respect pour la femme et d'admiration pour son talent.

Saint-Maurice, 23 mars 1857.

Madame,

Je reçois avec confusion la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Me permettez-vous d'y répondre au moins par l'expression de ma vive reconnaissance? Il n'y a dans le sentiment que j'éprouve à m'entendre louer de la sorte et par vous, madame, rien que de très avouable : ce n'est ni de la modestie mal entendue ni de l'orgueil trop flatté. Je m'étonne seulement d'avoir fait quelque chose qui mérite de votre part un pareil accueil; j'en suis profondément touché; — et maintenant je serais désolé d'en rester là. Tous ces sentiments dont vous m'autorisez presque à vous entretenir, vous voudriez bien les comprendre, si j'avais l'honneur d'être connu de vous autrement que par ce petit livre qui vous donnerait à croire que je suis écrivain de profession, tandis que je ne l'ai été et ne pourrai jamais Têire que par hasard. Car, malheureusement, je suis peintre ; je dis malheureusement, en attendant que je l'aie plus honorablement prouvé.

Quoi qu'il arrive de moi, dans l'une ou l'autre de ces carrières, où probablement j'irai de l'une à l'autre, je garderai, madame, le souvenir de vos paroles, comme un aiguillon, non pour mon amourpropre, mais pour ma persévérance. Des encouragements comme les vôtres donneraient le désir de bien faire, même à ceux qui ne l'auraient jamais connu; et ce désir, je crois l'avoir à l'état de tourment.

Votre lettre, je ne sais pourquoi, madame, m'invite à des éclaircissements sur moi-même que je vous supplie d'excuser, si j'en abuse.

Et quant aux offres particulièrement obligeantes que vous voulez bien me faire, croyez, madame, que, si jamais je pouvais y répondre, en quelque lieu que Toccasion m^en fût donnée, ce serait avec un grand bonheur que je vous offrirais, avec Texpression nouvelle de ma gratitude, Thommage ancien déjà de ma respectueuse admiration.

EUG. FROMENTIN

A la lettre du 23 mars, M'"^ Sand répondait en termes d'une chaleur exubérante :

Nohant, 27 mars 1857.

Monsieur,

Votre lettre me fait bien plaisir, parce que je suis contente de vous avoir fait plaisir, mais je n^'ai pas fini. Je vous dois mon sentiment sur la seconde moitié du volume qui est encore plus belle que la première. La rencontre de la tribu est un chef-d'œuvre. C'est de la peinture de maître, et, bien qu'il n'y ait aucun événement dans ce voyage, on le fait avec vous avec la passion d'artiste que vous y mettez. Et une passion sage, toujours dans le vrai, dans le goût, dans le simple et le sincère. Je crois que vous ne vous doutez pas du talent que vous avez. Mais tant mieux, restez modeste, c'est-à-dire artiste vrai, et vous ferez encore mieux, si c'est possible. Vous avez dix fois plus en vous que Jacquemont, et peut-être, entre nous soit dit, que tous ceux qui écrivent en ce moment sur n'importe quoi. Je ne sais pas si votre peinture est à la hauteur de votre littérature. Dans ce cas, vous seriez une organisation bien privilégiée.

Moi, je vous remercie pour ces quelques délicieuses soirées que j'ai passées à vous lire avec un ami aussi surpris, aussi enchanté que moi. Nous étions comme de pauvres poissons nourris de paille, saturés de déceptions ou de satisfactions presque toujours mélangées de gros déplaisirs; et nous nous sommes retrouvés nageant en pleine eau limpide, toute pleine de soleil. Ce n'est pas que le pays me tente. Je vous réponds bien de n'y aller jamais. A quoi bon? Je l'ai vu, je le connais, je le sais depuis que je vous ai lu. C'est un tableau de Delacroix, et j'y sens plus de certitude encore. Il n'y a pas l'ombre de

fantaisie. J^en ai savouré tout le grand et tout le beau. Pour la souffrance dont vous Pavez payé, je suis trop vieille. D'ailleurs, j'ai la passion des arbres, et je n'aime pas les plaines

GEORGE SAND

Saint-Maurice, i""' avril 1857.

Madame,

Je reviens chez moi après une absence de quelques jours et je trouve votre lettre arrivée depuis lundi. Cette lettre, admirablement bonne et fortifiante, me cause une joie que je ne puis vous taire. Elle achève absolument de me confondre; je cherche, pour ne pas me répéter, un mot qui rende aussi précisément ce que j'éprouve, et n'en trouve pas. Je suis très troublé, très ému d'une faveur que j'étais si loin d'attendre et que j'estime à son prix, et plus reconnaissant que je ne vous le dirai jamais.

Permettez-moi d'y voir la récompense anticipée de ce que je pourrai faire de bien un jour, si l'événement répond au désir impatient que j'en ai. J'aime mieux, madame, prendre votre estime comme une avance qui m'est faite en vue de l'avenir; quoique je ne sois plus d'âge à me donner pour un jeune homme, cela s'accorde mieux, du moins, avec le sentiment imperturbable que j'ai de ma valeur actuelle. Cette valeur est mince, croyez-le bien, et comme savoir, aussi bien que comme fertilité, mes ressources sont bien légères. Je vaux apparemment moins que mon livre, au sujet duquel je suis bien obligé de vous croire sur parole.

Non, madame, il n'y a pas dans tout cela de subtilité d'amourpropre. Je tiens à vous le dire, car je serais désolé que cette insistance à me diminuer vous parût suspecte. Il n'y en a pas l'ombre non plus dans les grandes satisfactions d'esprit que vous me donnez en vous occupant de moi avec une complaisance qui de mon livre s'étend jusqu'à ma personne. Je vous tromperais également en vous laissant croire que je suis modeste. Je suis horriblement défiant de mes forces, voilà tout. Défiant par nature, défiant par raisonnement depuis que je me compare à ce qui véritablement me paraît être le but de tout

homme qui tend au bien.

Vous me donnez des conseils excellents, madame, que Je devrais et voudrais bien suivre. Mais j'ai tout juste le temps de produire. Quand donc aurais-je celui d'apprendre?

Quant à ma peinture, je ne suis point pressé de vous la faire connaître. Assurément elle vous désenchantera. Non pas qu'elle soit mauvaise : elle vaut ni plus ni moins que la plupart des petites œuvres de notre temps. Elle est médiocre. Telle qu'elle est, j'en pourrai vivre. Mais je suis sans indulgence pour moi-même comme pour les autres; très sobre d'admiration pour la peinture contemporaine, cela vous donnerait la mesure du jugement que je porte sur la mienne, si vous la connaissiez.

Pour moi, la question est très simple; je n'estimerai avoir rien produit qui vaille, jusqu'au jour où j'approcherai de ce que je sais être l'indubitablement bon. Et comme le but est bien défini dans tous les genres, par tous les maîtres, la route est indiquée et la distance à parcourir facile à évaluer.

Voilà sur ce point où j'en suis; je tenais, madame, à vous exposer au plus juste le cas que je fais de ma valeur artistique et celui que vous devez en faire pour le moment.

Je répondrais plutôt d'être bon que de devenir un vrai peintre. Et je vous remercie, madame, de me donner ce conseil, qui me prouve que vous avez quelque espoir d'être comprise. La vie que je mène, l'isolement que j'aime et où je continue de vivre même à Paris, la tournure de mes ambitions toutes particulières et qui jamais ne me coûteront un acte regrettable, des dispositions de naissance dont j'ai le bénéfice moral, si je n'en ai pas le mérite, voilà peut-être des conditions qui me rendront la tâche plus facile qu'à d'autres. Et si cela suffisait pour me conserver une estime si vite acquise, croyez, madame, que je serai moins embarrassé de ma personne le jour où j'aurai l'honneur de vous voir.

Ce sera sans doute à Paris, puisque vous voulez bien m'y inviter et que bientôt j'y serai moi-même de retour.

Je ne saurais vous dire assez tout ce qu'un pareil accTieil a d'inattendu, d'inestimable pour moi. J'en profiterai, madame, croyez-le bien, comme je pourrai, comme je le devrai, c'est-à-dire très humblement et avec le sentiment profond de tout ce que je vous dois.

Je ne crois pas qu'on parle beaucoup de mon livre à Paris. Du

moins, si Ton en parle dans un certain monde, si le livre se vend, ce que j'ignore et ce qui regarde Lévy, je ne vois pas qu'il en soit encore beaucoup question dans la presse. Je n'ai lu qu'un article très bienveillant de Th. Gautier dans VA7'tiste.

EU G. FROMENTIN

Nohant, 12 décembre 1858.

Monsieur,

Charles Edmond me demande, un peu de votre part peut-être, si je suis contente du Sahel. Je n'en suis pas contente, j'en suis enthousiaste. J'avais déjà écrit à M. Buloz pour lui en dire mon avis et lui faire compliment de sa bonne fortune. Je vis si loin de tout que je ne sais pas si vous avez le succès que vous méritez, et j'avais bien envie de faire un article sur ce chef-d'œuvre. Mais je crains de vous faire plus de tort que de bien, et de vous donner pour ennemis littéraires tous ceux que j'ai moi-même. D'ailleurs, vous n'avez pas besoin d'aide. Quiconque sait lire et comprendre doit apprécier un talent hors ligne, qui se manifeste avec tant de modestie, d'élévation et de véritable couleur. Car, vous avez beau dire, vous êtes en littérature un grand peintre de localité, et je ne suis pas absolument de votre avis que la Seine ne soit c{\i\\njleuve. Tant mieux donc si votre instinct vous entraîne à particulariser. Suivcz-Ie, il est si puissant et si beau! Ici je ne vous parle pas de peinture. Je n'ai rien vu de vous en fait de peinture au pinceau. Mais votre œil est si bien doué, et le style est une forme que vous maniez avec tant de maestria (grandeur et habileté mariées ensemble), que je vois ce que vous voyez et je sens ce que vous sentez, absolument comme vous-même, j'ose le dire. Ceci est un résultat prodigieux que vous savez obtenir et dont tout l'honneur vous revient. J'ai vu l'Afrique à présent; je m'y promène, j'y respire. Je connais les figures qui la remplissent, je sais l'odeur des bois et la couleur de l'immensité, et tous ceux qui vous lisent doivent être aussi éclairés que moi de ce rayon de vérité et de vie que vous savez faire luire pour les autres comme vous l'avez reçu.

Ce qui m'enchante, c'est un progrès très grand et très sensible du

Sahara au Sahel. Nous avons dévoré cela en famille, à trois, mon fils, mon ami artiste qui vit avec nous et moi qui ne les influençais pas, car chacun avait lu le Sahara de son côté, et je vous assure qu'il y a un petit coin du monde où Ton vous apprécie comme vous le méritez, c^est chez nous.

GEORGE SAND

Paris, 1$ décembre 1858.

Madame,

Je n'avais rien dit à Charles Edmond; mais il a deviné sans doute, grâce à Tamitic qui le rend clairvoyant, le désir extrême que j'avais de vous soumettre mon Sahel et de connaître votre opinion sur cette nouvelle étude. Ce désir était tel, que je n'aurais pas eu la patience d'attendre la publication du volume, qui ne paraîtra qu'en février, pour vous prier de le juger. Ce petit livre a été écrit, je puis le dire, sous l'impression directe de vos encouragements, avec l'intention d'y répondre et le désir ardent de les justifier. Permettez-moi de vous l'avouer, madame, j'ai mêlé malgré moi à mon travail un sentiment opiniâtre et très inquiétant, le souvenir toujours présent de vos bontés, l'ambition secrète de vous satisfaire. J'allais donc, après avoir hésité depuis le i" décembre, me décider à vous écrire, quand votre lettre m'est arrivée ce soir, sous le couvert de la Revue. C'est un nouveau service que je dois à l'affectueux intérêt de Charles Edmond; c'est presque à lui tout seul (le savez-vous?) que je dois déjà d'avoir eu la bonne idée de porter mon livre à M. Buloz.

Après ce que vous avez fait pour mon Sahara, je me considérais, madame, comme engagé non pas vis-à-vis du public, que je ne connais pas assez pour penser à lui, mais vis-à-vis de votre sympathie, qui m'avait imposé une dette énorme. J'ai tâché de bien faire. Je vous dirai même que, malgré les conseils de certains amis qui se défient peut-être un peu trop de la volonté, je me suis donné pour thème et pour but de faire mieux. Toute mon inquiétude était aujourd'hui de savoir si je m'étais trompé ou si, par fortune, j'avais réussi. Mon Sahel a, je crois, du succès, autant que j'en puis juger par ce dont je suis témoin, car en ce moment j'habite Paris. Mais j'attendais un

jugement qu. fù. sans réplique, qui me rassurât ton, à fait, et qui me donnat^un av.s, car, malgré tout, je n'en ai jamais de très certain sur mo.-meme. Ceiugement, c'était le vôtre. Quelqu'un qui partage avec mo, les anxtétés de mon travail et qui partage aussi tous mes senti-

CROQUIS AU CRAYON FAIT A l'aGHOUAT.

(Fac-similé d'un dessin de Fromentin.)

ments, surtout ceux de ma reconnaissance, ma femme (permettez-moi, madame de l'introduire ici, car vous Tavez rendue bien lieureuse), ma femme attendait votre opinion comme un arrêt. A présent vous pouvez juger de la gravité que votre lettre a pour moi, et mesurer le bonheur absolu qu'elle m'a causé.

N'y eût-il qu'un tout petit progrès du présent sur le passé, cela me suffirait, du moment qu'il m'est affirmé par vous. Peut-être est-ce une ambition dangereuse, mais j'ai fait de l'amélioration continue la loi de mon travail. J'ai si peu produit. Je sais si peu de chose, je me sens si loin du vrai bien que je ne concevrais rien de plus douloureux que de ne pas aller plus loin. Avec la connaissance exacte — trop exacte — que j'ai de mes défauts, j'ai donc essayé d'en éviter quelquesuns, d'en atténuer d'autres; et c'est la seule supériorité d'exécution que je tenais à manifester dans ce petit livre, où je me suis proposé de faire revivre volontairemefît des souvenirs trop éloignés de moi pour conserver la vivacité d'élan des premiers jours.

Je ne soutiendrai, madame, qu'avec une très grande humilité les points de doctrine que vous jugerez contestables. L'opinion que j'exprime est du moins des plus sincères, et je fais des efforts inutiles, en ce moment, pour mettre d'accord le peintre et le critique, la conscience avec les actes. Lequel a raison des deux? Peut-être ni l'un ni l'autre. Peut-être le vrai serait-il entre l'instinct trop sensible aux nouveautés, et la théorie trop immobilisée dans les traditions. Je suis incapable, au surplus, de raisonner à fond même sur des sujets que j'ai beaucoup envisagés; et je suis obligé de confesser que j'ai plutôt la vision passagère du vrai que la certitude.

Je n'aurais jamais osé vous demander, madame, de faire au Sahel l'honneur sans pareil que vous avez daigné faire au Sahara. Mais, si telle était votre intention, puis-je vous prier de n'y pas renoncer? Vous m'avez créé quelque chose, il y a deux ans, dans la Presse ; et du patronage de votre nom je n'ai recueilli, je m'imagine, que des amis. Je ne suis pas de ceux, d'ailleurs, qui puissent se passer d'aide. Eussé-je auprès des lecteurs que vous dirigez un crédit que je n'aurai jamais, le témoignage public de votre satisfaction serait encore pour moi, comme pour tout homme qui prend son travail à cœur, une récompense que rien ne remplace.

Enfin, madame, il y a dans votre lettre, si fortifiante et si bonne, une bienveillance affectueuse dont je voudrais vous remercier comme je la sens. J'ai cherché, depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'y inviter, le moyen d'aller vous porter soit à Paris, soit à Nohant l'expression de ma gratitude. Je n'ai pu m'arracher aux liens bien petits mais très serrés démon existence tantôt occupée, tantôt errante

A Paris j'ai vainement attendu votre venue. J'espère encore cependant que le liasard, plus ingénieux que moi, me fournira l'occasion souhaitée de vous voir. J'habite aujourd'hui Paris, c'est-à-dire mon atelier, où Je viens de rentrer après six mois de maladies ou d'infirmités que j'ai employées de mon mieux en écrivant. Maintenant je peins. Que sortira-t-il de ma palette, qui me semble un dictionnaire encore plus effrayant que celui des mots, sans doute parce que c'est une langue pour laquelle J'ai l'esprit rebelle !

Recevez, madame, avec l'hommage profond de mon respect, la nouvelle expression de ma reconnaissance. Elle ne saurait être plus vive. Vous me rendrez le plus important service que puisse offrir un grand esprit à un esprit désireux de bien faire et tourmenté d'incertitude.

EUG. FROMENTIN

20 février 1859.

Madame,

Je vous supplie de m'excuser si Je réponds si tard et si mal à la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Il n'y a pas une heure dans ces quinze derniers Jours, où l'idée qu'il me faudrait expliquer mon silence et vous prier d'accepter mes excuses ne m'ait causé un véritable tourment. C'est pourtant très volontairement, madame, et pas du tout par négligence, voudrez-vous bien y croire? que je ne vous ai pas remerciée encore ni de votre lettre si bienveillante, ni de l'admirable article sur le Sahel que j'ai lu chez Charles Edmond. Je suis dans des dispositions d'esprit détestables : un peu souffrant, forcé de travailler quand même, et d'envoyer au Salon à jour fixe des tableaux qui m'ont donné les plus grands soucis, mécontent, fatigué, inquiet, et dans ces humeurs noires où le sentiment de ma faiblesse est tel que tout ce qui devrait m'encourager le plus se change pour moi en accablement. Tout cela est très sincère malheureusement et très profond. Imaginaire ou non, c'est une maladie. Ceux qui m'approchent la connaissent bien. Dans de pareilles dispositions Je me cache et Je me tais, un peu par impuissance et beaucoup par ennui de parler de moi. Voilà pourquoi, madame, je ne vous ai point écrit, quelque désir et quelque besoin que j'eusse de le faire; me pardonnez-vous, madame, d'avoir jugé que je vous devais la

vérité sur les raisons intimes de mon silence et de vous Tavoir dite sous forme de confession ?

Je n^ai pas attendu que Tarticle parût dans la Presse, et J'ai pensé que Charles Edmond me le laisserait lire. Je n'en ai pas joui, car J'ai dû le parcourir trop à la hâte, mais Je le connais. Il n'ajoute rien à l'entière satisfaction que m'avaient fait éprouver vos lettres, mais j'en suis confus, heureux, honoré et reconnaissant comme d'un témoignage et je dirai d'un certificat officiel dont Je puis m'honore)' devant ,j^ l'opinion. Il est admirablement beau, grave et affirmatif. Vous voulez bien surtout me démontrer à moi-même une chose éminemment intéressante pour moi, c'est que par instinct comme par théorie. Je suis à l'opposé de ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme; et vous me comblez de joie en me prouvant que J'ai réussi à faire vivre des fictions.

Je vous remercie mille et mille fois, madame, et vous prie de comprendre en un seul mot la reconnaissance profonde que je vous ai vouée.

L'article ne paraît pas; j'en suis contrarié et attristé pour moimême surtout parce que je crois y voir un mauvais vouloir du rédacteur en chef. Je sais qu'il y a quinze Jours aujourd'hui dimanche que l'article est au journal, et votre nom, madame, aurait dû le faire passer dès le premier jour.

Peut-être savez-vous mieux que moi quel obstacle en a retardé la publication. J'ai pensé, à défaut d'autres suppositions, que le directeur m'en voulait un peu d'avoir, l'été dernier, laissé annoncer dans son Journal un livre de moi qui n'a pas paru. Je suis pourtant bien innocent dans cette affaire, qui m'a causé de grands ennuis, et mon seul tort est d'avoir été gravement malade. — Quoi qu'il en soit. J'ai écrit à M. Guéroult, d'après le conseil de Charles Edmond, et Jusqu'à présent, ma lettre n'a pas eu grand résultat.

Me pardonnerez-vous, madame, de vous remercier si brièvement et de me plaindre au contraire si abondamment? J'aurais tant aimé, madame, à vous dire que j'étais content de mon travail, surtout au moment même où le peintre va se produire à côté de l'écrivain.

EUG. FROMENTIN

12 mars 1859.

Madame,

Je vous répéterai ce soir ce que Je vous ai dit bien souvent déjà depuis qu^il m'est permis de vous écrire, c'est que je suis confus d'une estime accordée si magnifiquement et plus reconnaissant de vos bontés que je ne saurais vous le témoigner jamais. J'ai lu hier soir seulement Varticle publié (enfin!) dans le numéro de la Presse de jeudi. Il m'a été impossible de vous en remercier comme je le voulais à la minute même où je l'ai lu. Et c'est à peine si j'ose vous écrire aujourd'hui dans les dispositions d'esprit où je me trouve. Je n'aurai de liberté, de bon sens et de paroles que lorsque je serai débarrassé de cet abominable travail forcé qui m'a paralysé depuis des mois. Jusque-là, il n'y a en moi qu'une chose qui subsiste à l'état vivant, c'est la force de sentir tout ce que je vous dois. Mais, à supposer que cela soit exprimable comme je l'éprouve, je m'en reconnais incapable, et j'en suis humilié, et j'en souffre au moment même où je vous parle.

Vous me rendez, madame, un immense service. Mon livre, qui va paraître, je crois, la semaine prochaine, se produira donc comme je l'avais tant souhaité sous vos auspices : annoncé, recommandé, patronné, défini, justifié, je pourrais dire expliqué par vous; car je suis tout surpris moi-même de découvrir en vous lisant la notion même de certains procédés, et d'apercevoir des formules d'art partout où je n'avais agi que par instinct. Mais la grandeur du service, l'importance unique de votre patronage, l'honneur que vous faites au livre, le succès que vous lui assurez, tout ce qui peut flatter ou servir l'écrivain, tout cela, madame,— me permettrez-vous de vous le dire? — est dominé par un sentiment plus direct et plus intime. Et je vous suis plus reconnaissant encore, si c'est possible, de vos bontés que de vos éloges.

Je vous remercie mille fois, madame, des offres que vous avez bien voulu me faire de disposer de l'article pour l'imprimer en pféface. Mais a priori, et toutes les réflexions ne changeraient rien à ma façon de sentir, je ne puis les accepter. Me pardonnerez-vous de vous expliquer pourquoi, sincèrement, et avec la plus absolue franchise?

Je n'ose pas, et j'en souffrirais dans un sentiment que je ne puis vaincre et que je ne cherche point à préciser, mais que vous voudrez bien comprendre.

Vous avez la bonté d'affirmer que mon livre a de la valeur, et je le crois, puisque vous le dites. Aussi, plus le témoignage d'estime est complet et affirmatif, plus il a d'autorité, moins il souffre de réplique, et moins aisément, je vous le confesse, je me déciderais à m'en parer devant l'opinion. Votre article, madame, a déjà eu, il aura le retentissement de tout écrit signé de votre nom: raison de plus pour que j'hésite à le joindre au livre. Je n'oserais jamais rendre ainsi Téloge inséparable du nom de l'auteur qui a l'honneur et le bjnhcur d'en être l'objet. Je n'oserais plus donner mon volume à personne, par la même raison que les lettres que vous avez bien voulu m'écrire n'ont jamais été lues par personne en dehors de mon intimité de famille, et que je rougirais de penser qu'elles ont pu passer sous des yeux indifférents.

Je ne sais si je m'explique bien, car le sentiment vrai que je voudrais vous faire apprécier, madame, a des noms qui me répugnent aussi, et je vous dirais bien à toute extrémité que c'est quelque chose comme de la modestie ou de la pudeur, si ces mots-là ne me coûtaient eux-mêmes énormément à écrire.

J'ai laissé voir à Charles Edmond une partie de mes hésitations sans lui découvrir le fond de ma pensée, de peur qu'il n'eût de trop bonnes raisons à m'opposer. Quant à Lévy, qui ne considère la question qu'au point de vue très évident des intérêts du livre, il est désolé que l'article ait paru trop tard pour que le volume en puisse profiter. Il compte bien en faire la préface du second tirage. Mon refus le consternera. Et pourtant bien positivement je lui dirai non.

Je ne dois qu'à vous seule, madame, l'explication d'un scrupule que vous seule aussi saurez admettre. Il est à peine discutable, mais il est sincère et me paraît raisonnable, puisque je l'éprouve. Et je préfère sacrifier toutes les satisfactions d'amour-propre les plus enviables que de souffrir d'une continuelle blessure faite à certains côtés de ma nature, qui sont les plus obscurs, mais les plus sensibles.

Voilà, madame, ce que je tenais à vous dire tout de suite. Refuser des offres comme les vôtres, c'est peut-être insensé; en tout cas, ce

n'est pas ingrat. Et c'est la seule chose que je vous supplie de croire, en accueillant une fois encore Thommage profond de ma gratitude.

Je vous ai laissé voir mes ennuis de travail, et vous voulez bien vous y intéresser. Votre dernière lettre m'a porté bonheur. Je ne suis pas content, mais j'ai pris mon parti d'ctre calme, et, comme j'ai la certitude d'avoir fait, sinon tout ce que j'ai voulu, au moins à peu près ce que j'ai pu, je considère aujourd'hui beaucoup plus Texpérience acquise que le résultat. Je ne sais pas quel sera le sort de mes tableaux, mais je sais bien que ce rude effort me servira, et que, si je suis incapable de rendre ceux-ci meilleurs, j'en ferai prochainement qui vaudront mieux. Je suis constamment en lutte avec mes livres. Et je ne connais rien de plus difficile, en fait d'art descriptif, que de donner, par des idées plastiques, l'équivalent des idées littéraires. Aussi j'ai bien peur, madame, de ne jamais vous satisfaire par ma peinture, pas plus que je ne me satisferai moi-même.

Veuillez agréer, je vous prie, madame, l'hommage de mon profond respect et de mon plus entier dévouement.

KUG. FROMENTIN.

15 juillet 1859.

Vous avez tant de bontés pour moi, madame, que je vous dois la première nouvelle de tout ce qui m'arrive d'heureux.

La distribution des récompenses vient d'avoir lieu, et j'ai obtenu une première médaille et la croix; ce résultat, qui dépasse de beaucoup mes espérances, s'adresse, si je l'ai bien compris, à l'écrivain autant qu'au peintre. C'est, pouf l'un et pour l'autre, plutôt un encouragement qu'une récompense. Du moins, je considère un peu comme un nouvel engagement pour moi chaque récompense ou chaque faveur de l'opinion. — Je vous ai déjà plus d'une fois confié mes inquiétudes; je suis heureux d'avoir à vous apprendre que mon travail va en devenir plus assuré, plus tranquille et, je l'espère, plus productif. ■

EUG. FROMENTIN

P. S. Je suis en relation régulière avec M. Delacroix, qui est parfait de bonté et d'intérêt pour moi.

Nohant, 2a juillet i8$9.

Je suis une âme errante depuis deux mois. J'ai vu tous les volcans du monde (volcans éteints) de PAuvergne et du Velay. Les beaux pays, mon Dieu ! J'ai bien pensé à vous. Je trouve votre lettre. Je m'étais déjà réjouie en lisant dans les journaux les distinctions qui vous sont accordées et que vous méritez si bien. J'ai eu trois grandes joies à Paris à cause de vous. D'abord celle de vous voir et de trouver votre vous si bien d'accord avec votre talent, et tout ce qui le révèle. Et puis celle de voir votre peinture, dont votre modestie m'avait presque fait peur, et qui est aussi belle que vos livres, ce n'est pas peu dire. Enfin celle de voir comme Delacroix vous apprécie et vous aime. Tout cela fait que je vous aime aussi, et que je suis heureuse de vous voir prendre votre place dans l'opinion. — Ce n'est pas nécessaire pour être artiste et pour être heureux, mais c'est bien utile, surtout aux âmes timorées comme la vôtre, et j'espère qu'à présent vous ne douterez plus de vous, vous n'en avez pas le droit. — Ne me dites pas que vous me devez quelque chose. Je n'ai peut-être servi qu'à avancer d'un jour ou deux le succès que vous ne pouviez pas manquer.

GEORGE SAND

Nous sautons maintenant à Tannée 1862, et . nous arrivons au roman i de Dominique, paru cette année même dans la Revue des Deux Mondes.

Je n'insisterai pas sur cette œuvre dont les très fines et très brillantes qualités ne sauraient effa- .

cer l'inexpérience initiale.

Sainte-Beuve en a fait, avec sa maîtrise ordinaire, une étude qui ne laisse plus rien à dire. Le roman

de Fromentin Tavait pris par ses côtés d'observation pénétrante, par ses couleurs modérées et toutes françaises, par la simplicité sans péripéties de son action, laissant à Tétude des caractères, creusée avec la dernière finesse, tout son relief. « Dominique, dit-il, c'est Thistoire de l'enfance, des premiers sentiments et de la jeunesse du personnage qui porte ce nom; lui-même raconte à un ami cette histoire toute simple, tout intérieure, en partie délicieuse, en partie douloureuse, et lui fait de vive voix sa confession. » J'ajouterai que le cadre, emprunté aux environs de la Rochelle, et la plupart des sentiments appartiennent à la vie de l'auteur lui-même et dans bien des points de caractère ont l'intérêt d'une autobiographie. Fromentin y met en œuvre tous ses dons d'analyse, toutes ses ressources de peintre. Les morceaux parfaits abondent, mais l'ensemble manque d'unité; la fin languit, le dénouement est plus curieux que naturel. Le roman, ainsi que le théâtre, exige l'emploi de moyens qui ne s'acquièrent que par une longue pratique, et Fromentin manquait de cette pratique. Il est donc nécessaire, pour juger équitablement Dominique, de le prendre pour la fantaisie de genre intime d'un artiste dont le charme, suivant T expression de Sainte-Beuve, est tout entier dans les développements et les nuances. 11 n'est pas défendu d'y voir une sorte d'hommage discret rendu au génie de George Sand.

La correspondance échangée à propos de Dominique mérite de fixer l'attention,

A la date du i8 avril 1862, après la première partie

Page 1