‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 12 sur 28 · ESQUISSE AU CRAYON DU « FAUCONNIER ARABE · texte numérisé non relu

ESQUISSE AU CRAYON DU « FAUCONNIER ARABE

( Fac-similé d'un dessin, d'Eugùiie Fromentin.)

Ce que vous m'en direz sera certainement une découverte. Je ne suis pas bien sûr d'avoir prouvé quelque cliose, sinon que le repos est un des rares bonlieurs possibles, et puis encore que tout serait mieux, les hommes et les œuvres, si Ton avait la chance de se bien connaître et Tesprit de se borner. Ce qu'il y a de plus clair pour moi, c'est que j'ai voulu me plaire, m'émouvoir encore avec des souvenirs, retrouver ma jeunesse à mesure que je m'en éloigne, et exprimer sous forme de livre une bonne partie de moi, la meilleure qui ne trouvera jamais place dans les tableaux.

Le livre en tant que livre est un embryon, je le sens très bien.

Sera-t-il intéressant, malgré le peu de piquant des aventures et cette ligne directe sans détour qui mène au dénouement comme un fil tendu ? Sera-t-il émouvant dans la mesure où je m'en suis ému ? Voilà !

Ne me ménagez pas, ne me flattez pas surtout, je vous en supplie.

Je me crois très capable de m'améliorer, et j'en ai un si grand désir! Il s'agit que ce petit essai, où vous me permettez d'attacher votre nom, n'en soit pas trop indigne. Je vous le dis en toute sincérité. A l'heure qu'il est, cela vous regarde presque autant que moi. Car je n'y vois rien.

Je le remanierai profondément s'il le faut. Et s'il avait besoin d'une moralité plus claire, ou plus ferme, ou plus noble, ou plus raisonnable, suivant ce que vous en déciderez, j'agirai.

D'avance, je puis vous dire que l'introduction sera modifiée. Ce serait déjà fait, si Buloz m'en avait donné le temps. Je donnerai au ~ Dominique retraité un rôle plus actif, plus large, plus efficace dans ses rapports importants avec un très petit monde.

Il sera moins personnel et plus utile, on verra moins son cabinet d'ancien magicien et mieux ses actes. Il sera quelque chose comme un gentilhomme anglais. Il aura le goût et la science de la terre. Après avoir, malheureusement pour l'écrivain, mis autrefois trop de prose dans ses vers, heureusement pour l'homme, il continuera de mêler un peu de poésie à cette bonne prose de la bienfaisance et de l'agriculture.

En un mot, sans le vieillir, je le déterminerai davantage, et le viriliserai.

Au reste, d'un bout à l'autre, il manquera des accents, des affirmations plus solides, de plus gros points sur les i.

i64 EUGÈNE FROMENTIN.

Je vous dirai tout cela plus tard, et ne vous ennuierai plus de moi Jusqu'à la fin.

Ce que vous me dites est si bon, si fortifiant, que j'en suis comme ébahi. Très certainement j'irai à Nohant, si vous le voulez bien, et le plus tôt possible.

EUG. FROMENTIN. 19 avril, samedi.

Paris, dimanche soir 25 mai.

Je ne puis vous dire qu'une chose, madame et bien amie, c'est que continuellement je vous remercie au fond de ma pensée du bien que me fait chacune de vos lettres; et si je vous dis tout bonnement merci, croyez que ce petit mot sec et court contient mille et mille actions de grâces. Quoi que nous fassions, jamais la chose dont vous vous occupez avec tant de bonté ne méritera le nom que vous lui attribuez. Vous êtes contente, et cela suffit à me rendre très fier et très tranquille; l'opinion des autres ne prévaudra plus contre la sécurité que vous me donnez. Maintenant, je suis tout oreilles et tout obéissance et je vous écouterai. Ce que vous proposerez, je le ferai, et je n'aurai pas de peine à suivre en cela votre opinion qui est la bonne. Moi, je n'ai aucune idée de la tenue, de la logique et des vraies conditions d'équilibre d'un livre construit. L'instinct; — hors de là, pas l'ombre de raison. Jugez-en : le coup de pistolet, c'est un hasard de plume qui l'a fait arriver là. Une fois posé, j'en ai tiré le mouvement de Dominique à s'épancher, et je me suis persuadé qu'il était bien là, puisqu'il servait à déterminer les confidences. J'ai tâché plus tard de l'expliquer tant bien que mal, et c'est mal, puisque l'explication vous paraît incomplète. Quant à la brusquerie de la fin, même absence de méditation. J'étais essoufflé de cœur après avoir écrit les adieux; séance tenante, j'ai sauté au dernier ^chapitre, uniquement pour me remettre moi-même et comme par un besoin tout personnel de me reposer, à de longues années d'intervalle, dans des conclusions de vie plus sereine.

Vous voyez que de pareils procédés ne sauraient se défendre, et que des étourderies de cette nature ne pèsent pas lourd dans la main de la critique amie, qui veut bien traiter mon Dominique comme un

livre ayant ses pourquoi. Donc, a priori, je vous abandonne tout, et puisque vous me faites cette joie de me Foffrir, nous causerons.

J'écrirai à M... à la fin de la semaine; je lui demanderai votre jour, et au jour indiqué, je me précipite à Nohant, ce qui ne sera pas une petite fête ni un petit honneur. Ainsi j'améliorerai dans la mesure où vous le direz, et puis... je tâcherai de faire mieux une autre fois; car malgré vous, je le vois bien, vous serez toujours beaucoup trop indulgente.

EUG. FROMENTIN

Paris, 20 juin 1862.

J'ai seulement traversé Paris mercredi pour aller chercher mon petit monde à Versailles, oti j'ai passé la nuit. Hier, à mon retour, j'ai été chez Hetzel. Hetzel n'y était pas, je n'ai pas cru trop indiscret de faire votre commission à quelqu'un qui m'a reçu pour lui, un associé j'imagine, un premier employé. On a pris note de la page oti, d'après vos souvenirs, il y aurait lacune dans La Vie. J'ai dit votre mécontentement, on vérifiera, on vous demande grâce. Mais que

faire? J'aurais voulu quelque engagement plus sérieux de prendre

plus de soins à l'avenir, et je ne suis pas très content du résultat de ma démarche qui jusqu'à présent me paraît nul.

Quant à Perrin, que j'ai vu, son rêve est depuis longtemps d'avoir la Mare au Diable. Il y voit, m'a-t-il dit, — un magnifique opéra-comique; — des types scéniques, des situations dramatiques et musicales, un cadre riche et charmant, — ce sont ses paroles.

Mais la musique de M-"" V..., qu'il ne connaît pas, lui inspire moins de confiance; il ne la connaît pas, mais il en doute. Il verra.— Il lira leDrac qu'il n'a pas lu.— Il aimerait beaucoup Maurice avec vous. — Et quant à la musique, il n'a pas l'air embarrassé pour trouver l'auteur. Il a nommé Massé. Ce nom vous sourirait-il autant qu'il paraît le rassurer? — Au surplus, M... m'annonce que vous avez dû hier conclure au sujet du Drac avec un ambassadeur du Vaudeville, ce qui couperait court à tout avec l'Opéra-Comique.

Je suis un médiocre négociateur, mais si cependant, agissant avec vos ordres et sur des données positives, je pouvais vous être utile à

i66 EUGÈNE FROxMENTIN.

quelque chose, vous savez, madame, que Je vous demande comme une faveur de disposer de moi. Donnez-moi donc une occasion de vous prouver ma bonne volonté.

EUG. FROMENTIN

9 novembre 1862.

J'ai sur ma table une lettre que je vous écrivais, il y a trois semaines, pour vous parler de mon Dominique, et pour vous dire, chose à peine avouable, que je n'ai jamais pu y faire les changements convenus. Après je ne sais combien de luttes, d'efforts inutiles et de gémissements, j'ai pris le parti de l'envoyer à l'imprimerie tel quel ou à peu près. Vous l'offrir dans cet état me paraissait absurde, après ce que vous m'aviez conseillé et ce que j'avais promis. Je vous disais tout cela. Mes épreuves ne me sont pas encore revenues, peut-être même ne les corrigerai-je qu'à Paris. Il me reste donc encore un petit espoir, mais bien faible, car ce méchant livre, sorti de moi depuis trop longtemps, ne m'inspire aujourd'hui qu'un grand dégoût.

Pour me consoler de mon impuissance, j'ai visité à deux pas de chez moi une petite île assez curieuse (l'île de Ré), et je médite un travail qui me sorte de mes habitudes et qui m'amusera, vu sa nouveauté pour moi. Je le commence en ce moment et je l'achèverai cet hiver ou plus tard au premier repos du peintre.

Beaucoup de notes informes et les premières pages d'un article de revue, voilà tout ce que j'aurai fait ici. J'en suis honteux

EUG. FROMENTIN

Nous parlerons plus loin de ces fragments inédits sur rîlc de Ré.

9 janvier 186 j.

Chère madame et bien amie, je viens d'être malade et je suis encore souffrant. Ma femme était malade en même temps que moi;

aujourd'hui c'est le tour de ma fille. Nous changeons de rôle, mais Pair de ma maison n'a pas changé. Il a fallu de pareilles impossibilités, que je vous explique en deux mots, pour m'empêcher de vous écrire à Pheure où je voulais et devais le faire. Je vous envoie donc huit jours trop tard, à mon grand souci, et Dieu sait de quelle maussade infirmerie, les vœux d'un ami que vous avez comblé de vos bontés et qui vous est reconnaissant au possible de l'attachement profond qu'il se sent pour vous; car je ne connais rien de plus rare et de plus complet en ce monde que de pouvoir aimer sans réserve ceux qu'on admire. Veuillez dire aussi à vos enfants, à ceux qui vous sont chêrs, que je leur souhaite toute sorte de bonheur.

J'ai lu Plutus. C'est exquis. Cette modeste imitation de l'antique est bien ce qu'il y a de plus original et de plus vous.

Quelle allure! quel style! quel caractère! et que d'émotion et de vie dans la simplicité de ces lignes anciennes ! 11 y a tels mots de Bactis, telles entrées de votre belle et adorable Pauvreté qui m'ont ému jusqu'aux larmes. Par le temps où nous sommes, si malsain, si mesquin, si troublé, si plein de petites disputes autour de chétifs intérêts et de vilaines ambitions en vue des plus tristes objets, on dirait une leçon tombée du ciel. Comprendra-t-on cela ? en profiterat-on? Je ne sache rien de plus attendrissant, ni de plus consolant, ni de plus persuasif. Pour ma part, je vous en remercie, comme d'une émotion extrêmement salutaire. Je ferai demain soir, si je lepuis, ma rentrée chez M'"« Buloz ; je saurai d'elle ce qu'on en dit à la Revue où je ne suis pas allé depuis un grand mois; ils doivent en être ravis.

Je vois bien que je n'irai pas vous faire ma visite cet hiver. Voici l'Exposition et je suis bien en retard; il faut que j'en prenne mon parti comme de beaucoup d'autres renoncements. Ce sera pour le printemps, espérons-le! D'ici là, ne viendrez-vouspas à Paris?

Mon Dominique paraît demain. Hachette en a fait tirer un certain nombre d'exemplaires, format in-S", papier propre. Le brochage de cette édition de cérémonie que je n'ai pu surveiller n'est pas fini ; du moins, je n'en ai pas d'exemplaire. Je tâcherai d'en obtenir un demain, pour que vous ayez le premier paru et que je puisse vous adresser les prémices de ce petit livre que je vous ai dédié, d'après votre permission.

i68 EUGENE EROMENTIN.

De mon travail, rien de bien neuf. Prenez ceci pour un mot de convalescent. Pardonnez-moi, chère madame, ce retard qui m'a rendu malheureux; portçz-vous bien toujours; écrivez pour les cœurs avides de belles et saines choses; vous êtes seule aujourd'hui pour nous donner de beaux exemples dans de bons livres.

EUG. FROMENTIN

27 janvier ilJiîj.

Chère madame, c'est par trop absurde que vous n'ayez pas encore ce volume qui vous appartient à tant de titres. Il a paru le 10 de ce mois, mais avec des fautes énormes, des corrections faites à l'imprimerie, après le bon à tirer, par je ne sais quel correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des non-sens à certaines hardiesses qui probablement ne lui plaisaient pas. Il a fallu tout arrêter et introduire des cartons. J'ai lâché tels que, quelques exemplaires de librairie, mais les plus propres, — et le sont-ils? — je les reçois à la minute même. Le premier adressé sera le vôtre. Il vous sera expédié demain, avec un autre pour Maurice et pour M...

La dédicace est froide et officielle. Elle ne dit rien ni de ce que je vous dois ni des sentiments que j'ai pour vous. Si le public n'en est pas averti autant peut-être que je l'aurais voulu, c'est qu'il m'a semblé dangereux de me prévaloir d'une amitié qui pouvait me faire supposer plus d'orgueil encore que d'attachement. Mes vrais sentiments, vous les connaissez, j'espère, et je vous prie, chère madame, de n'en jamais douter. Il y a de tout un peu dans la dévotion entière que vous m'inspirez; et je ne craindrai pas de vous à moi, de me réjouir et de me vanter tout à la tin d'être votre ami.

EUG. FROMENTIN

II avril i8(îj.

Chère madame et amie, je viens seulement d'envoyer mes tableaux. C'est vous dire que je suis fourbu, quoique le résultat ne justifie ni tant de labeurs, ni tant de fatigues. Mais il ne faut pas

grand'chose pour me donner à Pesprit des courbatures. A tort ou à raison, je suis bien bas. Il y a trois semaines que tous les jours je veux vous écrire. Vous avez été parfaite pour mon ami Arthur B.... C'est dans vos habitudes, je n'en suis pas surpris, mais j'en ai été bien touché. L'auteur est ivre de joie. Il vous admirait, vous vénérait, il vous adore. Et je crois bien que matin et soir il adresse ses actions de grâces au portrait de vous d'après Couture, qu'il a dans son cabinet, devant sa table de travail. Puissiez-vous l'inspirer et dans son talent et dans sa vie! C'est un esprit à vous comprendre, non seulement dans ce que vous faites de beau, mais dans ce que vous pratiquez et conseillez de grand, de juste et de bon.

Et vous croyez que je pourrais ne pas vous suivre jus qu à Mademoiselle La Qiiintinie. Ah ! je n'ai pas l'esprit bien fort, je ne sais rien, je ne pense rien, j'ose à peine étudier certaines questions vitales où ma pauvre raison se perd : je vis dans un doute indolent pour ne pas m'effrayer moi-même par des négations courageuses ou des affirmations qui voudraient des actes; mais quand je trouve enfin, dans une œuvre de toute bravoure, le programme exact de ce que je crois être la vérité, quand on me montre en toutes lettres ce que ma conscience balbutie tout doucement depuis tant d'années ; quand on me prêche la sainteté des seules choses qui soient saintes, et qu'on me console en m'éclairant et qu'on me rassure en me persuadant : — ne vous imaginez pas que j'hésite. Je vous suivrai de toute mon âme partout où vous irez. Menez-moi aussi loin que vous voudrez sur ce chemin-là, j'irai les yeux fermés, car je suis sûr, comme j'existe, que vous nous menez tous à la lumière. Votre livre est admirable, et ce qui le rend irrésistible, c'est qu'il est sage, modéré, d'une équité parfaite, dans des équilibres de raison qui tranquillisent les esprits les plus poltrons. Plus de passion nuirait à l'effet profond et pour ainsi dire paisible que vous produisez sur l'esprit. J'en ai beaucoup entendu parler : l'opinion est unanime. Vous seriez même très étonnée des adhésions que vous entraînez. On approuve, on ne dit pas seulement: c'est beau, c'est fort, c'est manié par une main de maître, on dit : c'est vrai. Il est vrai que je choisis mon monde, et que dans mon monde on est à vous. Je me doute qu'ailleurs on proteste. Vous devez le savoir. Je n'ai pas encore rencontré un de vos ennemis. Je sais que O. F.... fait semblant d'être exaspéré, sans doute pour cacher

rénorme plaisir que vous causez à cet amour-propre en lui faisant un si grand honneur.

J'attends avec anxiété, moins la fin de Fhistoire que nous croyons deviner, que le triomphe du juste et la défaite de Moreali. Par quels moyens, par quelles armes? Ce qu'il y a de si beau là dedans, c'est que, dans cette lutte des âmes contre la discipline, les armes sont les plus nobles et les plus simples : les mouvements du cœur, les élans de l'esprit. Pas de ruses, pas de stratagèmes; la discipline est effrayante, la doctrine a mille entortillements de conscience à son service. Deux cœurs très épris, deux esprits pénétrés peu à peu de la même envie de s'affranchir, vont se délivrer naturellement, par le seul effort de leur expansion.

Excusez ce verbiage, et tenez seulement que je vous remercie, pour moi et pour bien d'autres.

Vous dites ce que beaucoup de gens ont sur les lèvres, et ce que pas un d'eux ne pourrait dire faute de deux rares privilèges que vous avez : le génie et le courage.

EUG. FROMENTIN

Lundi, après minuit.

Bien chère madame, voilà, je pense, un succès M En êtes-vous heureuse? En avez-vous joui comme nous, qui avons partagé l'émotion de la salle entière, et recueilli, cachés dans votre corridor, l'ovation qui vous était adressée sous vos fenêtres?

La pièce exquise; — les acteurs très bien, presque sans réserve et sans exception; — une rare et merveilleuse leçon de goût, de décence, de noblesse, de naturel et de vraie grandeur dans le simple; — un public assez intelligent pour saisir tout cela, et qui semble se convertir lui-même en vous applaudisant ; — la vraie puissance du génie reconnue enfin ! exallée et consacrée devant d^ autres puissances qui ne s'en sont pas montrées jalouses; c'est un spectacle unique, que je n'avais jamais vu, et que nous vous remercions bien de nous avoir procuré.

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