EXPOSITION
Réduction de l'Affiche pour l'Exposition GRASSET.
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Un Maître
de l'Art décoratif
("^ rasset est un Maître. — Voilà une assertion depuis longtemps établie par nombre . M de critiques influents . Je la répète avec conviction et j'ai cependant conscience qu'elle n'a pas encore pénétré Pâme des foules. L'àme des foules, irréfléchie et capricieuse, est sensible aux confitures d'un Bouguereau, au jus de réglisse d'un Bonnat. Elle commence à peine à entrevoir, lorsqu'elle rôde au Panthéon, que Puvis de Ghavannes fut un grand peintre et qu'il eut la science suprême de la décoration murale ; elle est surprise par la profondeur lumineuse de ses compositions et la dis— p osition du lieu l'amène àcomparer brutalement les lamentables voisinages qu'on lui infligea.
L'âme des foules, si longtemps cruelle, portera Puvis à travers les âges futurs lorsque la mode aura passé des notoriétés du portrait et du genre et que seras défunte la tyrannie des pontifes de l'Ecole des Beaux-Arts.
Elle se pénétrera aussi, peu à peu, des courants heureux qui ont modifié les styles
Détail d'un vitrail XVe siècle, La Tige de Jessê, Exécuté par M. Gaudin.
fatigués, qui ont régénéré l'art, en peine de formes et d'expressions nouvelles. Et elle reconnaîtra que Grasset n'est pas seulement un maître dans le sens étroit, attaché aux perfections de son œuvre, mais aussi un chef d'école dont l'influence prodigieuse s'étend à tout l'art contemporain .
Grasset est l'inspirateur, sinon le père de tout cet art nouveau — baptisé modern-style et défiguré par les Anglais — qui est un curieux mélange d'art primitif et d'art japonais, une réunion de principes de décoration très simples et très compliqués, l'ensemble d'un art en enfance et d'un art interprétatif très étudié, très savant. Grasset condense tout cela qui est fait de détails minuscules et pittoresques et qui forme un tout, qui produit un style.
Le modern-style, préconisé par les Anglais, élégant quelquefois, mais qui atteint aussi souvent les sommets du mauvais goût, est une dégénérescence des principes semés par Grasset dans ses œuvres diverses et à son Cours de la rue Vavin. Il suffit d'examiner un instant le passé du maître pour retrouver toutes ses lignes, toutes ses interprétations, maladroitement surchargées. Le maître a créé Y art nouveau; il est irresponsable de l'art biscornu qui s'y est implanté comme une végétation maladive. Sa supériorité se manifeste dans ses moindres conceptions qui sont d'une inspiration sûre et d'une discrétion de bon aloi, tandis que les imitateurs en arrivent, pour faire plus neuf, à chevaucher, sans discernement, tous les styles et perdent, dans leur frénétique fantaisie, toute grâce.
Si le nom de Grasset vient à être prononcé dans un milieu peu familier des choses d'art, il n'évoque guère, j'en ai fait la désolante expérience, que des affiches, les unes commerciales que leur incon-
Engagée. Carton de vitrail moderne, exécuté par M. Gaudin.
Musicienne. Carton de vitrail, exécuté par M. Félix Gatjdin.
ET SON ŒUVRE
Marque pour un peintre verrier :
M. Gaudin.
testable valeur n'a pas suffi à dégager de la masse des images de toutes sortes dont la publicité nous envahit; les autres, d'allure trop personnelle pour avoir été comprises. Parmi ces dernières, citons l'Encre Marquet, \a Belle Jardinière. Ce sont des interprétations de nature. Des femmes, disons des Muses, sur des nuages fantastiques, se profilent en poses extatiques. Nuages et femmes sont sertis dans une ligne accentuée comme des figures de vitraux .
Figures de vitraux; c'est là le secret de ces affiches aux tons pleins. Grasset est un maître-verrier qui appliqua surtout son sens décoratif à des compositions grandioses, à de merveilleuses reconstitutions. Rappelez-vous la vie de Jeanne d'Arc pour la cathédrale d'Orléans : il semble que toute son œuvre murale ait subi la préoccupation d'une partie de son existence ; la préoccupation des lignes enveloppantes, des gestes hiératiques, des poses mystiques et des nuées imaginées qui courent sur un ciel de teinte unie ; la recherche des coloris qui tamiseront le jour.
Vitraux, illustrations, affiches, tout ce qu'on connaît de l'œuvre de Grasset est considérable. C'est
L'Automne. Vitrail moderne, exécuté par M. Gaudin (inédif).
Le Rosaire. Vitrail pour l'église de Saint-Amable à Riom, exécuté par M. Gaudin.
ET SON ŒUVRE
peu, néanmoins, en comparaison de l'œuvre colossale qui émane de son enseignement.
Le livre des plantes et des fleurs, en est en quelque sorte une synthèse, livre somptueux d'estampes coloriées qui rappelle , en certaines planches, les plus beaux souvenirs de l'art japo-
! Détail d'un vitrail XVe siècle, La Tige de Jesse', Exécuté par M. F. Gaudin
nais ancien.
Je m'imagine, — c'est une [impression toute personnelle reste et que je n'impose à personne, — je m'imagine que Grasset était né littérateur et poète.
L'allure romantique de quelques-uns de ses suj ets , le conduisait, me semble-t-il, à des ouvrages de haute poésie, dans lesquels il s'est à peine aventuré.
Il est devenu, par goût ou par nécesssité, un dessinateur et un professeur d'art industriel. Il enseigne l'interprétation : celle des êtres, des animaux, des nuages, celle des fleurs surtout. Son principe est d'agrémenter les objets qui nous entourent, de les rendre aimables. Pour cela, dans une chambre toute nue, par exemple, quelques lignes suffisent. C'est la cimaise, la corniche, un rond, une ligne droite et des points. La cimaise reste simple ou s'adorne de volutes, de lignes brisées ou d'ondulations. Le rond deviendra, comme en certains albums japonais, rares et curieux, une fleur symétrique, ou servira d 'enveloppe à une fleur symbolique. Les motifs les plus simples, graduellement, font de la chambre toute nue, une pièce élégante, ornementée avec distinction.
C'est donc tout un art qui est né sous l'inspiration puissante de Grasset, un art indépendant et pratique destiné à nous reposer des styles séculaires aux silhouettes implacables, un art pratique et varié, quelque chose comme une régénération de l'architecture intérieure et extérieure.
Ce n'est plus la spécialisation de certains dessinateurs qui se renferment dans l'imitation fan taisiste d'une époque disparue. C'est vraiment une innovation constante, au dehors, des masses différentes des
Ïngnons connus, et, au dedans, a décoration parles lignes, les points,, les fleurs. C'est toute une série inépuisable de tentures nouvelles, de meubles appropriés aux cadres choisis, et dont les formes peuvent varier à l'infini, car Grasset est architecte, ébéniste, peintre, verrier et tapissier. Et c'est par l'étude des différents métiers qu'il a trouvé ainsi l'enchaînement de la décoration.
Tous ceux qui ont le souci du nid coquet et bien aménagé; tous ceux pour qui la maison d'habitation n'est pas seulement un gîte où l'on se couche, sont persuadés de l'importance et du charme d'un décor bien compris. Quel agrément n'aurions-nous pas, en effet, à trouver, au lieu des maisons de rapport sinistrement nues et tristement uniformes que nous offrent la plupart des propriétaires, des maisons où tous les détails extérieurs et intérieurs auraient été traités avec ce souci de l'œil, cette recherche de l'harmonie des couleurs, des agencements pratiques ?
La tentative a été faite et démontra que le prix de revient n'est pas plus élevé. Et, bien que j'aie toujours fait, à l'égard de certains détails, quelques réserves, j'ai plaisir à rappeler l'effort très remarquable du jeune architecte Guimard pour son castel Béranger, à Auteuil.
Il est vivement à désirer que son exemple soit contagieux et que les nombreux disciples de Grasset aient l'audace et le courage d'imposer pour notre commodité et la fête de nos yeux, aux bourgeois routiniers, en mal de construction, les merveilles peu coûteuses que le goût du maître leur a révélées.