HAUTE EGYPTE
(du 22 OCTOBRE AU l3 NOVEMBRE)
Embarqués le 21, jeudi, à 9 heures du soir. Partis de l'arsenal du Caire, le vendredi 22, à 6 heures et demie du matin.
A bord du Behera.
Quatre vapeurs, un chaland, trois canges. Nous occupons le plus grand, dit le vaisseau amiral, parce qu'il porte le commissaire du vice-roi, chef de l'expédition, avec les Espagnols.
Nuit magnifique. Moustiques, presque pas de sommeil. Le pont littéralement trempé de rosée.
Village de Giseh, en face du vieux Caire.
Sur le Nil, 22 octobre, vendredi.
Levé l'ancre à 6 heures et demie. Temps couvert après une nuit extrêmement humide. Air tiède, pas l'ombre de vent, le Nil fauve, glacé de gris. Village de Ghezir. Nous prenons le grand bras du fleuve en dehors de l'île de Rhoda. On aperçoit les pyramides. Le vieux Caire à gauche avec sa multitude de canges. A droite, à 3, 000 mètres environ (le Nil est immense), la longue et épaisse forêt de palmiers de Bodreschin. Au-dessus du vert sombre, les cônes éclairés de rose des deux grandes pyramides.
A gauche, longue chaîne aride surmontée de moulins. L'inondation s'étend jusqu'au pied. Ilots de verdure, sycomores, palmiers à base submergée.
Canges chargées de buffles, toutes noires dans des eaux agitées et sombres. Vagues rousses. Le fleuve se dégrade de l'ocre au brun douteux, violet, roussâtre, gris bleu; il rejoint l'horizon dans la brume.
Au milieu du fleuve, un îlot couvert de roseaux jaune et vert blanchâtre.
Le Nil s'élargit encore.
Les trois pyramides sont visibles depuis la base. Le désert autour et au delà. La trépidation du bateau est insupportable. Autre îlot étroit et long chargé de canoiiches verts, frais. Nous remorquons d'abord une cange de provision. Derrière, la grande dahabieh de M™^ Ch... ; elle est verte à tente grise, vergues vertes, bas du mât rouge, ocre pur.
Le soleil paraît. Le Nil du côté du Caire, au nord-ouest, est ocre de rue. Magnifique morceau de collines calcaires. Le bateau des Allemands marche en avant. Nous le rejoignons. Il remorque une grande cange. Toujours sur la rive droite, à l'horizon une ligne épaisse de dattiers, rideau dentelé de vapeurs grisâtres. Les canouches au soleil du vert le plus vif. Dernière et magnifique vue du Caire. La citadelle au fond, le désert, les tombeaux des Mameloucks, la haute chaîne des calcaires. Distance 12 kilomètres ; tout cela, cendre chaude, cendre pâle, cendre bleue.
Les nuages se dissipent. Il en reste un rideau sans épaisseur au nord. Au levant, de légers flocons; au sud, pas une trace. Le brouillard des horizons se dissipe à mesure. Les collines se muancent de gris, de jaune clair, de violet, de gris bleuâtre, arêtes vives. Au-dessous du soleil, bande ferme de dessin, de couleur neutre. Le large miroitement du Nil, sous le soleil, est éblouissant. Villages de fellahs, isolés sur des îlots, avec quelques palmiers, des sycomores.
A droite, un rideau de palmiers très voisin de nous. Troncs tout gris, sommets inclinés vers le sud, vert fade.
Grande force de tous les tons. Une voile de cange enlevée sur les fonds. Dans un espace libre entre le rideau de palmiers, petites pyramides d'Abou-Sir posées sur les mamelons du désert. Très loin dans la brume grise et rose, je les vois de ma cabine. Le rideau vert recommence. Neuf heures. Charmant
village fellah inondé. Palmiers dans l'eau, nous les longeons à les toucher.
A gauche, nouvelle chaîne rocheuse plus voisine, très abrupte, très déchirée. Au-dessous, village bas dans des arbres noirs.
Encore la citadelle à l'extrémité de l'horizon nord-ouest. L'horizon du sud est de toute lumière.
A droite, rive toute voisine plantée de petits mimosas. Nouveau morceau du Mokkatam. Carrière d'extraction des pyramides. Village de Tourah, nouveau village inondé. Dans l'est, au fond, sous la plus vive lumière, la ligne du désert. Ciel splendide, le Nil remué étincelant.
A droite, neuf heures trois quarts, village de Mitraïeneh. Memphis. On commence à découvrir la pyramide de Sakkara, au-dessus des dattiers, comme une tache grisâtre. Cône tronqué. Grande pyramide de Sakkara très visible.
Pyramides de Dachour, nombreuses, au-dessus d'un premier plan de roseaux et d'un rideau de fond de dattiers.
Le Nil, élargi de nouveau, coule entre le Mokattam qui continue et le rideau des dattiers. Toutes les pyramides sont en vue. Celles de Giseh vont disparaître. La vieille pyramide de Sakkara, droit à la hauteur du bateau; celles de Dachour se rapprochent. On ne voit plus rien du Caire.
Une heure. Toujours la longue fine et blonde chaîne des collines arabiques à gauche. A droite, la ligne verte se dégage et les trois dernières pyramides de Dachour sont en vue, à petite distance, pleinement éclairées.
Pas un nuage. Le ciel bleu tendre. Les eaux comme un champ labouré de glèbe fauve et roussâtre. Entre ces deux contrastes, soit la chaîne arabique marquant en jaune clair, soit la ligne verdâtre de dattiers. Là-dessus tout objet clair éclate en lumière, tout objet sombre et de premier plan prend un relief de couleur extraordinaire.
Notre flottille se compose de 4 vapeurs, 3 canges remorquées, I chaland.
Deux heures et demie. Rives plates. Une première zone de douras vert frais. Collines au delà jaune clair. Arête extrême de rochers gris violâtre à peine modelée. Buffles et bœufs au bord du flot. De place en place à fleur d'eau, petits villages limoneux, quatre ou cinq palmiers. Voilà pour la gauche.
Le ciel est incomparablement pur et moelleux, et tendre. Le Nil plus bourbeux que jamais. Chocolat clair. La dahabieh et le chaland, qui nous suivent, labourent cette' boue grasse et écumeuse. Je n'ai jamais vu d'eau plus riche en fertilité, plus épaisse. Le long panache de nos fumées, rabattues par le vent d'ouest, court sur cette immensité, mobile et plate, et y fait des ombres. Les eaux au loin au nord, comme un champ labouré.
La chaîne arabique est plus plate et plus horizontale, et plus lumineuse, à mesure que le soleil descend à l'ouest. Figures sur la rive basse, habillées de noir et de blanc. Nouvel aspect de la basse Egypte, avec un encadrement lointain plus sévère.
Allons voir à gauche. ■■,..'.■'
Encore des villages. Vastes cultures de douras inondés. Bœufs, buffles, fellahs à moitié cachés dans cette verdure écla^ tante. Petites bandes de hérons garde-bœufs. Peu d'oiseaux du reste, beaucoup moins que dans la haute Egypte.
Quatre heures. Base des verdures plus claire que les eaux. Oser cette couleur du fleuve; du chocolat modelé par des ombres bleuâtres; reflet du ciel plus clair que le ton local. Multitude de petites vagues écumeuses. Écume blanche, bitume et vert, très chaude.
La chaîne arabique mince, plus claire que tout, se colore en rose aux 'approches du soir. Le ciel fauve à l'horizon. La chaîûe libyqUé^ plus plate encore et plus éloignée, éclairée à revers^ gris lavande. Ligne intermédiaire et très basse; de petits villages à jardins de dattiers. Couleur sombre et neutre, se dégradant du verdâtre au gris.
Jamais je n'ai mieux observé la loi des couleurs complé-
mentaires. Partout où la végétation des roseaux tourne au jaune, les eaux voisines tournent au bleu.
Il est quatre heures, le soleil baisse; l'orangé va entrer dans la composition des couleurs; les objets en contact deviennent violets. Se souvenir du soleil couchant admirable d'hier, audessus du village à moitié inondé de Boulaq.
Roseaux à panaches argentés. Pas d'oiseaux.
J'aurai dans l'esprit des lambeaux singuliers : beaucoup de leurs apparences, leur couleur, leur lumière, rien ou presque rien de leur forme, réalités inconsistantes, phénomènes sans corps; des rêves bien habillés.
Dromadaires gris clair dans des masses de roseaux argentés; au delà, le village en pleine lagune.
Une île bordée de mimosas. Les fellahs, montés sur les terrasses, nous regardent passer. Une barque nous croise, vent arrière, emportée par le courant. La grande aile blanche. Matelots tous en chemise brune de poil de chèvre, en turban blanc.
Dans sa largeur totale le Nil a plus d'une lieue ; une mer. De plus en plus brun, surtout dans son contact immédiat avec le ciel. L'écart entre les deux est extrême. Un morceau de cette eau aperçue du bateau est invraisemblable. Uoser!
Beau village au bord du flot. Tolga, plus sourd, plus sombre. Mince trait de verdure au pied. Derrière, la ligne arabique à mi-hauteur des dattiers.
Splendeur de la lumière. Quatre heures et demie. L'heure est admirable.
Le soleil se couche. Au sud-ouest, pyramide tronquée de Meydoun, pas étudiée. Plus mer que jamais, immenses lagunes semées d'îlots verts. Rares palmiers à l'extrême horizon. Longues volées d'oies sauvages. Le Nil tout gris. De l'étain fondu . qu'on agiterait. Chaîne arabique violet pâle.
La dahabieh se remorque toute pâle et grise.
Le soleil disparaît derrière un village. Délicieuse silhouette
obscure. Vol d'oies sur la pourpre du soleil couchant; rouge et or sans excès, comme au Sahara.
Lever de la lune à sept heures et quart, en pleine nuit close, précédée par l'apparition brillante de toutes les étoiles. Extraordinaire éclat de Vénus. Large reflet de sa lumière dans le Nil.
Huit heures et demie. Nuit très peu humide. Presque tout le monde sur la dunette. Nous côtoyons un îlot de palmiers. Sur la rive opposée, dans la lointaine obscurité, parmi des palmiers qu'on devine, quatre ou cinq feux à fleur d'eau qu'on dit être les fanaux de vapeurs.
Nous devions mouiller à Beni-Souet, notre première station de charbon au coucher du soleil. Nous en sommes encore loin, car le courant est dur, et nous tramons deux choses lourdes, la dahabieh et le chaland.
A quelle heure y serons-nous? Tard, sans doute, si, contre les habitudes du fleuve, nous continuons de marcher de nuit. Les règlements l'interdisent. Il y a à cela de graves dangers. D'abord risque d'échouage, ce qui n'est rien sur ces fonds de boue ; mais le risque beaucoup plus grave est de couler des barques ou des chalands des fellahs. — Ils n'ont pas de fanaux, se laissent aller au courant, s'endorment; un vapeur qui ne les voit, ni les réveille, les accoste et passe dessus. Un voyage de nuit fait par M. de L..., avec l'autorisati n spéciale du vice-roi, a, me dit-on, coûté la vie à beaucoup de pauvres gens.
23 octobre, samedi.
Nuit en marche. A une heure, une petite alerte. La dahabieh de M™^^ M... et le chaland se heurtent et menacent de se fracasser. Cris d'appel. Le vapeur stoppe. On remédie à l'accident.
A trois heures et demie, nous mouillons devant Beni-Souet. Je suis réveillé par la voix des chiens fellahs. Dans le silence on entend les cris d'oiseaux aquatiques.
Levé à cinq heures et demie; nous touchons au rivage.
Bordure de mimosas. Matinée douce et cliarmante, pas une nuée. Visite à Beni-Souet, pendant qu'on répare un accident de la machine. Jolie petite ville posée sur le Nil même. Une chaussée de deux mètres l'empêche d'être inondée. Maisons basses, rues étroites, bazars. Beaux lebas entourant ce côté de la ville ; large espace, avant d'y arriver, de terrains limoneux, bruns foncés, semés de flaques d'eau. Arbres arrondis et noirs. Population vêtue de couleurs sombres. Canges le long de la chaussée. Chevaux de cavalerie qu'on embarque. Joli groupe et joli motif de petit tableau. Alouettes huppées. Bergeronnettes voletant du fleuve à la chaussée, en grand nombre. Jardins plantés de bananiers, palmiers, une maisonnette au fond regardant le' Nil; on serait bien là.
Huit heures, nous partons.
La rive opposée très éloignée, plate, basse, plantée irrégulièrement de palmiers.
Nous défilons devant Beni-Souet. Très joli développement de maisons basses, en mer à fleur d'eau, les autres relevées sur des falaises de limon, le tout compact, bien dessiné par les ombres. Gris uniforme doré par la lumière du matin. Quelques taches fauve clair ou blanc, comme une porte cintrée, ou encadrement de fenêtres, etc. Deux mosquées avec leurs minarets blanchâtres. Çà et là de gros sycomores ou des lebas, vert sombre, s'arrondissant en boule, mariés aux constructions ou les dominant. Quelques palmiers.
Le Nil tourne au sud-est. Les vapeurs qui nous précèdent y sont déjà engagés. Le vent est à l'ouest.
Neuf heures et demie. Temps magnifique, presque pas de vent.
Rives insignifiantes, basses, monotones. Rares villages.
La végétation diminue. Une dune onduleuse jaunâtre vient mourir dans le fleuve à gauche.
Que de peine pour écrire. Comme en chemin de fer, impossible de dessiner.
Le Nil beaucoup plus calme qu'hier, même couleur, seulement plus chargée de reflets du ciel, avec moins d'ombre, donc plus clair.
La cange et son chaland sont toujours charmants de coloris et de richesse dans le sillage écumeux de notre grand vapeur.
Je continue d'écrire sur mes genoux, c'est encore ce qu'il y a de moins incommode.
La vie à bord est réglée ainsi : déjeuner à onze heures, dîner à six heures et demie après le soleil tout à fait couché, les dernières rougeurs éteintes, quand le ciel a déjà toutes ses étoiles. Un moment de veillée sur la plate-forme du roufle. On se couche de bonne heure. M™" M... passent à l'heure du déjeuner de leur cange à notre bord ; elles y restent jusqu'au soir et ne rentrent chez elles que pour s'y coucher.
Une heure et demie. Aspect étrange des côtes de l'est. Falaises mamelonnées de calcaire jaunâtre ou de terre calcinée, plongeant dans le Nil. Huttes en forme de pylônes. Tombeaux sur un mamelon. Quelques chèvres immobiles. Quelques Arabes accroupis sous un soleil de plomb. De maigres palmiers au bord du flot. Vraie Thébaïde, ce qu'on a vu jusqu'à présent de plus désolé. Un grand vautour posé sur la rive. On lui envoie deux coups de fusil sans résultat.
Au delà de ces premières collines ravinées, qui me rappellent l'entrée du désert par Boghari, une seconde chaîne irrégulière, dentelée, fort en désordre. Sa couleur violâtre appuie la couleur ardente du premier plan et ménage un accord de toute délicatesse entre ce jaune brutal et le ciel bleu.
La rive libyque est différente, toujours basse, parfaitement réguHère, et formée de trois lignes minces. Une ombre noirâtre au rivage, une zone de douras vert émeraude, un soupçon de la chaîne libyque, qui se confondrait presque avec le ciel, dont la couleur tendre s'y dissoudrait, sans les petites ombres fermes et bleuâtres qui en affirment la fine arête.
Le Nil, roux mais très calme. Cinq ou six canges dans nos eaux.
La chaîne arabique continue de serrer le fleuve de très près.
Bois de mimosas et de petits palmiers, inondés. Vastes parties plates, d'un jaune soufre, entre le fleuve et la chaîne arabique. Deux ou trois figures et un troupeau noir, perdus dans ce désert.
Trois heures. Admirable morceau de la chaîne arabique. Pentes relevées jusqu'à un long plateau horizontal, finement dessiné par des ombres bleues.
La suite est un morceau extraordinaire. Carrières.
Température à trois heures et demie, 27° i' à l'ombre au vent.
Buffles. Travailleurs dans les carrières. Un village au pied de cet effrayant pays. La falaise continue, tourne à l'est. La vallée du Nil s'élargit tout à coup démesurément. Longue langue de terre, hérissée de joncs, sur laquelle il y a des Arabes campés. Tentes noires, buffles, moutons, chevaux. Fellahs, juchés sur les éminences de l'îlot, nous regardent passer. Derrière, le magnifique et haut horizon de la falaise rose. Entre les deux un petit bras du Nil, tout bleu, apparaît par intervalles. On y voit des canges à la voile.
Nous venons de raser la rive libyque à la toucher; cultures de douras, dromadaires, troupeaux, enfants au bord du flot. Un village avec une grande usine. Le soleil direct inonde en plein la rive orientale. Le Nil devient bleu ; moire de rousseurs très tendres. La lumière qui envahit l'espace est inexprimable. C'est admirable et accablant.
Quatre heures et demie. Le Nil est comme de l'huile, bleu blanc, d'une pâleur exquise à la base du ciel, gris rose au nordouest. Le plus beau ciel asiatique que nous ayons vu. Quelques nuages brillent sur le désert arabique. Nouveau village avec usine, reflété dans le Nil, tant il est calme (chose rare). A l'est, il est d'argent vert. Une moire. De moment en moment, l'eau
s'aplanit. La voilà morte et immobile, plus claire que le ciel. Il n'y a plus que l'horizon de vaporeux.
Coucher du soleil et soirée uniques, à ne jamais oublier. Le lieu semblait choisi pour un pareil spectacle. Le Nil immense et calme, comme on le voit rarement, un vrai miroir de trois ou quatre mille mètres, la côté libyque à peine visible au-dessus du fleuve, un petit village empanaché de dattiers, derrière lequel le soleil tombait. Point rouge ardent. A droite et à gauche, base violàtre. Palmiers bleus, outre-mer noirâtre, ligne insaisissable d'horizon, outre-mer cendré. Eaux bitumineuses blanches, un argent sali. Les reflets très nets. Bitume et bleu. Silhouettes précises.
L'illumination qui a suivi le départ du soleil a été extraordinaire, et pendant un quart d'heure, elle a rempli juste la moitié de l'horizon céleste, du nord au sud. Jusqu'à la hauteur de Vénus, ce n'était qu'or et feu, dans une limpidité sans pareille. Le Nil reproduisait exactement presque aussi clair, quelquefois en plus clair, cette prodigieuse irradiation. L'inépuisable lumière jaillissait, jaillissait, pendant qu'à l'opposé, la nuit grise et fumeuse avançait pour lui disputer le ciel. Toute la mythologie, toutes les adorations asiatiques, toutes les terreurs inspirées par la nuit, l'amour du soleil, roi du monde, la douleur de le voir mourir, l'espoir de le voir renaître demain dans Horus, la lutte éternelle, et chaque jour renouvelée, d'Osiris contre Typhon : nous avons eu tout cela sous les yeux. Enfin la nuit a triomphé, mais la lutte avait été longue. L'or en s'éteignant s'est changé en feu, puis en rouge, puis en pourpre sombre. Le cercle flamboyant s'est rétréci. Trois quarts d'heure après, ce n'était plus qu'un disque étroit de tous les côtés pressé par les ténèbres, et comme un souvenir lointain du jour. La nuit, la Yraie nuit, a fini par atteindre l'occident lui-même. En levant les yeux, je me suis aperçu que Vénus n'était plus seule. Toutes les constellations étaient allumées.
Il y avait de longues lignes minces et sombres, des îlots pas
fc
tout à fait submergés, qui se dessinaient en noir profond sur le champ des eaux ardentes; une ou deux barques sans voile, car l'air était mort, battaient au loin le Nil de leurs lourds avirons.
Des pélicans rasaient le fleuve d'un vol lent. Une seule lumière
à fleur d'eau dans cet immense horizon, vert comme un bras
de mer.
Lever de la lune à sept heures et demie, déjà diminuée,
rouge et plus orangée, puis comme un demi-globe d'or. Nuit
très humide. Couché à neuf heures.
24 octobre. — Minieh. — Dimanche, jour anniversaire de ma naissance. Nous marchons une partie de la nuit et mouillons vers trois heures au pied de Minieh.
Levé à cinq heures, couru dans toute la ville. Elle est jolie, ressemble tout à fait aux ksours sahariens, et tout à fait me rappelle L'Aghouat. Propreté relative, bazars, aspects bourgeois, nombreuses canges amarrées. Mosquées. Des bergeronnettes au bord du fleuve, des hirondelles sous la toiture des bazars, ciel entièrement couvert, vent frais du nord. Un palais du vice-roi. Beaucoup de soldats dans les rues. Population infime, misérable et criblée d'ophtalmies. Un bon nombre de gens aisés, propres. Somme toute, une petite province. Pas de ruines antiques. Il est dix heures, et nous attendons encore le départ annoncé pour sept heures; voilà l'exactitude égyptienne.
Une heure. Toujours la chaîne arabique, à gauche, baignant dans le Nil, ses premières pentes de sable jaune ou de terre ocreuse. Ses gradins supérieurs rocheux sont de cette belle couleur gris lilas que je saurais peindre, mais que je voudrais rendre par un mot juste, sans le pouvoir. A droite, la campagne verte a reconquis sur le fleuve en décroissance sa vraie rive, exhaussée de terre brune. Hautes plantations de douras, étude charmante de la vie agricole. Nous passons à une toute petite portée de pierre du rivage.
Village avec palmiers. Partout des cultures, ce qui manque absolument sur la rive opposée.
Depuis le Caire et le Mokattam, c'est toujours le désert plat ou montueux de sable, la terre nue ou la pierre qui bordent immédiatement le Nil. La fertilité n'existe que sur la rive libyque ; l'autre dès le départ confine au désert.
Nous sommes à quinze mètres de la rive, pas davantage. Des petites canges toutes noires, c'est charmant.
Des chadoiifs, arrosant déjà les cultures, d'où le Nil se retire à peine. Une vingtaine de canges autour de nous. Enfants sur la rive, buffles, petits bœufs roux. Troupeau de moutons le long des douras, campagne couverte de blés verts, comme au commencement de Juin en France. Les douras ont près de dix pieds, nous les mesurons, en voyant des hommes au bord du champ, hommes sombres, noirs ou bleu foncé, se détachant su • le vert transparent des douras.
Toujours des champs en fête. Les palmiers au delà ne montrent que leurs éventails, éclairés d'en haut, sombres et sans modelé. Ane noir, tout bleu, violet sur la terre bitumineuse.
Chadoufs. Travailleurs tout le long du rivage. Enfants et jeunes gens tout nus couleur de terre.
Le Nil tournant, la chaîne arabique pierreuse, et la rive opposée verdoyante, viennent se rejoindre derrière nous et ferment l'horizon comme un rideau, moitié riant, moitié désolé. Trois ou quatre palmiers tout à coup sur un banc de grève nue. Pas un seul coloriage nulle part. Du vert nuancé, du gris, le fauve azuré du fleuve, le bleu tendre 'du ciel. Tous les fellahs, habillés de noir ou de brun.
La vergue verte de la dahabieh qui nous suit et son extrémité inférieure peinte en rouge forment un accident unique dans ce tableau, dont la richesse est dans les nuances, dans la puissance et l'épaisseur du ton, et d'où sont exclues toutes les couleurs exprimant une teinture. De rouge, d'orange, de laque, de bleu vif, pas de traces.
Tout à l'heure, on a tiré deux pélicans couchés sur un banc de sable, à une centaine de mètres. On a tiré trop bas, ou à gauche, les balles ont ricoché bien au delà. Le bateau des Suédois et des Prussiens passant près de nous, nous avons échangé des saluts de mousqueterie.
Ce matin, on a déposé à Minieh M. B... du Journal de Paris et M. T... du Gaulois, souffrants, mais surtout découragés, et plus frappés que malades. On les renverra au Caire comme on pourra. Ils sont confiés au gouverneur. Ce n'est pas gai. De leur côté, les quatre ou six personnes qui représentent le Jockey — et sont tramées à la remorque dans une dahabieh, commencent, dit-on, à s'ennuyer cruellement de leur solitude,.
Deux heures. Voici, à mi-côte de la chaîne libyque, les Tombeaux de Béni- Hassan (XI P Dynastie). Avec une lunette, on aperçoit l'entrée haute et carrée des hypogées. On les visitera au retour. Au pied, un peu au delà, le village arabe de Beni- Hassan, âpre, désolé, sans autre verdure qu'une trentaine de palmiers en ligne au bord du fleuve.
Les voici devant moi, ils s'ouvrent juste à mi-hauteur de la montagne, au point où finit la pente inclinée, où commence la muraille verticale, creusée dans la roche vive. Tombeaux de grands fonctionnaires.
On voit très bien sur les pentes le sentier battu qui y conduit. Montagnes stratifiées horizontalement avec une régularité parfaite.
L'aridité de cette chaîne, creusée de sépulcres et dont les petits villages ont l'air de nécropoles, est complète et terrible. A peine au bord du flot une étroite lisière verte de céréales (blés en vert) et de douras.
Deux villages abandonnés. Longue oasis au milieu de laquelle est le vrai village de Beni-Hassan. Les champs cultivés sur la rive droite, au-dessus par moments la chaîne libyque, perdue dans la distance et noyée dans la lumière. Jolie plan-
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lation de palmiers, beaucoup de jeunes, un fellah y laboure, complètement nu. Buffles couchés, corbeaux posés sur leur échine. Un âne gris, deux femmes fellahs sur la berge. Une grande et belle cange remonte à côté de nous, rouffle vert, bordage avec ornement noir sur bois brut, forme dentelée, coque noire. Les dates sont cueillies.
Massifs de mimosas dans le fond de l'oasis, au pied des dunes*soleî lieuses. L'oasis est interminable.
Aujourd'hui le Nil est bien sale et bien roux et la lumière un peu aigre. Température : 26°.
Autre grand village au bout de l'oasis. Rien sous les palmiers, ni jardins, ni légumes, de la tourbe; on voit que le Nil vient à peine de se retirer.
Petit cimetière au pied des dunes. Coupoles blanches. Quelques dromadaires à côté. Troupeau noir sur la berge du Nil, Belles formes du village. Douras en avant.
Voici Rodha en vue. Une grande cheminée d'usine. On s'y arrête une heure.
Encore des hypogées dans la montagne.
Deux tentes noires, sur les pentes grises. Souvenirs du Sahara. Ganges arrêtées contre la berge, voile en lambeaux. Femmes noires. Mamelons magnifiques qui plongent dans le fleuve. Un canal passe dans l'oasis. Un tombeau à coupole tout petit, tout seul entre deux mamelons désolés. Pierre cuite en scorie, recouverte de terre calcinée. Mamelons à pic. Une cange passe au pied. Très sauvage et très africain. Vautours chauves. On les tire à balles.
La falaise de Beni-Hassan s'abaisse auprès de Rodha. Dunes aplaties. Vrai désert.
Nous arrivons à Rodha, oasis, l'ancienne Antinoë en face. Visite à Rodha, extrêmement curieux, je parle de la ville arabe. Ville est beaucoup dire. Une rue large à maisons basses où sont les bazars. Au delà une place déserte plantée de palmiers où nichent des tourterelles, au-dessus desquels volaient des milans.
Rue sans habitants, murailles noires. Toute la vie est au bord du fleuve. Là un terrain en désordre, de couleur sombre, montueux, raviné, inextricable, avec des fours à cuire la brique, qui ressemblent à des masures et des huttes informes qui n'ont pas plus de hauteur ni de plus larges ouvertures que les fours. Débris et scories partout, ce qui donne aux décombres le fond rougeâtre d'un terrain qui a passé par le feu. Incroyables logements pour des êtres humains. Une grande mare en cuvette dans une déclivité du sol; là dedans toute une population grouillante, sombre de costumes, noire de peau, enfants nus, femmes en crêpe sombre, aimées sur le seuil des lupanars. Deux en blanc rosâtre se signalent de loin au miheu de cette population morne. D'autres en bleu foncé, riches colliers, cheveux coupés courts et collés sur le front par des graisses. Larges et longs sourcils peints. Sur les pentes, dans les espaces plus larges, des femmes nombreuses vont et viennent, graves, hâves, sinistres. Les petites filles descendent à la mare, portant leurs larges amphores à gros ventres, en gris luisant. Des palmiers au delà avec une étendue de jardin. Une mosquée avec son long minaret blanchi domine tout ce tableau, le plus africain, le plus sauvage que nous ayons encore vu.
Longue femme en bleu noir, vautrée dans la poussière. Une femme plus âgée, debout, au seuil d'un bouge, soulevait un lambeau de haïk bleu, souriait, montrait largement des dents blanches et nous invitait en arabe rauque à des choses que le français ne saurait traduire.
Coucher de soleil tout vert, rose à la base. Beau rideau de palmiers, plutôt noirs que verts. Un feu flambant derrière des douras.
Encore un spectacle admirable.
Le soleil est couché. Le capitaine du bateau, debout sur le plat bord, à côté du tambour, regarde le couchant, cherche l'orient de la Mecque et se met en prière.
Nous mouillons vers huit heures à Gerf-Sahran.
On amarre les bateaux, nous sautons à terre. La nuit est magnifique. Pas un souffle dans l'air. Il fait chaud. La lune échancrée, mais singulièrement belle et brillante, étale un large sillon d'or dans le fleuve. Le petit village dort parmi des palmiers et des mimosas. Confusion de huttes basses, au milieu desquelles il est malaisé de distinguer même une ruelle. Deux petits cafés sur la rive, où des Arabes fument dans le plus grand silence. Des femmes accroupies et sommeillant dans des encoignures pleines d'ombres.
Nous longeons la rive, sur une étroite chaussée raboteuse, humide encore et spongieuse des eaux récentes. Nous en suivons la crête aiguë en nous éloignant du mouillage.
Champs de cannes à sucre, gardés par des veilleurs de nuit, accroupis à l'angle des champs, un long bâton entre les genoux. Au loin des chiens aboient, on s'appelle d'un vapeur à l'autre. Les dahabiehs montrent toutes leurs fenêtres éclairées. Quelle paix ! Pas un bruit. Le flot dort. Les palmiers ne remuent pas, c'est admirable et déhcieux. Comme on est loin de France, loin de tout, et cependant comme il semble naturel de' se trouver là!
25 octobre, lundi.
Nous avons quitté le mouillage à trois heures et demie.
Huit heures. Nous longeons au toucher la longue et haute chaîne du Gebel-Abou-Fodah. Anciennes carrières de calcaires et d'albâtre. Excavations visibles du fleuve. A toutes les hauteurs on aperçoit les entrées taillées carrément, en forme, soit de portes étroites, soit de portes très écrasées.
Tout à coup, dans une étroite et profonde coupure de la montagne de pierre, un petit palmier tout seul, avec un cimetière au pied. C'est un cimetière chrétien. Nous apercevons des croix noires, peintes sur les tombes blanches. Au-dessus du cimetière sur la gauche, dans la montagne même, l'enceinte fortifiée d'un couvent cophte, presque entièrement excavé dans la roche, dit la Carte de Linant Bey.
La rive opposée est de plus en plus plate et monotone. Rien que des champs de douras. De loin en loin des bois de dattiers dont on ne voit pas les villages. A l'horizon, l'imperceptible chaîne libyque dans l'azur.
Le Gebel-Abou-Fodah est partout creusé de trous faits de main d'homme. Il y a des portes et des fenêtres. Des sentiers battus, visiblement dessinés sur les pentes abruptes, y conduisent. Sont-ce des hypogées ? sont-ce des habitations ? on dirait des ruches. Un marabout arabe. Plusieurs étages de trous. D'ailleurs pas d'habitants.
Voici Manfalout au sud, à l'angle d'un large détour du fleuve.
Neuf heures. Pas l'ombre de vent. Le Nil est parfait, calme^ huileux tt presque blanc. La journée promet d'être la plus chaude que nous ayons eue encore déjà : 27°.
Le reflet des objets dans le fleuve est complet.
Le Nil s'élargit. Nous tournons le dos au Gebel-Abou- Fodah, reprenons notre marche au sud, et nous rapprochons de la rive libyque. Vastes plantations de cannes à sucre. Grands troupeaux de buffles. Un pélican tiré à toute distance. Le Gebel- Abou-Fodah, éclairé de face, est tout rose, avec des ombres blanches et des marbrures blanchâtres.
Il est dix heures. Nous passons devant Manfalout beau village posé sur de hauts talus ravinés ; à droite et à gauche, jardins. Au-dessus du village quelques palmiers plus rares mariés à quatre ou cinq minarets de toute élégance.
Le soleil haut éclaire la silhouette uniformément teintée d'un gris sombre tournant au violet. Au-dessus le ciel blanc, au-dessous le Nil immobile, semblable à des plaques d'étain. Pas un roux, pas un rougeâtre, la blancheur et l'ardeur pâle des heures méridionales. Une barque noire, dont la voile seule tamise une sorte de lumière plus chaude, passe entre le village et nous. Des accents d'un vague et lointain soleil modèlent et dessinent à peine le bord supérieur des talus, l'angle des toits
28o EUGENE FROMENTIN.
en terrasse, le sommet pointu et la galerie dentelée des minarets. Un liséré de lumière plus vive et couleur d'argent est posé sur la vergue noire de la cange.
Grand îlot. Des limons déjà desséchés, semés de Joncs verdâtres. Un troupeau de buffles descend le Nil et vient y boire. Une barque noire échouée. Champs de cannes à sucre. Des sables. Au delà se montre la rive libyque, avec ses palmiers. Une volée de milans décrit des cercles au-dessus d'une dune sablonneuse.
Autre troupeau de buffles paissant tranquillement à une encablure de nous. Deux sont couchés dans le fleuve. Plus d'arbres en vue. La campagne plate. Des plantations de cannes alternant avec des terrains vagues. Du vert, du limoneux, du blanchâtre ; quand le terrain ondule là ,'où s'interrompt la haie haute et épaisse des plantations, on revoit la ligne cendrée de la chaîne libyque, ferme, droite, toujours prête à s'évaporer dans l'azur, toujours retenue par l'indicible précision des contours.
Un mimosa tout seul au milieu d'une plaine inondée il y a quelques jours, et que le fleuve commence à abandonner. Ce n'est rien, c'est délicieux.
Pas d'oiseaux. Manfalout, au nord-ouest, reparaît à l'extrémité des lagunes. Deux chèvres noires se promènent dons cette lande encore mouillée. Un troupeau noir, gardé par deux enfants vêtus de noir. Lande, terre verte et bitume noyé d'ocre pâle. Des moutons espacés. Le village est là-bas dans les dattiers. Une barque avec sa voile arrêtée près de terre.
Onze heures. Grand village avec son minaret comme une fine aiguille, pointant au milieu des dattiers. La chaîne libyque se rapproche. La chaîne arabique commence à nous serrer de près. Depuis le départ, le grand espace libre et fertile a toujours été du côté de la Libye (voir la carte).
Midi et demi. — 3o° à l'ombre au nord.
Nous voici par un long détour emmenés très loin de la chaîne arabique. Nous contournons un vaste îlot cultivé, avec
des troupeaux, pendant qu'un nouveau village passe à droite sur la rive libyque.
Les deux chaînes se rapprochent au fond de l'horizon ; entre elles, reste un espace libre, où passe le Nil. C'est là que doit être S out où nous serons dans une heure.
Le Nil, miroitant, tout blanc, rose et puis violâtre au contact des côtes.
Six heures, Siout. Journée admirable et inutile, comme tant d'autres, plus regrettable peut-être que pas une autre. De l'éblouissement qui m'en reste, sortira-t-il jamais une vision bien nette ? qu'en reproduire ? Comment le fixer ? Est-ce exprimable par la plume à l'heure où Je mets pied à terre exténué et confondu ? Pas un croquis possible, pas une ligne. Enfin on s'arrête au port de débarquement. Nous enfourchons les baudets sous 3o° de chaleur à l'ombre (combien au soleil, en route ?) Une longue chaussée sinueuse, en lacets larges au plus de 10 ou 1 2 mètres, circule pendant trois grands quarts de lieue entre des étangs. De beaux mimosas, de grands sycomores inégalement plantés aux deux bords de la route, à droite. A gauche, des eaux marécageuses ou des eaux profondes, des îlots de jardins, puis encore des étangs succédant à des étangs. Siout au loin fait jaillir d'un jardin immense la flèche extraordinairement aiguë de ses minarets en aiguilles. A mesure qu'on approche, sa silhouette grandit et se précise à l'heure où nous l'apercevons.
Deux heures. Le soleil déjà très haut prend Siout à revers. Toute la ville se développe en gris violet sombre et baigne ses pieds dans une immense étendue d'eau d'un lilas clair. Derrière, la haute et rigide silhouette d'une montagne éclairée de même et noyée tout entière, tout entière estompée dans le gris violâtre le plus égal et le plus tendre. On sent à la distance qui sépare la ville de la montagne, au brusque changement des tons, qu'une large étendue les sépare. On voit en effet que l'eau tourne autour de la ville. A droite, à gauche, un double lac immense. Un pont fait communiquer les deux bras. On entre
tout à coup dans une ombre bleue et profonde. C'est une place ombragée de sycomores. Soldats, arnautes, foule avertie de notre venue qui se presse debout, curieuse et assiste à notre défilé.
Grande ville, très grande avec des murs de boue, mais de construction monumentale ; maisons toutes en pylônes, propres, régulières, avec l'air neuf; rues poudreuses, mais nettes de toute ordure. On arrose. Population peu mêlée, mais le fond d'apparence aisée, surtout dans les bazars. Beaucoup de juifs, je crois. Enfants charmants, quelques jolies filles. Aimées entrevues. Beaucoup d'enfants nus, beaucoup d'hommes nus se baignaient ou péchaient dans les étangs. Des bergeronnettes, des hirondelles, des corbeaux, des milans.
Course rapide, folle à travers tout cela, un cawas en tête. Tumulte et confusion inexprimable dans des rues étroites. Tout le monde crie, hurle, se bouscule. Blasphèmes. Au fond ce n'est que gaieté, bonne humeur, éclats de rire.
On débouche à l'extrémité de la ville, sur d'inévitables décombres. On donne à pic sur quelque chose qui ressemble à la mer. On avance encore, deux lacs immenses, une chaussée les coupant en deux, au delà un pont, par où l'écoulement se fait de l'un dans l'autre. La chaussée aboutit à la montagne où sont les hypogées. De l'eau partout autour de cette ville singulière. Du premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi, j'ai songé à l'Inde, et jusqu'au soir cette chimérique analogie m'a poursuivi. L'esprit insatiable a besoin de comparer des merveilles à d'autres merveilles, soit pour les compléter l'une par l'autre, soit pour en fixer mieux la physionomie par des ressemblances.
Voilà une des villes que j'avais le plus souhaité voir. Je m'en étais fait une idée étrange; ce n'est pas cela, c'est tout autre chose : plus capitale, moins sauvage, moins africaine, plus asiatique, ce que nous avons vu de plus oriental.
Nouvelle course à travers la ville.
Retour au soleil couchant, infaisable, un peu décor de théâtre, extraordinaire, un spectacle. Un tableau, une toile de
fond, veux-je dire, pour un opéra de Lalla-Roiick. Tout y concourait, un air insensible, des odeurs subtiles, pas une nauséabonde, une température aimable comme un bain; — on écrirait, comme un baiser.
Tâcher de se rappeler la fine, élégante et ferme silhouette" de la ville, hérissée de ses minarets, noirs sur le ciel d'or rougi, toute noire avec ses murailles, ses jardins, et ne se révélant que par ses dentelures supérieures et ses reflets.
Le soir à huit heures, fête sur la chaussée du port. Grandes torches, sortes de hautes lanternes, formées de cercles de fer où brûlent, avec beaucoup de flamme, de fumée et une pluie constante d'étincelles, des morceaux d'un bois très inflammable et odorant. Aimées. Il y en a cinq : deux en robes de damas rouge et or, une en bleu, une en soie rayée, une en blanc soutaché de noir; cheveux courts et plats; longues queues flottantes composées d'une quantité de fines tresses; plaques d'or sur le front; doubles colliers d'or, l'un cachant le cou, l'autre flottant sur les seins ; long chapelet de sequins, cousus sur un lacet de drap et tombant jusqu'au-dessous de la ceinture. Les tresses flottantes de la chevelure, toutes constellées de sequins. Cette orfèvrerie flamboyante, ce luxe barbare qui représente une fortune pour des êtres de pareille condition, tel est, au reste, le seul attrait de ces créatures sans beauté, sans élégance et sans charme. Leur danse est stupide et abjecte ; toujours la même pantomime ; on sait laquelle. Rien des rythmes sévères et des incantations amoureuses des aimées nayliettes, rien non plus des danseuses mauresques.
26 octobre. Huit heures.
Départ du mouillage à trois heures du matin. Même temps qu'hier, vent insensible, venant du sud-ouest. Ciel sans une nuée. Le Nil, tranquille et uni, se prépare à recevoir à midi une nouvelle douche de feu.
La vallée s'est rétrécie. Le Nil coule à présent entre les deux
chaînes, à égale distance l'une de l'autre ; toujours des villages rapprochés, des cultures de cannes, de petites oasis riantes et d'un vert printanier.
Grands troupeaux sur les deux rives. Buffles et moutons noirs et roux. Un fellah tout nu fait baigner un buffle dont on ne voit que le mufle et l'échiné, le reste de la bête est dans l'eau. Rives monotones. Landes récemment émergées, çà et là des bouquets compacts, arrondis, de mimosas et de sycomores. Nous avons vu à Siout le premier doitm.
Le Nil est calme et blanchâtre sous le soleil. De loin on y voit courir un sillon de paillettes éblouissantes, ou quelques étincelles d'un éclat aussi fatigant pour les yeux que le soleil lui-même. La base du ciel au sud est ce que la palette peut donner de plus lumineux sans être blanc, et de plus décoloré sans être froid. Les montagnes cendrées ou rosâtres suivant leur direction par rapport au soleil.
A dix heures et demie, température, 29°; à midi, 31°. Chaleur cependant plus supportable qu'hier.
Une heure et demie, rien de nouveau. La chaîne arabique nous serre encore de près, tantôt avec une bande étroite et cultivée entre elle et le Nil, le plus souvent immédiatement au bord du fleuve, et y plongeant sa base. La construction de ce haut rempart, qui arrête net l'invasion du Nil et la fait d'autant plus s'étendre du côté opposé, ne varie guère. Des pentes très raides, sur lesquelles ou de la terre ou de longues coulées de sable; et puis un plan perpendiculaire rayé de stratifications horizontales et très régulières, le sommet légèrement émoussé par les bords.
La rive Hbyque dans son uniformité continue d'être charmante. Toujours des plantations de cannes, et puis des bandes encore humides, on le devine à leur couleur. Tout le travail et la vie agricole en pleine activité. Grands troupeaux de buffles au bord du fleuve. Travailleurs nus. Les chadoufs en mouvement. Buffles dans l'eau. Rappels de la basse Egypte.
Il fait très chaud à bord sous les tentes. Nos cabines sont
des étuves. L'air manque partout. Il va sans dire que, passé huit ou neuf heures du matin, la dunette supérieure est évacuée jusqu'au soir. Le vapeur le Giseh nous accompagne toujours d'assez près et marche dans nos eaux. Les deux autres sont loin en avant.
Joli petit hameau de quelques maisons.
Autre village. Un autre encore dans l'espace de quelque cent mètres. Des femmes fellahs sur un sentier tout le long du fleuve.
Je me suis réfugié à l'avant avec les matelots, on y recueille un peu d'air, et l'horizon du sud est sous mes yeux. Les deux chaînes s'y terminent brusquement en forme de double promontoire. Entre elles un immense espace où le ciel et l'eau sont en contact. Tout à fait à l'horizon, la légère fumée des vapeurs qui nous précèdent. Grandes* volées de pigeons allant d'un rivage à l'autre.
Tâcher de rendre cette lumière de deux heures, en regardant le couchant, la plus belle heure pour l'éclat, l'absence totale de jaune. Des palmiers sans lumière. Des eaux grises à peine bleues, ridées de niellures insensibles; le ciel sans couleur, presque jusqu'au sommet du cadre, et derrière les palmiers un azur finement bordé qui sent les montagnes libyques. Y marquer trois ou quatre coulées d'un sable clair, vu de très, très loin. La ligne la plus sombre est le plan coupé de la berge. La surface de la lande ou des cultures très soutenue de valeur et de ton. Rien n'est assez précis, rien n'est assez moelleux, pour rendre la mesure admirable du dessin dans l'atmosphère. Tenir un grand compte du brouillard, de l'humidité qui reste en suspension dans l'air, se dépose le soir, y remonte le jour, et qui donne à la lumière et aux couleurs du pays une quaUté moelleuse, adoucie, toute particulière. De là des différences de plan si subtiles et si tranchées. Se souvenir de Siout. C'était un peu le défaut de ce magnifique paysage. Les liens manquaient pour passer d'un plan à l'autre. Le ton s'effaçait de distance en distance, et plus
vite qu'ailleurs diminuait pour se perdre à l'horizon. Chaque haute division de ce beau tableau y semblait apportée comme une coulisse. La grandeur des choses y tenait souvent à l'exagération des distances. Faux air de grand dessin admirablement approprié à des keepseakes anglais. Différence capitale avec les aspects sahariens.
Deux heures et demie, 33°; 34° de l'autre côté du navire (observations d'Alméida).
Toujours des reflets dans le Nil, je parle des reflets des canges.
Encore une heure et demie prour atteindre notre station de Sohag. Grand détour pour l'atteindre. Ilot au milieu du fleuve. Très larges espaces oii se déploie la lumière. Grande oasis lointaine. Le ciel entre les troncs des palmiers.
Eau du Nil à 24°. 35° dans les cabines. Journée moins intéressante.
27 octobre, mercredi.
Arrivés trop tard à Sohag. Le soleil était couché. Petite oasis, dont nous n'avons vu que la lisière. Jardins clos de murs bas. Massifs de mimosas. Clairière de palmiers charmante au crépuscule. Un canot nous sépare du reste de l'oasis et du village. Un bac chargé le traverse dans l'ombre. Plus loin, dans les eaux encore rougies des dernières lueurs du jour, des enfants se baignent; on les entend plus qu'on ne les voit. Des bataillons de corbeaux viennent se coucher dans les hauts palmiers ; ils en agitent les palmes. Un coup de fusil les fait envoler avec des cris tumultueux. L'alerte apaisée, on les voit s'abattre de nouveau et disparaître dans les cimes.
Des silhouettes sur un ciel rouge, des odeurs de feuillage et de sol humide en transpiration ; des bruits d'eaux remuées ; des jardins confusément aperçus, dont la nuit accroît le silence ; des gens dont je n'aurai pas même entrevu le visage; Sohag, un nom insignifiant sur la carte, voilà tout ce que je connaî-
trai de ce pays, ignoré du monde entier, où j'ai posé le pied par hasard, où je ne reviendrai certes jamais.
Nous levons l'ancre à neuf heures. Marche de nuit. Nuit magnifique, chaude et sans un souffle.
Ce matin, toujours le beau fixe. Le Nil plus calme, plus laiteux que jamais. Une incomparable lumière emplit l'orbe immense de l'horizon sud.
Sept heures et demie. Un cadavre d'enfant d'une douzaine d'années passe à côté du navire, emporté par le courant du fleuve. Il flotte à fleur d'eau, renversé sur le dos, les bras en croix, avec une blessure saignante à la poitrine.
Nous défilons devant Beghiané, gros village à pic sur le Nil. Hautes berges presque perpendiculaires. Toute la ville couronnée de pigeonniers en forme de tours quadrangulaires. Air de forteresse. Les palmiers au delà. Population bigarrée sur la berge. Costumes noirs, coiffures blanches. Une ou deux figures en bleu clair, incroyablement vives sur ces terrains d'ocre sombre. Beaucoup de gens nus. Un dromadaire blanc, près d'une cange, qui reçoit son chargement.
Toute la journée nous suivons le grand coude du Nil et marchons dans l'est, La chaîne libyque très près de nous. Une première rive élevée de terre nue, verdâtre et sourde, derrière laquelle passe un canal.
Encore onze heures pour atteindre Keneh, ce qui, avec le retard probable, nous y mettra en pleine nuit. Enfants, jeunes garçons nus ou demi-nus, au bord du fleuve, le long d'un champ de cannes.
Température à neuf heures trois quarts : 29°.
Ne pas craindre d'exagérer la chute des eaux du Nil, Bleu d'azur étendu largement de blanc, les premiers plans plus forts bien entendu. Les soutenir par un modelé onduleux, nuancé de fauve et de bleu, un peu plus violet. Température à midi : 32°,
Le climat change insensiblement. La végétation se modifie et aussi l'aspect de la rive occidentale. Cultures presque conti-
nues de douras et de cannes. Doums en abondance mêlés aux dattiers, formant de véritables bois.
La côte arabique est terrible, toute de pierres vives et de sable, enflammée par le soleil direct. Pas la plus petite' ombre pour y reposer les yeux, pas un refuge contre la lumière sans merci. Quelques points noirs perdus au milieu de cette fournaise et qu'on y voit se mouvoir comme des fourmis. Ils se dirigent à une côte, vers un point où l'on extrait de la pierre, et où la roche vive est éblouissante de blancheur. Au pied, deux canges. Tout autour et à toute distance, le soleil de midi rongeant le désert. A l'opposé, des verdures, des terres grasses, un sol en sueur, des cultures gorgées d'eau. Grand troupeau pêle-mêle de moutons, de buffles. Un groupe d'enfants grimpés debout sur l'échafaudage d'une chadouf. Cris confus des gamins.
Hier, on a tué à bord doux scorpions. Nous commençons à visiter nos cabines.
Une heure et demie. Nous passons devant Abou-Hammadi. Rien que des pigeonniers, bordant le fleuve comme une ligne continue de petits forts. Trois heures. Le santon Hâû.
Le village d'abord nu, desséché ; la terre onduleuse, non pas brûlée, mais sourde, triste et plutôt livide, porte une ligne sinueuse de masures, que leurs ombres seules empêchent de confondre avec le sol, dont le limon les a formées. Deux mosquées d'un style abrupt," avec leurs coupoles jaunâtres et leurs minarets rustiques, couronnent l'extrémité des mamelons et lui donnent une sorte d'architecture élégante, sans laquelle ce serait l'horreur. Les palmiers sont éloignés et rares, le village affronte à découvert le terrible soleil de ces latitudes et ne reçoit de fraîcheur que du fleuve et de la nuit. Derrière et mariant ses lignes avec celles du village, appuyant de ses lueurs nacrées l'âpre coloris de ce tableau, la chaîne libyque file de l'ouest à l'est, avec des cimes ombrées, sa crête horizontale et ses sables. Une zone intermédiaire de désert fauve. Très beau.
A i,5oo mètres au .delà habite le santon. C'est au bout d'un
petit promontoire, à quelques mètres du flot. Il est assis sur la terre nue, les genoux au menton, et supportant ses deux bras tendus machinalement. Les mains ballantes, la paume ouverte. Il est complètement nu. Sa stature est élevée, le torse est bouffi, ses jambes sont d'un vieillard, — en fuseau. Peau rouge sombre, lépreuse, squammeuse, une vieille écorce. Grosse tête, une torsion de cheveux laineux jaunâtres. Un peu de laine au-dessous des lèvres, un peu de laine au menton. Un groupe de fellahs entourent l'horrible créature. Nos matelots lui baisent la main. Il est là depuis trente ans. Une sorte de masure à côté.
Il s'appelle Scheik-Selim. Il a des secrétaires, on lui a offert des victimes. Il accepte une chemise neuve pour son écrivain, son secrétaire, de la viande pour lui. La nuit on allume des feux qui le rôtissent ; sa peau en est tout excoriée.
28 octobre, jeudi. — Interrompu hier par un accès de fièvre. La chaleur de la journée m'avait tué.
Nous avons aborde cette nuit près d'un bois de tamarins et de doums en face de Denderah. Ce matin, course au temple, route charmante, chaussée dans des terrains inondés récemment, encore mouillés partout. Le temple fait face au nord. Très peu d'aspect de loin, très imposant quand on y pénètre. Vestibule admirable. On achève de le déblayer ; une succession de villages avait été construite tout autour et jusque par-dessus. Immenses décombres. Merveilleuses montagnes libyques leur faisant fond. Oiseaux de toute espèce. Hérons blancs, corneilles, milans, alouettes et bergeronnettes en quantité. Je suis fatigué et triste.
Keneh. Mouillés à midi. Journée accablante, je suis dans le feu.
29 octobre, vendredi. — Beaucoup de fatigue et encore de la fièvre hier au soir. La journée,a été brûlante. 35° au milieu du jour et sur le bateau. A sept heures, 3i<* et demi. Pas l'ombre d'air. La plus morte, la plus immobile, la plus irrespirable journée
que nous ayons eue. Courses dans Keneh de midi (heure absurde) jusqu'au soir. On y cuisait, mais comment oser rentrer au bateau ? Le peu d'air qui régnait dans cette atmosphère toute de lumière venait du plein sud. DepuistroisJours,hiersurtout,ily avaitdonc un peu de Khamsin insensible, mais d'influence écrasante.
Caractère extraordinaire de Keneh, voilà comment j'imaginais Siout. Ce que je n'ai pas trouvé là-bas, le voici. Ville absolument saharienne ou africaine. Me rappelle beaucoup L'Aghouat. Rues tortueuses, étroites; maisons à étages, bazars longs, entièrement voûtés ou plafonnés de djerid. Une ombre épaisse, odorante -, odeurs subtiles ; on dirait que toutes les infections sont dévorées par le soleil, et que, la où le feu de ce terrible soleil a passé, toute pourriture est purifiée. On peut dire que dans cette ville qui n'est pas un modèle de propreté, il ne reste que l'étrange senteur particulière aux pays arabes et sans mélange. Marché aux grains immédiatement après les bazars. Toute une population sombre d'habits, sombre de peau, agglomérée dans cette fournaise. Femmes en tas sous des loques noires. Les visages plus foncés que les vêtements. Il était deux heures. Pas d'ombre ou si peu. Réverbération terrible. Le soleil direct transperce.
Aimées. Tout un quartier occupé par elles, celui qui touche au Nil. Magnifiques de costumes et de bijouteries, propres dans leurs draperies rouge et or, ou dans leurs simples chemises noires soutachées, blanches et bleues. Petites Nubiennes de douze ans, délicieuses de formes. Une longue, fine, en bleu clair, est charmante. Sourire, dents blanches, flamme douce et bizarre de ses grands yeux bons. Les rues en sont pleines. On circule au milieu de ces créatures faciles, invitantes, rieuses, avides de batchich plus que de plaisir; c'est insoumis, ingénument impudique, à peine choquant pour l'esprit, charmant pour les yeux.
La rive est incomparable»
Maison du consul Bischara. Fantasque maison, peinte, sculptée blanche et bleue, un petit palais qui est un délice archi-
tectural. Face au fleuve, sous le soleil sempiternel de ce climat. Voilà qui mesure la distance où nous sommes, et le chemin que le goût français a dû faire, pour en arriver là. (On me dirait Zanzibar, Je le croirais.)
Si j'avais à donner à quelqu'un l'idée forte et complète d'un pays africain, où les relations européennes expirent, où l'on entre dans le rêve, dans les excès du climat, dans l'étrangeté des mœurs, je le conduirais à Keneh; je lui ferais faire le tour de la ville par les quartiers déserts, au bord des canaux, où des buffles assoupis par la chaleur se pelotonnent dans l'ombre étroite des masures, où passent de rares figures, ayant l'air de statues en terre cuite, où l'oasis sommeille en pleine lumière ; et puis je le ramènerais sur la rive à quatre heures.
Merveilleuse montagne Ubyque (celle de Denderah).
Nous nous réfugions dans un café au bord du Nil. Soirée admirable et douloureuse. Le Nil est mort. Pas une haleine. Nos bateaux mouillés au pied des talus avaient reçu tout le jour, d'aplomb, cette averse de feu. Le bateau des Allemands avait jeté sa planche dans le café. Le soir, fête et danse d'aimées chez le consul Bischara. Quinze danseuses, deux charmantes ; la Bedaouïa (la Bédouine) a un grand talent; le joueur de rebecq est un vrai artiste. A la bonne heure ; jolie soirée^ grand succès.
Quoique avec la fièvre, je me relève pour y assister. Singulière nuit. Les domestiques côte à côte avec les gouverneurs de provinces.
Levé l'ancre à trois heures. Il est dix heures moins un quart; nous venons pendant une heure de côtoyer à la toucher une vraie, riche, féconde et verdoyante oasis.
Charmantes figures de femmes et d'enfants. Ghadoufs en activité. Petites statuettes d'enfants nus, perchés partout où il y a une éminence : un pieu debout.
Nous approchons de Thèbes. J'y arrive sans battement de cœur; est-ce malaise, fatigue, habitude ?
Le vent a remonté. Le Nil est troublé, roux, comme au
départ du Caire. Béni soit le vent du nord-est. S'il pouvait durer !
La température moyenne des étés de Keneh est de 40°, et monte à 46 et 48°. Toujours des plantations de cannes. Elles bordent le fleuve.
Midi et demi. — Nous mouillons devant les temples de Louqsor.
3o octobre, samedi.
Journée de grande fatigue et de malaise. Je reste à bord. Le soir, à la tombée du jour, je cours à Karnak. J'y vois coucher le soleil, et la nuit venir sous le grand temple de Seti, et sur cette vaste campagne incomparable. Plaine onduleuse, encore mouillée, chaussée sinueuse à travers des marécages et des limons, où les buffles enfoncent jusqu'aux genoux. Petits villages. Cultures en grand désordre où fourragent des animaux. Bouquets de palmiers. Lignes espacées, clairs rideaux de tamaris. Au delà dans le sud est la chaîne lybique, fuyante, azurée, exquise. Des souffles chauds viennent du nord-est. Ils errent plutôt qu'ils ne soufflent ; on dirait une respiration inégale plutôt que du vent. Arrivée à Karnak, par la grande avenue de sphinx mutilés et le pylône de l'ouest. Admirable entrée. A droite on aperçoit un pylône intact du côté nord, écroulé du côté sud. Le grand temple. Spectacle extraordinaire, dimensions énormes. Il faut une échelle pour les mesurer. Rien de plus gigantesque et de plus solennel. Tout autour un écroulement général, un immense amas de décombres dont chaque parcelle est un bloc monstrueux. Trous pleins d'eau encore, où baignent des tronçons de colonnes. Quatre obélisques dont deux seuls debout. Admirable, celui d'Hatasou, le plus grand obélisque égyptien. Le temple à la nuit; magnifique allée principale, aboutissant à la porte du nord.
L'obélisque, encore rose au bout, est juste dans l'axe de cette nef sans pareille. J'y suis presque seul. On s'appelle encore et l'on se raUie dans ce chaos, que la nuit rend inextricable.
Éperviers sifflants. Belle colonne à chapiteaux de lotus, seule intacte. Retour à la nuit, plus chaud encore. On ne voit plus rien que la rougeur persistante du ciel. Silhouette de dattiers. Étangs qui miroitent.
Rentrée par le quartier des Aimées, fantômes blancs errant dans l'obscurité, bouges sans noms. Poussière épaisse. Nul bruit ne s'entend quand on y marche. Je suis trop souffrant, pour en bien jouir.
Le soir, nouvel accès de fièvre. Nuit mauvaise.
Encore à l'infirmerie ce matin. Toute l'expédition est partie à cinq heures et demie pour Thèbes, en face de nous. Mon bien cher et dévoué ami Berchère seul me tient compagnie. Tout en me gorgeant d'eau tiède et en pleines nausées, je regarde la rose et admirable montagne de Thèbes, dont un morceau s'encadre dans la porte de ma cabine. Merveilleux au soleil levant. De mon lit je vois, à gauche, au bord du Nil, les pointes grises des colosses et parmi les débris de villages cophtes, le grand temple de Medinet-Abou; à droite et plus au nord le Ramesseum. Toute la montagne est criblée d'hypogées, visibles d'ici comme des trous de frelons.
Je me lève à dix heures, épuisé. Je me traîne au petit temple de Louqsor, à cent mètres du bateau. Curieuse plage. Pourquoi ? Presque rien. Des choses disparates; nos vapeurs et nos chalands amarrés. Une escouade de fellahs tout nus construisent, avec des troncs de palmiers, de la boue, des djerrids (des palmes), le débarcadère où demain après-midi l'impératrice, qui nous suit, doit atterrir. A côté on dresse une vaste tente, pour notre dîner international de demain. Le consulat de Prusse bâti entre deux colonnes du temple de Touthmès, et les pavillons anglais, américain et turc flottent sur le sommet.
3i octobre, dimanche.
Course matinale à Karnak. Journée de désoeuvrement complet. Nous attendons l'impératrice et nos lettres.
L'impératrice arrive à 5 heures, mais pas de lettres. Déception cruelle. J'en ai fini avec les voyages qui sont l'oubli complet. L'impératrice met pied à terre; quelques présentations sur la plage. Les six vapeurs de son escadre couverts de feux. Dîner de tous les invités sous la tente, triste pour moi. Je pense au 3i octobre, à Saint-Maurice, à tous ceux que fyai laissés vivants ou morts. Invité le soir au thé de l'impératrice. Nuit préoccupée et sans sommeil.
Lundi, I"" novembre. Jour de la Toussaint.
Levé l'ancre à sept heures et demie. Je n'ai pas quitté ma cabine, et n'ai revu, ni Louqsor, ni les bateaux impériaux, ni rien de cet admirable pays, où j'ai eu le cœur navré et où j'aurai passé la plus triste soirée de mon voyage.
Le Nil est laid, le ciel sale, balayé de nuées blanchâtres. On dirait que le vent menace de tourner au sud. Ce serait tant pis.
Il neige à Paris. L'impératrice venait de l'apprendre par dépêche, pendant que nous avons trente-six degrés dans nos cabines.
Au fond, je m'ennuie et j'ai l'esprit très chagrin. Il me semble que je suis déporté à Assouan. Et, comme je suis peintre et curieux des pays qu'on me fait traverser, je ne puis m'empêcher, quand même, de prendre intérêt aux accidents de ce voyage plein de rigueurs ; mais l'œil est distrait, le cœur est ailleurs.
Je vais mieux, sauf un mal de gorge qui persiste.
Toujours des scènes agricoles; les mêmes sujets constamment variés. Pas de doums, des mimosas, des cultures de chadoufs, des sakiehs. Des bœufs roux, moins de buffles. Tous les travailleurs nus, avec le simple pagne. Buttes de terre au coin des champs de cannes pour les petits frondeurs. Tamaris et mimosas. Longue allée de mimosas bordant la plage, unie comme un sable de jardin. Aspect de promenade pubhque. Usine à sucre. Le supplice des mouches est horrible.
Dix heures. Station pour des vivres à Erment, grand centre industriel. Maisons européennes, usines, cheminées. Nous apercevons des becs de gaz. On embarque des mandarines, des citrons.
Arrivée à Esneh à quatre heures. Trop tard. Une heure et demie de jour tout au plus. Insuffisant pour une pareille ville, curieuse et charmante, grande, populeuse. Longue ligne bordant le fleuve à pic. JoU morceau d'oasis à droite. Au centre une partie de la ville. A gauche, c'est-à-dire au sud, des cafés bâtis sur le Nil même, couverts, face au levant. La ville en fête, toute la population sur les places, dans les rues. Les maisons drapées. Beaux minarets, très sahariens. Maisons basses, trapues. On doit y cuire. Belles portes en briques, sombres, polies par le frottement, peintes, ouvragées. Okels charmants. Maisons, repaires d'ombres. Population fort habillée. Beaucoup en turbans. Les extrémités de la ville reprennent leur caractère ordinaire, rustique, en désordre, calciné. Très beau. Demanderait des jours d'études. La nuit venant, visite au quartier des Aimées. A l'écart, conduisant au fleuve, sous les palmiers, riant désert, un café au bord du Nil. Délicieux. Le sycomore. Les canges amarrées. Le Nil agité, clapotant, la côte lointaine. On dirait la mer, un coin de mer en Orient. Un vent d'ouest, faible et chaud, venant par la rue des Filles, chargé d'odeurs. Mouvement des palmes, comme de longues plumes. Poussière au fond, mêlée à la poudre d'or du couchant. Fonctionnaire fort affable. Il fait venir des Aimées de choix. Drôles de filles. Retour par la ville à la nuit. Nous redescendons vers le bateau. La nuit vient, c'est fini, c'est tout ce que je connaîtrai d'Esneh et jamais plus je ne le verrai. Le soir, danses devant la maison du gouverneur. Grande place ou cour, esplanade en terrasse sur le fleuve, plantée de sycomores, bancs autour. Au centre, grande table chargée d'immenses lanternes. Très joli aspect. Danseuses médiocres. Retour au bateau à dix heures par la haute chaussée sous les dattiers. Nombreuses canges au-dessous. Une cange
de voyage, sous pavillon hollandais, celle aperçue dans la journée. Halte dans la nuit admirable. Regrets. Quelles nuits!
Mardi, 2 novembre. — Neuf heures, Jowr des morts.
Levé l'ancre à trois heures. Nous arriverons tout à l'heure à Edfou. Passé devant les hypogées d'El-Mab. Belles montagnes, hérissées, déchirées, de couleurs fades.
Le vent au sud. Pas un nuage, mais le soleil louche ; le Nil trouble et jaune. Il fera chaud. Alerte à propos d'un crocodile. On stoppe, on tire un coup de carabine :c'était un buffle dans l'eau, dont on ne voyait que l'échiné.
J'oubliais un beau temple, enfoui dans Esneh, qui date de Caracalla. Vue du haut escalier pratiqué dans les déblais; on y descend comme dans une cave. Très mystérieux, très noble aspect. La ville est au niveau des chapiteaux en lotus.
Jolis pigeonniers d' Esneh, peints transversalement en rouge brique et blanc, sur leur base de pisé brun clair. Très monumental. Odeurs exquises des bazars (le Caire est une infection). Toujours des cannes, des douras, des cotons.
Se souvenir, à propos d'Esneh, de Keneh, de Louqsoret de tout ce que je connais des villages sahariens. C'est toujours le ksow développé, modifié, avec le Nil en plus.
Trois heures. — Température à 34°. Vent d'est. Nil agité et bourbeux. Mouillés à onze heures devant Edfou.
Bande de gens étranges nous attendant sur la rive, une centaine. Habitants du désert de la mer Rouge, de l'autre côté de la chaîne arabique, de la grande tribu des Hababdhi\ servent de conducteurs aux caravanes de Kocéir à la mer Rouge ; nomades, du moins campés sous la tente, se nourrissent de lait, de douras, ne montent que des dromadaires légers, de premier choix, venus à l'intention de l'impératrice ; vêtus diversement, les uns habillés dans deux pièces d'étoffe, dont ils se font une sorte de caleçon et de corsage, à plis, croisés sut. la poitrine. Un pan de l'étoffe tombe assez pittoresquement de la ceinture.
Jambes nues, têtes coiffées d'un étroit turban blanc. D'autres sans coiffures, avec les cheveux tressés, fins et taillés sur les oreilles à la nubienne. D'autres, et la plupart nus jusqu'à la ceinture, ont pour armes une lance ou bien un sabre à lame large et droite, à deux tranchants, à poignée d'argent ouvragée en forme de croix, un bouclier circulaire à cône central, en peau de rhinocéros, d'hippopotame, de girafe. Un Joueur d'instrument qui est leTyrtée de la bande. Danses de guerre, simulacres de combats. Escrime à la lance, à l'épée. Gris de chacals. C'est tout ce qu'il y a de plus sauvage.
Visite au temple. Ils nous y suivent. Nouvelle représentation de leurs jeux dans la grande enceinte. Pas à sa place, mais spectacle étrange. Au reste, le temple a dû voir leurs aïeux pareils, pareillement armés. Deux vieillards combattent l'un contre l'autre.
Le temple, de la décadence des Ptolémée, très imposant par son ensemble, très curieux par son extraordinaire conservation. Il est intact jusqu'au dallage. Il n'y a que les figures des dieux qui soient mutilées. Quel dommage ! Belle gravure ; — le plus instructif pour des yeux qui n'y cherchent pas la science, et d'ailleurs précieux au point de vue de la mythologie égyptienne.
On y va par un chemin planté de douras, très verts, énormes, odorants. Des moineaux partout, des pigeons dans l'air, une chaleur intense, humide. Le ciel d'un bleu faux, des verdures criardes, c'est très drôle, et c'est bien l'Afrique qui mène au Soudan. Bœufs à bosses. Une ou deux fillettes nues avec des colliers en verroterie, et le petit tablier de laine.
Nous levons l'ancre à trois heures. Chaud, moite, trouble, monotone, des lignes plates, des eaux clapoteuses et boueuses, de maigres collines en bosses, couleur de terre livide; c'est la fin de l'Egypte avant les granits de la Nubie.
Le panorama du pays, de la ville et du Nil, vu du sommet d'un des pylônes (248 marches), me donne une idée (est-elle exacte ?) de quelque chose comme Gondokoro.
Des trombes de sable au loin, très loin, montaient en spirales, et se promenaient au pied des collines désertes. Les cultures très circonscrites. Peu de palmiers, amaigris, chétifs. La ville agglomérée sur des pentes onduleuses, maisons écrasées, toitures en douras séçhés ou en cannes, ou en terre battue. Au delà l'énorme amas de décombres poudreux , roux, mêlés de débris, de poteries, qui enfouissaient le temple il y a quelques années, d'où l'on vient de l'exhumer complètement, et qui forment encore tout autour une immense ceinture de vieilleries pulvérisées. Pays malingre et consumé, tandis que l'Egypte est ardente tx fertile, chaude et riante. Noter ces traits à mesure qu'ils se produisent. Ils importent. Les accentuer une fois pour toutes. Tout ce qui échappe au fleuve rentre, avec la dure empreinte de sa haute latitude, dans le caractère saharien. Tout ce que le fleuve atteint et fertilise est autre.
Cinq heures. — Le soleil se couche. L'air est brûlant. Je monte sur la dunette.
Mouillés à huit heures du soir devant Djebel-Sil-Sileh. Nuit aride et brûlante. 32° sur la haute dunette. Khamsin.
3 novembre, mercredi sept heures et demie.
Nous levons l'ancre. Carrières de grès de Sil-Sileh. Le temple de Karnak et celui d'Edfou sont en grès. Spéos. Petits temples, autels votifs taillés dans la masse de la montagne. Lieu désert, formes étranges des blocs de grès, leur couleur grise et saumonée. Un mince liséré de limon au bord de l'eau. Traces nombreuses de crocodiles.
Ne, pas oublier le sanctuaire d'Edfou et le tabernacle (l'Arche sainte) en granit, où probablement était déposé l'Épervier sacré.
Collines de sable et de grès. Longue ligne onduleuse et molle de terre, de sable et de grès.
Onze heures. — Station d'une demi-heure au pied du petit temple d'Ombos au sommet d'un piton de grès, à moitié, ou aux deux tiers enfoui dans le sable. Grand pylône précipité dans
le fleuve. Rive sinistre, dunes de sable blanchâtre, mamelonnées jusqu'à l'horizon. Euphorbes pâles, fleuries et celphas.
Les deux rives pareilles, presque sans cultures, sablonneuses, viennent le plus souvent expirer dans le fleuve.
Six heures. — Mouillés à Assouan. Petit vent brûlant. Vrai khamsin.
Assouan, 4 novembre. — Chaleur abominable à bord, 35°. Impossible de prendre même une note.
Le matin, visite aux bazars (L'Aghouat avec ses deux rues Bab-El-Chergui et Gharbi) assez vastes, poudreux. Maisons basses, population de peau très sombre, beaucoup de costumes blancs et de turbans, dont un pan enveloppe le cou ou retombe en écharpe.
La veille, feu d'artifice, feux de Bengale, bateaux couverts de feux, toute la ville éclairée de fanaux, torches. Le thé de l'impératrice.
A trois heures, course à Philœ. Nubiennes, enfants, tous des petits sauvages. Village dans d'immenses décombres. Champs de sorghos, rigoles, petites négrillonnes nues, cachées dans la verdure des hautes cannes. Magnifique encadrement d'Assouan. Le Nil comme une rade, deux écueils défendant l'entrée. Les deux chaînes se rejoignent presque. Belle montagne pointue avec son marabout, sable et granit (montagne de L'Aghouat).
Le désert sur la rive arabique; montagne de granit. Des marabouts ruinés. Cimetière arabe abandonné, tout en ruines. Décombres, poussière de poteries. Tour hérissée. Est-ce une tombe ? Est-ce un morceau de granit ?
L'obélisque des carrières de Syène. : ^ . .
Moineaux, éperviers, tourterelles, lilas à coUier, bergeronnettes.
5 novembre, vendredi.
Départ à cinq heures pour Philœ, en pleine nuit. L'aube
dans le désert, magnifique. Il fait presque froid (souvenirs de Boghari). Deux heures de désert; étroite vallée de sable, entre des amoncellements de granit, noir, gris, rose, saumon. Sable gris jaunâtre. Belles formes, aspect très particulier connu pour moi.
Philœ charmant. Chapiteaux peints. Crocodiles.
Tentes et bateaux de l'impératrice. Son départ. Nous la saluons des parapets du petit temple. Déjeuner. Retour par les rapides. Température, on dit Sg". Temps couvert, sans vent et étouffant.
Demain nous retournons au Caire.
Nous sommes à lo lieues du tropique du Cancer.
Se bien souvenir d'Assouan. Grande paresse d'esprit.