LE CAIRE — SUEZ — ISMAÏLIA
14 novembre, dimanche.
Séjour au Caire. Journée mal employée. Bazars et visites.
1 5 novembre, lundi.
Départ pour Alexandrie. Malles perdues. Nous restons à Alexandrie.
Mardi 16.
Notes prises en rade de Sue^, à bord du bateau de Messageries impériales VImpératrice. Ligne de l'Indo-Ghine.
Départ pour Ismaïlia. Une partie de notre expédition s'embarque pour Port-Saïd sur un bateau supplémentaire. Une autre dont je fais partie prend la voie de terre; nous voici donc encore une fois sur le chemin de fer de la basse Egypte. Train énorme. Nous emportons un immense convoi de pèlerins asiatiques. Gens de l'Asie Mineure, Tcherkesses- Boukhariens, gens à pelisses ou kaftan de fourrures. Types turcs. Quelques physionomies tartares; des chérifs à turbans verts, femmes, enfants, vieillards infirmes, aveugles, paralytiques. Il y a des vieillards sur le dos des jeunes gens. Beaucoup plus de vieillards que de jeunes gens. Matelas, couvertures, ustensiles de ménage, aiguières, cafetières (où va-t-on les loger?), bachi-bouzouks, avec leurs hauts bonnets, leur ceinture qui les sangle depuis le menton jusqu'au bas-ventre, leur arsenal
passé dedans, leurs guêtres sur de méchants souliers éculés. Ils vont se dandinant d'une marche lourde, comme des matelots mis à terre, ou des cavaliers mis à pied; on sent qu'ils ne sont pas dans leurs habitudes. Airs de sacripants, de bandits farouches. Les reîtres de toutes les époques et de tous les pays. Quelques femmes voilées et vêtues de blanc, dont les yeux sont plus ronds et moins bridés, les sourcils plus relevés et plus mobiles ne rappellent pas le regard égyptien. Ce sont des Turques. Parmi elles, quelques fellahs, jolies dans leur voile, riant et se cachant. Convoi des plus curieux.
Nous partons, toujours sans Antoine et sans bagages. Ennuyeuse traversée du Delta qui nous avait ravis, un mois avant. Nous sommes las, fatigués des déplacements, blasés sur des choses qui fuient devant nous, et sur ces tableaux vus de loin, qui n'ont plus rien à apprendre quand on continue de les effleurer. Déjeuner à Kafer-Saïaf, avec deux ou trois heures de retard. Le convoi trop lourd, la machine mauvaise, nous nous traînons. Il devient évident que nous arriverons tard à Ismaïlia. Une dépêche expédiée la veille demandait à M. de Lesseps de nous envoyer un bateau qui nous ramenât dans la nuit à Port- Saïd. Le bateau sera-t-il à Ismaïlia ? Et d'ailleurs les fêtes de Port-Saïd n'ont-elles pas eu lieu ce matin ? Station à Zagazig. La nuit vient. Nous mangeons dans le wagon. Le désert. Quel dommage de ne pas y passer de jour! La lune est levée. La nuit lumineuse et si claire que les dunes gardent la couleur rosée des sables et qu'à toute distance nous apercevons des montagnes ou des collines. Je reconnais le désert que j'ai vu entre L'Aghouat et Aïn-Madhi; celui-ci, plus uniformément sablonneux. Le train s'arrête à chaque instant. Nous descendons, on se promène dans le sable, on monte sur les dunes, on y marche difficilement. La lumière répandue par la lune est incomparable de douceur, d'éclat et pour ainsi dire de chaleur. C'est très beau.
Il est dix heures. Douze heures de route pour un trajet de
cinq ou six heures ! Toujours le désert et la pleine lune, une solitude absolue.
A dix heures et demie on s'arrête. Nous sommes àlsmaïlia. Descente des plus tumultueuses. Les Prussiens très avisés filent les premiers, attendus, dit-on, par un bateau réservé pour eux. Notre commissaire-adjoint les accompagne et nous lâche.
Nous voici à onze heures tout débandés à Ismaïlia. Étrange lieu quand on y débarque pour la première fois à pareille heure. Six de nous vont ensemble où ? dans la nuit. Et le bateau promis ? Bien entendu pas de bateau. Gomme quoi M. G. D..., un avocat du barreau de Paris, nous recueille à minuit dans une salle à manger et nous emmène, Berchère et moi, dans sa dahabieh. Nos amis ont leur tente. Punaises. Ils s'en échappent, errent jusqu'à quatre heures du matin au bord du canal, et finalement sont recueillis, à leur tour, par des agents de l'administration.
Mercredi, 17 au matin. •.
Nos malles et Antoine sont enfin retrouvés ! Ils sont à bord du Béhéra. Arrivés après des péripéties sans fin. Quelques compagnons nous reviennent on ne sait plus comment. Chacun a son histoire, ses aventures.
Ismaïha. La ville européenne. Les campements arabes et les campements des invités. Une immense ville de tentes, rien de plus curieux.
La fête de Port-Saïd a eu lieu hier. De toutes façons nous devions la manquer. Ce soir entreront les escadres. Rien encore dans le grand bassin du lac Timsa, qu'un ou deux bateaux égyptiens. Des nouvelles sinistres circulent. Le Latif, bateau égyptien, s'est engravé. Il obstrue le canal, on a fait cette nuit des efforts énormes pour le pousser de côté, trois cents hommes ont travaillé à ce travail d'importance capitale. Le vice-roi, Nubar-Pacha, M. de Lesseps ont passé la nuit sur les lieux. Le vice-roi, dit-on, a menacé d'empaler quelques
officiers. L'accident vient d'une distraction, d'une fausse manœuvre (?) du capitaine anglais.
U Aigle passera-t-il ?
Si oui, le canal est ouvert; si non, c'est un désastre dont il est aisé de mesurer la gravité, sans être ni dans la politique, ni dans les finances de cette immense entreprise.
Visite à travers les tentes. Musiques partout, grands préparatifs d'éclairage et d'illuminations publiques ou privées, officielles ou volontaires pour ce soir. Drapeaux, pavillons, banderoles : les couleurs françaises partout.
Un hasard (le hasard se sera chargé de nous jusqu'au bout) nous met à bord d'une mouche à vapeur. Nous y rencontrons M. Ritte, qui, toute la nuit, nous a vainement cherchés. Nous faisons le tour du lac Timsa. On nous débarque à l'entrée du canal de Port-Saïd, auprès du chalet du vice-roi. Foule énorme. Batteries d'artillerie, régiments de lanciers égyptiens en bataille sur la plage.
Il est quatre heures. Trois grands vapeurs sont pavoises, débouchant par le canal de Suez, et viennent mouiller dans le bassin. Hurrah ! le passage du sud est libre. A cinq heures et demie, une légère fumée et l'extrémité d'une haute mâture apparaissent au-dessus des hautes berges sablonneuses du canal du Nord. Le grand mât du navire encore caché porte le pavillon impérial de France. C'est V Aigle.
Il passe à nos pieds lentement, ses roues tournant à peine, avec une prudence, des précautions qui ajoutent à la gravité du moment. Il débouche enfin dans le bassin. Salves d'artillerie, toutes les batteries saluent, l'immense foule applaudit, c'est vraiment admirable. L'impératrice sur sa haute dunette agite son mouchoir. Elle a près d'elle M. de Lesseps, elle oublie de lui serrer la main devant ce grand public, venu de tous les points de l'Europe, et dont l'émotion est extrême.
\J Aigle continue sa marche dans le lac avec la même lenteur.
Le problème est résolu, l'entreprise est sauvée, la fête a eu lieu. Les transports venus de Suez, V Aigle venu de France, vont mouiller côte à côte, au point de jonction des mers de l'Inde et des eaux d'Europe.
A 5oo mètres, derrière le bateau français, arrive l'autrichien portant l'empereur François-Joseph.
Nouveaux cris, nouvelles salves. L'empereur, en veste de voyage, en chapeau couvert de mousseline flottante, est debout sur le tambour et salue.
Puis vient le prince de Prusse, le prince des Pays-Bas. Le défilé continue dans la nuit.
Le soir, illumination générale. Feu d'artifice tiré devant le palais du vice-roi. Table ouverte partout. Grande tente de cinq cents couvers, autre de deux ou trois cents. La table du palais du gouverneur est la plus originale et la meilleure de toutes. Dîners extravagants. Grands vins, poissons exquis, perdreaux, canards sauvages. Sept ou huit mille personnes à nourrir ainsi en plein désert. Le mécanisme de ce service, de ces approvisionnements, est incompréhensible. Nous sommes en plein roman des Mille et une Nuits.
Luxe inouï. Tout cela en plein sable. Ismaïlia est posé sur la dune elle-même; on n'y trouverait pas je crois un caillou; on couche dans le sable, les nattes sur le sable, on a du sable jusque dans son lit. Mélange fantastique du superflu et des somptuosités les plus extraordinaires avec le plus incroyable dénuement.
Dans ma dahabieh, je suis comme un roi, j'ai des draps et pas de vermine.
Soirée bien curieuse. Hospitalité partout dans les grandes tentes.
Derviches hurleurs et tourneurs. Le chanteur au maigre visage indien. Sa voix de tête, si douce, si frêle, modulations très étranges. Il n'en peut plus, et se tient les tempes à deux mains, tout en renversant sa pâle tête en arrière, et en pour-
suivant sa mélopée maladive. AilVcux hoquets des derviches.
Comme ensemble une vaste foire, où la musique enragée des fifres aigus et des tambourins remplace les fanfares des bateleurs. On se rencontre sur le front des tentes. Voici quelques-uns de nos compagnons attardés. On se perd après quelques pas faits ensemble. Se retrouvera-t-on ? Jamais peutêtre.
Et Antoine? Le Béhéra porte le numéro 38 et n'entrera que demain.
Nuit dans ma dahabieh. Le bruit de la fête, les lueurs lointaines, l'explosion des fusées, l'immense clameur d'une foule arabe en jubilation berce mon médiocre sommeil.
Jeudi i8.
Le Béhéra arrive à midi. Nous avons nos bagages. Grand soulagement.
Débarquement de l'impératrice avant déjeuner. Elle fait une longue course à dromadaires. Voiture de suite, attelée de huit dromadaires blancs. Très original. Elle met pied à terre un moment au pavillon de Lesseps et remonte en selle au milieu d'une confusion sans nom. Elle monte bien; elle a l'air fatiguée; toilette écrue.
Débarquement de l'empereur d'Autriche. Casque d'homme à voile bleu. Il passe en calèche, l'impératrice à sa droite, suivi du vice-roi, du prince de Prusse, etc. Il passe devant ma tente. Ma toilette non terminée ne me permet pas de me montrer au seuil, et je les vois par l'entre-bâillement de ma toile.
Course rapide à l'extrémité du campement bédouin. Fantasia de cavahers et de dromadaires. Spectacle médiocre. Le sol est du sable mouvant, l'espace manque, les chevaux galopent mal, n'ont pas de quoi prendre du champ, les cavaliers sont mal armés, et, sauf quelques scheiks, assez pauvrement montés et équipés, cela n'approche pas du luxe militaire, de l'ampleur et de la beauté d'ensemble des fantasias sahariennes. Ils galopent
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assis. Cependant il y a d'admirables morceaux. Les plus beaux cavaliers sont pour la plupart des Sinaïtes.
Gandouras rouges pour les chefs, blanches pour les cavaliers. Par-dessus, un burnous, sans capuchon, de laine noire. Sur la tête, une simple chachia, fez rouge à gland bleu ou un turban blanc. Quelques-uns ont la kuffieh, jaune, rayée, des Syriens. La coiffure simple est maigre. Le costume dépouillé du burnous noir manque absolument de noblesse.
Joli petit jeune homme, montant un fort beau cheval noir à selle de drap sombre, toute bosselée d'or. Quelques belles brides d'or fané. Pas d'œillières. Quelques jolis plastrons, à glands de soie mêlés d'or. Tout cela moins cossu, moins riche\ moins nourri de métal que l'équipement saharien. Pas de bottes éperonnées, des sandales jaunes dans d'énormes étriers, de dimension ridicule, et qui ressemblent à des patins. Il y a bien à dire sur tout cela.
Le soir, nouveau feu d'artifice; nouvelle fête dans tout le campement. Bal au pavillon du vice-roi. On s'y rend comme on peut : en calèches à quatre chevaux anglais, en calèches attelées de rosses, à baudet, à pied. On est prié de ne pas emporter de paletot, pour éviter l'encombrement des vestiaires. Or la nuit est très fraîche.
Je n'y vais pas, et je regagne ma cabine d'où j'entends vaguement les bruits de la fête.
Cependant on a causé du départ de demain; il s'agit de gagner Suez. Comment? à quelle heure? par quelle voie? Personne n'en sait rien, ni le ministre Nubar, à qui j'ai parlé, ni M. de Lesseps qui n'y peut mais, ni aucun de nous, bien entendu.
Beaucoup de nos compagnons ont apparu. Quelques-uns après des désastres. Il y en a que des navires ont balottés depuis trois jours et qui n'ont rien vu de Port-Saïd ni dTsmaïIia. D'autres ont été déposés sur la plage et forcés de coucher dans le sable; d'autres sont arrivés par des mouches, des canots de poste, lâchant tout, bagages, etc. On a manqué de vivres, on ne
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s'est pas couché. Il y a des malades, des découragés, des exaspérés. On prend des résolutions extrêmes, on se plaint, on proteste, on réclame, on se prépare à filer droit en France, c'est bien, mais par où ? Sans le canal, ce n'est guère possible. Par le chemin de fer, c'est extrêmement hasardeux.
Rien de plus drôle que le futur boulevard, planté d'arbres, qui porte le nom de quai Mehemet-Ali et regarde le lac.
On retrouve là des gens qu'on n'a pas vus depuis vingt ans; à chaque pas des têtes de Paris. On y cherche vainement des compagnons de voyage. Ils sont échoués quelque part, égarés, introuvables. Le va-et-vient est inexprimable. Dromadaires, baudets, calèches anglaises, chevaux arabes, chevaux anglais, amazones, cavaliers, troupes défilant, femmes de Paris, de Vienne, de Londres, de Milan, de Madrid. Les tables sont encore plus étranges.
A mesure qu'on en use, qu'on en découvre les ressources, qu'on en aperçoit les abus, cette hospitalité orientale, sans exemple dans les temps modernes, sans analogie possible en Europe, devient vraiment prodigieuse, et tient du miracle. Ce ne sera pas le souvenir le moins curieux de ce fantastique voyage. Nulle part les deux éléments dont se compose le faste égyptien, l'inutile, le grandiose, l'excessif et le dénuement ne se seront montrés dans des proportions plus extraordinaires. Jamais non plus le hasard, la magie qui dispose de nous depuis quarante jours, ne nous aura ménagé des surprises plus cocasses. Voilà le vrai point à saisir, de ce fantasque voyage qui comme deux gouttes d'eau ressemble à un rêve.
Nous sommes dans l'impossible et tout se réalise. On projette, tout est déjoué; on s'abandonne, on attend, on dit : Qui sait ? Inscha Allah ! Et l'on s'en tire, bien ou mal, quelquefois très bien, nous en sommes la preuve.
Vendredi, 19.
Rien de prévu, rien de certain pour le départ. A huit heures
FRAGMENTS INEDITS. 31?
et demie, six ou huit des inséparables s'en vont à l'appontement, c'est-à-dire à l'embarcadère avec leurs bagages.
Une grande mouche à vapeur y chauffait. M. G... et son grand cheval blanc. Grande foule, bousculade. Beaucoup de nos tristes compagnons nous croisent. « Où allez-vous ? à l'embarcadère ? Impossible. Il n'y a pas de bateaux ? c'est à n'y pas tenir, nous nous en allons. Où? En France. Tout droit ». Et les voilà qui s'éloignent.
C'est la déroute. « Un tel où est-il? Parti hier. Un tel? Il part. Un tel ? On ne sait pas. » Les groupes sont rompus. L'Institut, coupé en morceaux, erre de droite et de gauche.
La mouche nous prend. Elle s'emplit. Nous partons directement pour Suez.
Nous traversons donc le canal vite et sans accident, à un échouage près. Le désert à gauche; à droite, les lacs amers. Magnifiques. Personne. Un désert d'eau, couvrant un désert de sable. Au fond, dans le sud, sous une lumière plus aiguë que celle du Nil, la haute dentelure du DJebel-Attaka au pied duquel est Suez.
Le soir vient. Il fait frais. L'Attaka se noie dans le bleu. Les berges élevées du canal ne sont que sable. Par-dessus celles de gauche, on aperçoit la chaîne basse et finement allongée des montagnes de Syrie. La nuit tombe au moment où nous débouchons dans le golfe de Suez. De grands navires dans l'ombre, signalés seulement par la silhouette de leurs mâtures et leurs feux.
Pas de place à bord de VAlphée. UÉrymaiithe se remplit et nous refuse. Le trop-plein se rend à V Impératrice ; on nous y reçoit.
Grand et magnifique transport des Messageries, faisant les voyages de l'Indo-Chine. C'est superbe.
Nous voilà donc sur la mer Rouge, dans les flancs d'un navire qui va de Suez à l'extrême Asie.
Equipage arabe. Indiens, Chinois, Malais. L'Inde, la Chine
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et le Japon sont pour ainsi dire à bord avec nous. Lune splen- • dide. Première soirée, nouvelle et charmante.
Samedi, 20 novembre.
En rade de Suez, au mouillage.
Le Djebel-Attaka superbe au soleil levant. La rade déjà peuplée de grands navires. Deux péninsulaires. Frégates turques. Frégate et transport de guerre anglais. Navires de toutes nations, excepté de la France, dont la marine de guerre n'a rien sur rade.
A huit heures, tout se pavoise. A dix heures et demie, tous les matelots sur les vergues. La frégate turque donne le signal par un coup de canon. Tous les navires de guerre se couvrent de fumée, les batteries font feu. UAigle débouche du canal. Défilé de tous les vaisseaux, dans l'ordre observé depuis Port- Saïd. C'est magnifique. Nous sommes aux premières loges, et de notre vaste dunette nous assistons à un spectacle unique, certainement unique en ces parages.
Journée passée à bord, sous la tente, à voir les allées et venues des yachts, les canaux impériaux en premier. Le soir, illumination sur tous les navires et feux d'artifice tirés à terre.
Nous entrons en relations avec les officiers du bord; hospitahté charmante. Le comte Sollohub.
Dimanche, 21 novembre.
Toujours à bord du transport V Impératrice^ rade de Suez.
Il était dit que les inséparables eux-mêmes devaient se séparer. Nous restons quatre à bord de V Impératrice. Petit à petit, notre expédition désorganisée et dissoute a fondu sur les chemins que nous avons si étrangement parcourus depuis le Caire. Déjà fort disloquée au Caire, elle est réduite à l'heure qu'il est à de petits groupes isolés, ignorés les uns des autres, et sans communication possible. Qu'en reste-t-il dans la rade ? en reste- t-il ? je l'ignore.
Ce matin, conformément aux renseignements pris hier, les passagers temporaires de V Impératrice ont quitté le bord, en détail, sur de petits bateaux arabes, gagnant Suez (où je n'irai pas) et ont dû être versés dans un train qui a dû les emmener au Caire.
Nous craignons les retards et les caprices du chemin de fer de Suez, un jour de fête et d'encombrement; et nous avons prudemment (est-ce prudent?) remis notre départ à demain. Ce soir nous tâcherons d'aller coucher à Suez; demain à huit heures nous tenterons de partir par le train réglementaire ; demain soir nous avons l'espoir de coucher au Caire. Le hasard interviendra-t-il encore ? et dans quel sens ? Journée charmante au mouillage, temps admirable. A deux heures, l'impératrice traverse la rade, et se rend sur la côte d'Asie, aux fontaines de Moïse. Avec des lunettes, nous la voyons monter à dromadaire et s'éloigner sur la plage aride, sablonneuse, enflammée.
Température très douce, plutôt fraîche. Je supporte un paletot.
Voilà les premiers moments de repos, de possession de nous-mêmes, de bien-être que nous ayons goûtés depuis un mois et plus. L'air de la mer Rouge est meilleur à respirer que celui du Nil, et le séjour de V Impératrice plus agréable que celui du Béhéra, de douce et sinistre mémoire. Présents ici : Berchère, Lambert de la Croix, Cléry et moi.
Dimanche soir.
Eh bien! nous ne partons pas ce soir. Nous avons expédié le drogman Antoine avec nos gros bagages. Il couchera à Suez et nous attendra demain à sept heures au train du Caire. Quant à nous, nous passons encore la nuit à bord. Dîner de six avec le commandant. Conversation sur toutes choses : l'Inde, la Chine, la mer Rouge, la France, Paris. Beaucoup de lieux communs.
Notre cinquième compagnon est un journaliste de Maurice,
expédié par la colonie pour assister aux fêtes et visiter l'Europe qu'il ne connaît pas. Il traversera l'Egypte en courant, mais ne poussera pas jusqu'en Europe. Il a deux petits enfants qui l'attendent dans son île et dont il parle les larmes aux yeux. Il est Français de langue, de cœur, d'opinions, avec cela très en retard sur nous et ignorant beaucoup de choses de ce pays qu'il adore.
Le navire est désert. Nous occupons une petite table, à l'entrée de la vaste salle à manger, faite pour deux cents couverts. Le reste est dans l'obscurité, les longs corridors muets, la machine au repos, le pont à l'arrière à peine animé par le va-etvient de quelques officiers désœuvrés. La mer onduleuse murmure doucement autour du vaste navire. Les mouches à vapeur sillonnent la rade et y font leur bruit haletant, en filant dans l'obscurité. Singulière fin de voyage ! ï Aigle est toujours là à l'ancre.
Lundi, 2 1 novembre.
Départ de V Impératrice à l'aube (cinq heures et demie). Le commandant fait armer la baleinière et nous conduit directement à Suez. Matelots chinois. Une grande heure de trajet, par une matinée belle, calme et froide. Soleil levant sur les montagnes de Syrie.
Je n'ai pas vu Suez. Ce qu'on en aperçoit de la marine est affreux. Tous Maltais, Italiens, Calabrais, des bonnets rouges, horrible rebut.
Le train encombré part à neuf heures. Voyage interminable et très pénible par un pays dont la première moitié est admirable.
Nous longeons le Djebel-Attaka. Le désert est plat, sablonneux, parfaitement nu. La haute et magnifique montagne est toute modelée dans les violets ou les azurs les plus vaporeux. Le sable envahit le désert déplus en plus; il n'y reste par place que des végétations courtes, par petites boules sombres ; je con-
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nais cela, c'est le désert moucheté comme la peau d'un léopard (le sable abonde aux environs d'IsmaïUa) ; on se rend compte, en approchant de cette étrange ville en formation, qu'elle est bâtie dans une dune, et que si la pierre est dessous, la terre n'est nulle part. A peine y voit-on une enveloppe, une sorte de croûte, dure, grisâtre, calcinée, qui s'écorche sous les pas et met à nu le sable mouvant le plus pur.
Nous traversons l'Ouaday, une Normandie. Le soir, au soleil tombant, avec ses campagnes plates et cultivées, vertes ou fauves, ses douras fauchés, de petits sentiers humides circulant à travers les champs, des bœufs qu'on y voit gagnant les fermes, et ses lignes d'arbres lointaines, où quelquefois il n'y a pas un palmier, c'est à se croire en France, et l'apparition d'un campagnard en costume arabe, d'une femme fellah habillée de sombre, semble une surprise en pareil lieu. Quand reviennent les palmiers, on retrouve l'Egypte.
Zagazig.
Grand pays d'usines, d'industries cotonnières, riche, étendu, mêlé d'habitations arabes et de grandes maisons, de fabriques ou de villas européennes. Cheminées fumant. Toutes les maisons, même celles des fellahs, ont une fumée blanchâtre qui les couronne. Le pays tout entier avec ses poussières, ses vapeurs, est noyé dans la poudre d'or du couchant ; c'est admirable. Et toutes ces fumées odorantes envoient des odeurs d'Orient qui me vont au cœur. Comme l'Orient sent bon!
Nous arrivons enfin à neuf heures et demie.
J'entre avec joie dans cette ville sans pareille; nous gagnons l'hôtel à pied. La lune est sur l'horizon, la nuit splendide. Le canal miroite, l'air est plus doux, plus moite, plus savoureux qu'ailleurs. Les grands beaux arbres de l'avenue. Charpentes, arcs de triomphe, illuminations partout. La ville est en fête pour l'empereur d'Autriche.
L'Esbekieh sillonné de voitures avec leurs fanaux, leurs coureurs, leurs porteurs, tout cela au grand trot.
Il est dix heures et demie. Je monte à baudet, et me lance par le Mouski à travers les illuminations des bazars. C'est extraordinaire. Toutes les maisons drapées, tendues, couvertes de lumières, foule énorme, des musiques partout, toutes les femmes, en blanc. Voitures pleines des femmes de harem. Femmes chantant derrière les ■ balcons , voilés de rideaux. Immense foule écoutant et marquant le refrain par une clameur.
Le kan Khalil est fantastique. Kan des tapis. Toutes les étoffes dehors, disposées en chapelle. Richesses qu'on ne soupçonne pas; c'est éblouissant. A minuit, le Caire est bruyant, vivant, remuant comme en plein jour, plus qu'à midi, heure oii le commerce fait la sieste.
Tâcher de donner une idée de ces spectacles. Ces gens-là adorent la lumière. Immenses lustres de verres. Lanternes par milliers. Lampions avec veilleuses.
Le système barbare est admirablement ingénieux et le mieux fait pour briller, refléter, miroiter, multiplier les feux. Il est encombrant, mais pittoresque dans son désordre et éblouissant.
Charpentes énormes. On est tout étonné de voir improviser de pareilles décorations, et jamais bourgeois, boutiquiers, petits ou gros commerçants d'Europe, ne voudraient se mettre en pareils frais. — Fêtent-ils quelque chose ou quelqu'un ? ou se donnent-ils tout simplement à eux-mêmes le spectacle de choses qui les amusent et les égaient ? C'est plus probable. Drôle de de peuple.
Mardi, 22 novembre.
Au Caire. Courses dans les bazars.
Mercredi, 23 novembre.
Course aux tombeaux des Mamelucks, par le vieux Caire. Matinée charmante, plus pure, plus nette, ciel plus doux qu'au mois d'octobre. Le vieux Caire est très particulier. On y sent la
campagne, le voisinage du fleuve, le faubourg ; on y va par des jardins. La grande route qui y conduit ressemble à Ghoubrah, moins régulière, moins belle d'ombrages, plus pittoresque et beaucoup plus riante. Pas de maisons de campagne, pas de villas ; à gauche, des massifs de palmiers, de lebas et de sycomores au-dessus desquels, de place en place, on aperçoit le Caire. C'est le matin, il est dans la brume lilas des premières heures. Silhouettes exquises de précision élégante, exquises de douceur. Des minarets, des coupoles. Au loin, très loin, la mosquée de Mehemet-Ali et la citadelle, suspendue, pour ainsi dire, dans la lumière. Plus loin encore, le plan extrême du Mokattam encadre et ferme tout à droite, jardins, cultures surtout entremêlés de bouquets de verdure'. Tout cela sombre, d'un vert froid, grisâtre et se lavant des azurs du ciel, à mesure que les plans s'éloignent. La dégradation des couleurs est des plus rapides. On coupe les douras et les cannes. Joli sujet de travailleurs avec des chameaux dans ces verdures en désordre.
Les aqueducs, terrains vagues et décombres. On est au vieux Caire. Le Nil, qui le mois dernier avait inondé toutes les petites rues riveraines et en avait fait des cloaques impraticables, s'est retiré, n'y laissant plus qu'un peu de boue et quelques masures écroulées.
Rues silencieuses, maisons basses, habitations de pachas, de ministres, de gens riches. Des jardins derrière donnant sur le fleuve. Au bout, le bazar. Une longue avenue étroite, des boutiques basses, avec un plafond continu de bois, de toiles, de cannes séchées. Le soleil crible cette tenture en loques d'une multitude de trous de lumière. Le sol est boueux, constamment humide, dans cette saison. Les échoppes des petits marchands nagent dans le bitume et le bistre, c'est-à-dire, en réalité (au naturel), dans la fumée des fourneaux, la friture des rôtisseurs, la suie, les graisses, les huiles, la malpropreté noirâtre. Au demeurant, des odeurs indéfinissables, très mélangées de parfums et de puanteurs, qu'on peut l;rouver nauséabondes
et que justement on peut savourer avec quelque plaisir, car c'est la façon particulière et presque délicate encore dont l'Orient sent mauvais, quand il ne sent pas tout à fait bon.
Les rues transversales plongent dans le Nil. Au bout de ces couloirs un peu plus fangeux, dans l'intervalle des boutiques ou par les trous de leurs toitures délabrées, on voit pointer les fines et longues vergues des canges.
Il y en a des quantités amarrées derrière le bazar, c'est là l'embarcadère du Caire, après celui de Boulaq. Quand on descend au fleuve sur la berge encombrée de pailles hachées, de marchandises, de ballots, de gens qui vont passer le Nil, de gens qui en débarquent, on a devant soi l'île de Rhoda, couverte de jardins et portant à sa pointe la tour ronde, massive et rose du Nilomètre, le « Mètre Nil », comme disent les petits âniers. Au delà apparaît le grand et vrai bras du Nil dans toute sa largeur, où pour la première fois se véwèlQ Bark-el-Nil, la îJier Nil, le fleuve roi de l'Orient. Gizeh est en face. Joli village à moitié caché dans les palmiers ; au-dessus les deux pyramides roses, et dans le fond du ciel, au midi, les trois cônes successifs des pyramides de Sakkarah, séparés du fleuve par la grande forêt de dattiers de Bedreschin. C'est admirable. Le Nil file et se perd au sud dans une gloire de lumière constante, nuancée des couleurs variables du matin, du midi ou du soir, mais toujours égale et toujours inexprimable ou par son abondance ou par sa beauté.
Peu de monuments saillants, sauf une mosquée isolée, à l'extrémité de la nécropole, et en marquant l'entrée du côté du désert; mais le Mokattam est superbe. L'étendue de l'horizon est immense, et la dernière, l'extrême ligne cendrée, filée comme à la règle, à la base du ciel, et si finement lavée d'une teinte d'opale, donne une première idée charmante de cette chose grave, solennelle, monotone souvent, redoutable quelquefois, jamais ennuyeuse, qu'on appelle le désert. — C'est ainsi que je l'ai vu partout apparaître, de très loin, entre des collines
de sable fauve, ou de terre très claire, aplati, infini et n'ayant d'autre couleur que la couleur idéale de la distance, de la solitude et de la lumière.
Les tombeaux des Mamelucks sont un immense cimetière ou plutôt une grande ville funéraire, avec ses ruelles sinueuses, compliquées, d'un nombre indéfini, et ses maisons basses, sans fenêtres, et avec une seule porte de bois brut, qui ne sont pas autre chose que des sépultures de famille. Quelques-unes sur des coupoles ; un petit nombre, beaucoup plus monumentales, ont la forme et l'importance d'une chapelle. Tous les espaces non construits sont occupés par des tombes sans enceintes. De loin on dirait une ville construite irréguHèrement parmi des tombeaux. Quand on s'approche, on comprend que tout ce qui est là appartient' aux morts, que cette grande vallée est pour tous, grands ou petits, le champ du repos, et qu'il n'y a comme dans notre Occident que des différences de rang et de fortune entre ceux qui l'habitent.
Personne dans cette singulière ville. A peine quelques maçons qui construisent le mur d'une enceinte nouvelle, ou la famille de quelques gardiens : — un enfant, une femme accroupie, par hasard, au beau milieu des routes vides, et où ne passent que des enterrements. Un silence extraordinaire emplit d'un bout à l'autre cette vallée, où les bruits du Caire ne parviennent même pas ; la lumière qui^ ruisselle à travers ces rues sans ombre rejaillit sur les murs dont beaucoup sont crépis ; sur les coupoles blanchâtres, sur les tombes toujours passées au lait de chaux, cette lumière égale, sans brisure, sans obstacle à sa diffusion, forme peut-être le morceau le plus éclatant dans sa douceur qu'il y ait dans le panorama du Caire. Du reste, le tableau, comme vue d'ensemble, est merveilleux.
On rentre vers le Caire, laissant le désert derrière soi. En face, à l'extrémité du cimetière, on a le haut rocher grisâtre qui porte à son sommet l'amas architectural de la citadelle et de la mosquée de Méhémet-Ali.
326 EUGÈNE FROMEXTIX.
L'œuvre est médiocre. Le style en est turc plutôt qu'arabe ; mais avec ses vastes et puissants remparts, jamais lavés, toujours chauffés par le soleil du Midi, toujours poudreux, et très exactement de la couleur du rocher qui leur sert de base, avec ses constructions de calcaire très blanc, ses coupoles d'une blancheur d'argent, ses minarets démesurés en forme de stylet, cela compose à l'immense ville couchée à ses pieds une sorte de sommet aérien, et, pour ainsi dire, de couronne orientale d'un effet magnifique.
Au delà, la masse énorme et plus sombre de Sultan-Hassan. Après quoi, dans la brume, la poussière aérienne, la lumière grisâtre, une forêt de minarets et de coupoles fait comprendre qu'on a le Caire devant soi et qu'on va rentrer dans le bruit et le fouillis d'une grande capitale.
C'est au milieu de la nécropole que se trouve la sépulture des membres de la famille de Méhémet-Ali.
La végétation ég}'ptienne est abondante, plantureuse; jamais touffue ; elle est verte, peu nuajicée. Tout y est correct, dessiné, limité, défini. Il y aurait sécheresse sans le moelleux de la lumière, découpure et bariolage sans la monochromie qui supprime les couleurs au lieu de les fondre.
Lebas de l'Esbekieh. Vastes feuillages symétriques, réguliers, posés sur de beaux troncs propres et distincts qui n'ont pas l'air de les avoir produits. Les choses se juxtaposent, ne se mêlent pas. Masures dans la poussière. Cours d'eau bordant les chaussées (souvenir de Siout). Tout cela, noble, élégant, correct, distinct. Le fouillis, l'inextricable, la circulation de la lumière et de la vie à travers toute une forêt, toute une campagne, l'incertitude, l'indistinct, c'est-à-dire la richesse, sont propres à l'Occident.
A étudier, à développer. Il y a là des lois ingénieuses et positives.
La nécropole de Méhémet-Ali vaut qu'on la visite. Chapelle royale, comme à Saint-Denis. Abbas est là sous un tombeau
de mauvais goût. Il y a des enfants dans leur tombe, plus petite et moins ornée. Celle d'Ibrahim-Pacha seule est belle et rend très sérieux, peut-être à cause du nom du mort. Elle a la forme consacrée, élevée sur des degrés ou des retraits successifs. En forme d'autel, tout en marbre, finement, curieusement, très fortement travaillée au ciseau en haut relief. Tout ce qui est fond est peint d'un bleu indigo foncé. La dentelle des arabesques, des chiffres, des caractères arabes dont elle est chargée du haut en bas, est dorée d'un or très épais. On dirait du bois sculpté sans grand goût, mais d'une main très habile. Un rideau vert, relevé par les angles, lui sert de dais, et deux grands étendards de guerre, en soie cramoisie et verte, bordée et brodée d'or fané, forment de chaque côté une noble et martiale tenture. Il règne dans cette chapelle, subdivisée par cloisons de bois à jour et dorée, un grand silence et beaucoup de recueillement. Des dévots y prient toute la journée, mais quelques-uns seulement de classe relevée, des gens bien mis à pelisse de soie, à visage grave ; des lettrés a3'ant sur un pupitre de main un volume du Coran, sur lequel ils méditent gravement ou qu'ils lisent à demi-voix ; il y en a qui murmurent des litanies. Tout cela est sérieux, propre, de convenance parfaite, et empreint d'une sincérité que n'ont pas toujours les exercices religieux des musulmans. Un petit jardinet précède le tombeau, on y laisse ses baudets, et quand on arrive au seuil de la chapelle, une sorte d'huissier (un Arabe préposé à cette surveillance) vous passe par-dessus vos chaussures des sandales en sparterie. C'est avec ces pantoufles incommodes qu'on se traîne assez maladroitement sur les tapis du sanctuaire.
Retour au Caire par Sultan-Hassan. Monument admirable, unique ici, le digne pendant conservé des plus belles constructions des grandes époques. On démolit tout autour, c'est un immense abatis, qui rappelle avec plus de désordre la démolition des vieux quartiers de Paris. La place de Roumélie, qui s'étend au pied de la citadelle et sur laquelle s'ouvre la mosquée
d'Hassan, n'est elle-même qu'un vaste chantier. On y prépare des fontaines, on y dessine une sorte de square. Ce sera très laid. Au reste, les embellissements du Caire sont désastreux. Témoin les belles mosquées déjà rebadigeonnées à neuf au lait de chaux et à l'ocre rouge. C'est hideux.
Tout de suite après on est dans les bazars. Bazar des armes, le premier. Leur interminable succession vous ramène au Mouski, puis à l'Esbekieh. C'est là le cœur du Caire. Toute la vie de la grande ville est concentrée là, dans une activité, dans un va-et-vient, dans un remue-ménage indescriptibles : piétons, acheteurs, marchands d'àniers, de baudets, voitures, voyageurs, flâneurs, hommes, femmes voilées, fellahs, marchandes, femmes turques à larges pelisses, femmes de harems en carrosse, tout cela fourmillant, grouillant, causant, s'appelant, hurlant.
La rumeur de cette foule en mouvement, le retentissement des voix et le bruit uniquement composé de sons gutturaux, couvrent tous les autres bruits des boutiques, de l'industrie, des métiers, et s'accroît encore du silence absolu du sol, de l'absence totale du bruit des pas. Le sol est spongieux, toujours humecté par l'eau qu'on y verse ou simplement par la fraîcheur des ombres, bien ménagées dans des lieux étroits. Il est doux à la marche, souple sous les pieds; on n'y enfonce pas, il est élastique comme la tombe dont il a la couleur. On n'y entend rien, ni le soulier des Européens, ni le pied des baudets, ni le sabot des chevaux, ni les roues des voitures. Les Sais (les décrire). Les cris des âniers : « Minek, schnalek, reglek ou ahi^eglek » \ à droite ! à gauche! prends garde à tes jambes! holà! oh! les jambes!»
Les petits âniers (leur portrait). Portrait des enfants en général. Charmants, gais, bons enfants, malpropres au possible, yeux admirables, dents magnifiques. Perpétuel sourire. Notre protégé s'appelle Mahmoud. Il baise les sous que je lui donne. Il baise le museau de son âne. Il fait l'aumône à une pauvresse. Toujours à ma porte, avec une patience d'ange, il attend qu'on sorte. Pas trop mendiant, notre générosité allant au delà de ses
espérances peut-être. Je ne sais quel scrupule inusité l'empêche apparemment de demander davantage.
Tous mendiants dans l'âme. (cBatschich..., ketir, keti7\..». Ils ont une façon de dire ce ketir (beaucoup), de le moduler, de le soupirer, de l'insinuer, de le faire parvenir jusqu'à notre bon cœur qui est à la fois comique et délicieuse, pleine de rouerie et attendrissante. Si vous les satisfaites, ce qui est difficile, ils disent : taïeb, baisent le batschih, enfourchent leur baudet, et s'en vont dessus au grand galop.
Dans le cas contraire, ils insistent ; on refuse, ils insistent ; on se fâche, ils s'acharnent; on leur tourne le dos, ils vous tournent le leur et n'y pensent plus.
Jeudi, 25.
Journée fastidieuse, employée tout entière à des emballages. Le soir, promenade au pont de Boulaq, au soleil couchant. A part un peu de brume très légère et une sorte de fraîcheur dans l'air du soir, c'est un crépuscule de plein été. Belles silhouettes des lebas et des palmiers. Le Nil et ses reflets. Les pyramides lointaines, dessinées en triangle et peintes en violet sur la pourpre claire de l'occident.
Avec mon ami Berchère, nous causons de la difficulté de rendre de pareils spectacles, et de leur beauté. Je vais partir, je n'ai rien fait. Le moment est venu de se demander si ce voyage est perdu ou s'il produira quelques fruits. Lesquels ? Projets. Je m'attache tristement, amèrement aux heux que je vais quitter, et cependant la France et le chez moi m'attirent invinciblement, à ce point que, libre de prolonger mon séjour, je le précipite, et que volontairement je dis adieu à tout cela, pour jamais, bien sûr pour jamais.
Vendredi, 26 novembre.
Le matin, promenade à Boulaq. Le musée que je me proposais de voir étant fermé pour cause de vendredi, je me rabats
sur le faubourg de Boulaq ; c'est un lieu pittoresque entre tous, et des plus riches en éléments d'études qu'il y ait aux envirorfô du Caire. Boulaq a deux faces également curieuses, celle qui regarde le Nil, où ce populeux faubourg a les pieds dans l'eau ; celle qui regarde le Caire. De ce côté, le matin, c'est charmant; les arbres des jardins, des palmiers clairsemés se mêlent aux maisons, les maisons s'étagent, nuancées de gris fauve et de blanc ; en avant, des terrains vagues encore mouillés, la grande chaussée qui relie Boulaq au Caire.
Un va-et-vient continuel. On peut se poster au pied d'un leba, et voir défiler devant soi tout ce que la vie orientale a d'accidents intéressants, de costumes, d'attitudes, de types, de physionomies. Une série de croquis ou d'études recueillies en ce lieu d'observation résumerait tout le Caire et beaucoup de l'Egypte.
Nous rentrons par le palais d'Abdin.
Qu'est-ce que le palais d'Abdin ? Où est le palais? Il y a là une caserne, des hangars, des écuries. De palais, on n'en voit pas. Il s'agissait de trouver un certain Sacchi-Bey et le registre du vice-roi. Intérieur extravagant de désordre, d'incurie, de dénuement, de malpropreté. Des antichambressans nom, avec des bains de pieds pleins d'eau savonneuse, des bouteilles vides dans des caisses, à terre des pelures de fruits et des débris de repas. La chambre du seigneur Sacchi-Bey est un chef-d'œuvre. Un divan de cotonnade rayée fort usé, deux chaises, un déjeuner servi sur un guéridon. Quel déjeuner ! Une couche de poussière accumulée sur tout cela. Des bougies ont ruisselé partout.
Les bains français. Une petite cour de restaurant de banlieue. Deux ou trois arbres maigres. Une cible en carton, piquée sur un des troncs, sur l'autre un thermomètre, une ligne de cabanons en bois. Au mur, des vitrines, où moisissent de vieux insectes, des scarabées, des araignées énormes, des scorpions et de petits reptiles, le tout tombant en poussière.
Une femme sauvage dans un peignoir nankin, ayant pour coiffure une forêt de cheveux taillés comme ceux d'un homme.
hérissés et rarement peignés, des bagues au doigt. Des jeunes gens en tm^bouch, au visage levantin, parlant un dialecte qui n'a pas de nom et ne comprenant pas un mot de français. Ce singulier établissement, unique au Caire, est caché dans le fond d'un cul-de-sac obscur, sinueux. Ad angnsta per angiista !
Les bains du nouvel hôtel anglais. Pompe cassée. Majisch- Bain.
Le soir, je vais seul à la vallée des Khalifes, je sors par Sultan-Hassan et reviens par Bal-el-Nasr. J'avais, il y a six semaines, le matin, par une journée très chaude, fait la même course en sens contraire. La saison n'est plus ce qu'elle était. Il fait tiède, l'air est net, le ciel très fin ; un vent faible qui vient du nord enfile doucement la vallée, entraîne un moment la poussière soulevée et fait sentir les approches du soir en même temps que la fin de l'été.
La vallée des Khalifes répète au nord-est du Caire la vallée des Mamelucks; c'est le commencement de la même vallée qui fait un coude au tournant du Mokattam et contourne ainsi tout le côté de la ville opposé au fleuve. En réalité, le Caire est situé entre le désert et le fleuve, entre un vaste cimetière et des jardins.
Je voudrais donner des choses que je vois une idée simple, claire et vraie, émouvoir avec le souvenir de ce qui m'a ému, laisser le lecteur indifférent pour ce qui ne m'a pas intéressé moi-même, ne rien grandir à plaisir, et, me tenant toujours dans la mesure des choses, les rappeler à ceux qui les connaissent, les rendre sensibles et pour ainsi dire les faire revivre à l'esprit comme aux yeux de ceux qui les ignorent.
Cette série de croquis rapides, de peintures inachevées, faits en courant, ne seront pas un livre, et n'en sauraient avoir l'unité. L'élément humain en sera fatalement absent. J'aurai entendu tout ce qui se dit et se crie dans le tumulte des villes égyptiennes sans en comprendre l'idée ni le sens.
Il est trop tard, je suis trop vieux, on va trop vite.
Ici seulement, les sépultures historiques sont plus monumentales, en soi beaucoup plus belles et d'un autre âge. Ce sont les Khalifes et les Sultans, au lieu des Mamelucks. Voici les monuments funéraires contemporains des plus anciennes et des plus admirables mosquées du Caire.
La solitude de cette valllée mortuaire égale celle des Mamelucks. Rien que des décombres pulvérisés et amoncelés en montagne. A droite la chaîne tourmentée, pierreuse du Mokattam-, au milieu, les grands monuments muets, déserts, tombant en ruines. Un peu plus dorés que le sol, plus sombres quand le soleil y multiplie les ombres, plus clairs quand la lumière oblique les frappe en plein, à quelque heure que ce soit, ces admirables morceaux du goût le plus pur, avec leurs murailles rayées d'un rouge passé, leurs coupoles damasquinées, leurs quelques minarets ébréchés et si finement découpés sur le ciel, sont peut-être le plus beau témoignage du génie arabe en sa fleur. Les matériaux sont médiocres, et le soin dans la construction est loin du goût des architectes. Ils tombent de vétusté et disparaîtront.
L'art égyptien, plus âgé de cinq ou six mille ans, les aura donc précédés à une distance incommensurable, et leur survivra. Les Arabes n'ont pas la préoccupation de la durée. Ils ont l'éclat, la richesse, le luxe et le style inouïs dans la décoration-, ils ont eu à des époques rares le sentiment grandiose des proportions et du beau dans le simple. En somme, ils n'auront construit et orné que des œuvres fragiles ; et faute de soins pour bâtir, de précautions pour restaurer, tout ce qu'ils auront laissé périra bientôt entre les mains des Turcs.
Visite à la mosquée du Khalife Akem.
Retour par les bazars et le Mouski.
Une circoncision, comme toujours, suivie d'un mariage. Trois petits enfants, éblouissants de calottes et de robes d'or, dans une calèche illuminée. Les chevaux eux-mêmes, avec des lanternes aux têtières, au garrot, sur la croupe, dessinant les
harnais. La voiture tout enguirlandée de girandoles de feux : c'était fantastique. Derrière, à pied, une fillette, une enfant marchait accompagnée de matrones, solennelle et toute raidie dans sa dalmatique en forme de gaine et sous la mitre de couleur écarlate.
Samedi, 27 novembre.
Ce matin, visite au Musée de Boulaq. Il y faudrait passer des heures avec un savant. La statue de Chephrem. Les deux statues de bois, surtout celle de l'homme gras aux yeux sertis de bronze. Bijoux de la reine A-Hotep. Petits bas-reliefs d'animaux, livres, oiseaux, béliers, bœufs admirables. Le petit Nectabo avec la vache Athor et les deux figures d'Osiris et d'Isis qui l'accompagnent. Morceaux uniques pour la finesse, le poli, la conservation inouïe, d'ailleurs de l'extrême décadence à la veille d'Alexandre. L'art des Hyksos. Les deux colosses de basalte. Autre tête, fragment mutilé d'une figure colossale.
Le jardin du musée. Vue du fleuve. Le temps est gris, sans soleil, très doux, sans vent.
Retour à travers Boulaq, beaucoup plus grand que je ne l'imaginais, très pittoresque. Vieille rue bordée de hautes maisons pur style arabe, magnifiques moucharabiehs. Je n'en connais pas au Caire de plus riches et de plus intacts. L'intact est ce qu'il y a de plus rare. Le grand ennemi des belles choses ici est l'incurie, c'est-à-dire l'ignorance aveugle de ce qui exigerait des soins. Nulle différence entre le beau et l'horrible. Les Levantins ont ravagé l'Orient. Les Turcs ont permis tous les outrages.
Marché de Boulaq. Une cohue, une mer de têtes, où les ânes et ceux qui sont dessus circulent par des miracles d'adresse, de patience, de tranquillité. C'est ici que l'ânier fait ses preuves. Le saltimbanque, horrible tête, nu jusqu'à la ceinture, borgne, hideux. Carageuz lui-même, jouant avec ses deux acolytes les farces obcènes. Sublime de bouffonnerie sauvage, quand
il se fourre son flageolet dans une narine et joue une fantaisie avec son nez. Je lui donne un franc, il l'applique sur son œil crevé, l'y maintient par une affreuse contraction de l'orbite et fait le tour de l'assemblée avec cette rondelle d'argent pour prunelle. Impossible d'ailleurs à décrire.
Le soir, visite d'adieu aux Khalifes.
Vu la citadelle et la mosquée de Méhémet-Ali. D'un goût baroque (xvii* ou xviii* siècle italien), mais d'un grand luxe. L'immense cour en arcades tout entière en albâtre, le grand dallage en marbre blanc. L'intérieur du temple, en albâtre aussi, d'une extrême somptuosité. Tapis admirables. Coupoles peintes et dorées. A le prendre comme un saint Roch quelconque et comme un vrai jésuite, c'est vraiment très beau.
Il y avait eu conseil au divan. Les ministres, une foule de personnages politiques, descendaient en calèches découvertes la rampe sinueuse de la citadelle.
A notre sortie nous croisons la chiourme qui y rentrait. Prisonniers, forçats, accouplés deux à deux par de lourdes chaînes.
Le Caire et la campagne vus des remparts. Les pyramides de Sakkarah; le Nil perdu, retrouvé, miroitant. Tout l'horizon sans bornes dans une brume chaude. Le Caire, dans son plein développement, déployé à nos pieds. Vue à vol d'oiseau sans pareille. Il faut la rendre.
La vallée. Pas de soleil, pas d'ombre. La lumière diffuse la plus mystérieuse et la plus claire. Les mosquées, les tombeaux de même couleur que le sol, que les décombres, que les rochers du Mokattam.
Sultan-Barkouk. Nous y entrons. Le cloître, la chapelle, où est le tombeau Caïd-Ali. C'est là que sont les restes de ces beaux plafonds, pareils à des coffrets persans.
Retour par Bab-el-Nasr. Un enterrement juif. Le cimetière continue jusque-là. Gravité, recueillement des litanies funèbres, psalmodiées à demi-voix. Le jour décroît, l'air est singulièrement doux, l'heure triste. Vrai jour d'automne. On sent le chan-
gement de saison, même en ces latitudes. Je me souviens d'Alger, le jour où les premières pluies commencèrent.
Restes des anciens remparts. La porte de la Victoire (de l'époque des croisades). Vrai style sarrasin du moyen âge.
Dernière visite au Khalife Akem. Incomparable. La nuit tombe. Personne dans ces ruines, nous y pénétrons avec nos baudets. Des fumées odorantes s'élèvent derrière les hautes enceintes. Un brouillard bleu enveloppe déjà les immenses minarets, et les lucarnes sombres y disparaissent dans la noirceur des pierres. Volées de pigeons qui vont se coucher. Piaulement des éperviers. Un cordier seul tordant son long fil.
C'est bien un adieu. Les bruits du Caire, apportés vaguement par l'air du soir. Nous y rentrons. Brouillard dans les rues sombres. Le pavé boueux. Les boutiques se ferment ou déjà sont fermées. Toute la foule grouille et se meut dans l'obscurité.
C'est fini, nous rentrons à l'Esbekieh.
Dimanche, 28.
Départ pour Alexandrie en pleine brume de novembre. Le Caire entièrement caché derrière un rideau blanchâtre. Nous passons au milieu du marché de Choubrah, sans en rien voir. Des fantômes d'animaux, de palmiers, de sycomores à travers la brume. Il fait frais.
Voilà nos adieux au Caire.
Le brouillard se dissipe entre neuf et dix heures. La campagne est humide. Buissons avec larges toiles d'araignée chargées de rosée ; on dirait des gazes d'argent.
Le ciel nuageux, menaces de pluie. Aspect du Nord. Alexandrie dans la poussière et le vent de mer.
Lundi, 29.
Aujourd'hui, 29 novembre, à trois heures, nous partons pour la France. A une heure, nous serons à bord du Satd.
En mer, 3o novembre.
Traversée triste, s'annonce mal. De la houle, du vent. La mer grise avec des écumes. Par moments un peu de bleu et de soleil pâle au-dessus de nos têtes. Un cercle de nuées pluvieuses autour de l'horizon, des grains, un peu de pluie. Le vent variable, peu de monde à bord. Les journées sont longues. Les nuits plus longues encore. Installation commode. Officiers de marine revenant de la Cochinchine et du Japon. L'amiral P.. ., vieux marin manchot, alerte, gai, bonhomme, riant de tout, grand amateur de dessins, fait des panoramas, travaille à bord comme dans son cabinet.
L'île de Crète en vue à dix-huit ou vingt milles, très haute, brumeuse, perdue dans des couleurs froides. On ne voit pas l'Ida. Elle nous abrite même à si longue distance.
i'^'" décembre.
Pleine mer, tangage très fort ; après quoi immense roulis, vent violent. C'est d'abord très beau à voir de la dunette. Le vent et l'extrême inclinaison du navire en rendent le séjour incommode, puis difficile, puis dangereux, puis impossible. Chutes nombreuses. On s'y briserait contre les cordages ; il faut descendre et habiter le pont.
2 décembre.
Journée pénible. Le roulis plus fort que jamais. La mer est démontée. Nous traversons l'Adriatique à toute vitesse, grâce au vent du sud-ouest. Le Péluse^ parti de Port-Saïd, nous accompagne à tribord ; on l'aperçoit à la lunette, roulant sur des montagnes d'écume. Navires voiliers en panne, se balançant sur leurs basses voiles. Des paquets de mer couvrent le pont. Il faut y renoncer et descendre dans les carrés.
La nuit vient, noire comme un four. On aperçoit le feu du Spartimento, extrémité de la Calabre.
Impossible de dormir. A minuit nous gagnons Messine à
très petite vapeur. La mer s'adoucit. Entrée lente et pleine de précautions. Un repos de trois heures dans le port. Il pleut, le temps est affreux.
Les marchands de coraux ne viennent point à bord. Nous débarquons des passagers, les uns pour l'ItaHe, d'autres pour Constantinople. Nous nous demandons si nous n'accompagnerons pas les premiers, mais impossible d'aller de Reggio à Naples. Et pour atteindre Naples par mer, il faut douze heures de bateau italien, autant vaut rester sur le Saïd. Nous apprenons que le temps est détestable de l'autre côté du canal, que des vents violents régnent sur la Sicile depuis trois jours, que le Nil, en route pour Alexandrie, a dû rester mouillé sur rade depuis vingtquatre heures, faute de pouvoir sortir par le côté d'où nous venons, la mer et le vent qui nous emportaient étant contre lui.
Départ à trois heures du matin.
Le roulis recommence aussitôt très violent.
3 décembre.
La Sicile derrière nous. Des neiges sur les montagnes \ à dix heures, le Stromboh à un mille et demi seulement. On le peindrait dans ses menus détails.
Coulée de lave. Petites maisons au pied dans des jardins. Cône parfait, sombre, d'arêtes rigides, plongeant dans la mer, avec l'inclinaison d'une pyramide aiguë. Les écueils noirs et pointus des Lipari.
La grande mer au delà devient encore plus dure. Il pleut. Le vent est glacé, nous habitons les entre-ponts. Le fumoir autour de la machine. On fait cercle devant nos cabines. Le mouvement du bateau rend la marche impossible. Je suis, pour la troisième fois, jeté à bas et précipité de l'escalier dans le carré. Le continuel raidissement des muscles et la tension des. nerfs fatiguent beaucoup. La mer embarque et ruisselle dans la machine. Nous changeons de route et le commandant se décide à prendre par le cap Corse. Nuit détestable.
4 décembre.
Mer plus douce, grâce aux terres lointaines qui malgré tout nous protègent. Le vent tourne à l'est. Nous marchons bien. Pas un coin de bleu. Il pleut, l'air est glacé. Nous ne quittons guère les cabines ou le carré de la machine.
Journées lentes à passer. L'île de Monte-Cristo noire, abrupte, conique, volcanique, comme le Stromboli à un mille au plus, l'île d'Elbe.
Nous approchons. Ce soir à huit heures nous doublerons le cap Corse.
Le cap doublé vers huit heures et demie. La mer augmente. Nuit absolument sans sommeil. Le roulis, plus dur, plus court, plus saccadé, est insupportable. Le bruit de la mer assourdissant. L'eau ruisselle sur le pont et du pont dans les carrés par les panneaux laissés entr'ouverts. Tout roule, tout est bousculé dans les cabines, on entend dans les couloirs des portes qui s'ouvrent d'elles-mêmes et battent avec fracas, des choses qui se cassent. J'erre dans les corridors déserts, autour de la machine, solidement arc-boutc contre les parois. On ne se plaint pas trop dans les cabines.
La salle à manger était déserte depuis trois jours. Singuliers dîners. Surprenante agilité des gens de service.
5 décembre.
Au jour la mer s'adoucit, d'ailleurs nous approchons.
A gauche, les îles d'Hyères, à droite la côte de Provence. Salut! Mouillage d'Hyères. Le vaisseau canonnierle Louis XIV. Toute la côte dans la pluie, les nuages bas.
Je viens de faire un rêve étrange, et très fatigant. J'ai rêvé que je visitais l'Egypte.
Un voyage en Egypte est chose ordinaire, quand on le fait dans des conditions ordinaires ; mais le nôtre !
Toulon dans la brume. Serait admirable à voir sous le soleil qui lui convient.
FRAGMENTS INEDITS.
La pluie a cessé, le ciel se dégage un peu.
La Ciotat. Premières montagnes voisines de Marseille, à midi et demi. Marseille en vue, sous un ciel grisâtre, doux, clair. Côte, panorama, style des montagnes, développement de cette ville de toute beauté, nous paraîtrait prodigieux sur une terre étrangère.
Entre une heure et une heure et demie, le bateau s'arrête au quai de la Joliette.
Nous sommes en France. Dieu soit loué!
Marseilh, 6 décembre i8(jp.