‹ Eugène-Joseph VerboeckhovenChapitre 1 sur 4 · MEMBRE DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L'ACADÉMIE

né « Warnelon le !• juin 17!»8, mort à Scliaerùcek le 19 janvier «88».

En môme temps que se Mondait la nationalité belge, le talent de Verboeekhoven arrivaiit à son plein épanouissement. Un demi-siècle nous sépare oie cette renaissance .où les arts, les sciences et les lettres travaillaient à l'envi et avec une ardeur tonte juvénile à nous mtériter la place que, par un effort vigoureux, le peuple helgce venait de prendre sur la carte de l'Europe. L'enthousiasme des jours de lutte sanglante s'était transformé en se portant hsur le domaine des progrès intellectuels. Le sentiment de l'hionneur de la pairie Taisait battre tous les c.œurs, chacun voulait apporter sa pierre à la reconstruction de l'édifice. Si il'on compare les productions de ce temps à celles qui ont vm le jour depuis, on reconnaîtra que si des œuvres plus magisttrales, des travaux plus savamment étudiés sont le partage de motre époque, ceux-ci ne témoignent point de plus d'élan, et I' on ne peut nier que le premier clan n'ait eu son influence sur lia situation brillante que la Belgique artistique, scientifique et llittéraire a acquise durant la période que nous venons de traverser.

Pour ne parler que des arts, trois hommes oui d'abord attire

l'attention et réveillé les espérances du pays et l'émulation de la jeunesse : Verboeckhoven, Wappers et Albert Grisar. On aimait à montrer ces trois vaillants champions pour prouver que le Belge moderne n'avait point dégénéré de ses devanciers; c'est ce qu'un groupe de jeunes écrivains s'efforçait de mettre en lumière, en rappelant avec enthousiasme le tableau de Gustaf Wappers : Le dévouement du bourgmestre de Leyde, une romance de Grisar : La Folle, qui faisait alors le tour du monde; etenlin certaines toiles par lesquelles Eugène Verboeckhoven venait de révéler un talent de tout premier ordre. Voilà ce que la Muse célébrait et signalait à l'émulation des jeunes artistes. Le poète était fier de dire :

Verboeckhoven, Wappers, Grisar, vous trois d'abord ; Puis ceux qui tenteront de suivre votre essor ;

Allez, généreuse phalange !

A vous la palme, à vous un brillant avenir ! Tout ce qui porte un cœur de Belge va bénir

L'éclat de l'aurore nouvelle.

Les émules ne leur ont point manqué; plusieurs des nouveaux venus ont dépassé leurs aînés ; mais, disons-le de nouveau : une part de l'honneur en revient à ceux qui ont donné la première impulsion. Verboeckhoven d'ailleurs a fourni une carrière des plus longues; à un certain moment, il était le premier sans conteste, les éloges et les ovations ne lui ont point manqué. Je voudrais pouvoir citer comme preuve de l'enthousiasme que ses œuvres ont excité, les hommages que lui rendaient plusieurs de nos poètes. Je me contenterai d'emprunter quelques strophes à l'un des meilleurs, Auguste Giron. Son ode au peintre a paru d'abord dans le tome 1er du Recueil encyclopédique belge.

L'Ode à Eugène Verboeckhoven est digne , par la pensée et par l'expression, de l'artislc qui l'a inspirée; elle mérite à juste titre d'être rappelée à la mémoire des rares contemporains survivants. Cette pièce paraissait en 1835, au lendemain de nos désastres qui avaient si profondément meurtri le cœur des patriotes et tout particulièrement celui d'Eugène En voici le début :

Patrie, un jour divin recommence à te luire; Le calme redescend sur ton front agité. Oh! (pie Ion deuil s'efface; oh , reprends Ion sourire Et ta sérénité.

La patrie a des fils tout pleins d'un nohle zèle. Que ton œuvre dernière a bien mérité d'elle, Verboeckhoven, mon peintre, artiste aux frais tableaux! L'art mêlait tes couleurs et tenait tes pinceaux.

Que l'orgueil maintenant vienne, et dise : « En Belgique, Vous vous assoupissez d'un sommeil léthargique. » Regardez, dirons-nous, les œuvres que voici; Est-il vrai qu'en effet l'art dégénère ici?

Suit une description du tableau qui ûgurait à l'Exposition de 1 835, et qui venait d'être acheté par le baron de Rothschild. Le poète termine ainsi :

« Quel maître habile a peint ces peintures vivantes? » Devant ta toile, un jour, tout ému de plaisir, S'écriera l'étranger, par les villes savantes Promenant son loisir;

« Quelle main sut ainsi maîtriser l'art rebelle? — « Verboeckhoven de Flandre. » Ainsi répondra-t on ! Puis il contemplera longtemps l'œuvre si belle, En exaltant ton nom.

Ces vers reflètent bien les sentiments des Belges à celle époque où nos voisins du Midi, beaucoup moins bienveillants et équitables qu'ils ne le sont aujourd'hui envers les productions de l'intelligence de nos compatriotes, n'avaient point assez de sarcasmes pour ces pauvres béotiens, Belges comme une oie, selon l'élégante expression de quelque feuilletonniste qui venait à Anvers pour voir la mer.

Arrivé à l'apogée de sa réputation, Verboeckhoven a su s'y maintenir sans défaillance, et l'on n'a pas eu à déplorer, comme il n'arrive que trop souvent, une décadence prolongée.

Exprimant les sympathiques regrets de l'Académie royale de Belgique, eu présence du cercueil de notre confrère, j'ai essayé de résumer en quelques traits celte glorieuse et utile existence. Ce sera comme la préface de la présente notice. Voici comment je me suis alors exprimé :

« Messieurs, l'Académie royale de Belgique a perdu dans la personne d'Eugène Verboeckhoven un de ses membres les plus éminents. D'après les usages reçus, il appartient au Directeur de la Classe des beaux-arts, dont le défunt faisait partie depuis sa fondation, de venir déposer sur son cercueil le tribut des regrets de la Compagnie.

» Notre confrère Balai se trouve dans l'impossibilité de remplir ce pieux devoir; il m'a demandé de le remplacer. Accepter ce triste office, c'était aussi satisfaire un besoin de mon cœur.

» Pour moi, Eugène Verboeckhoven n'était pas seulement un confrère, c'était un ami. In commerce de plus d'un demisiècle m'a rendu témoin de ses premiers succès, m'a permis

de le suivre durant tout le cours de sa laborieuse et brillante carrière, de voir grandir sa renommée en même temps que son talent. Lorsque la mort est venue le frapper, il n'y avait pas quinze jours que je l'avais encore trouvé dans son atelier, la palette et le pinceau à la main devant un tableau qu'il n'a pas eu le temps d'achever, et j'ai pu constater chez le vieillard de quatre-vingt-deux ans cette même ardeur au travail, cette même conviction à ses principes artistiques, que j'avais admirées dans le jeune homme de trente ans.

« Sa vie entière n'a été qu'une longue et féconde journée de travail.

» Ses idées sur l'ait peuvent se résumer en ces deux points : élude constante de la nature, scrupuleuse exactitude dans le rendu des formes. Ses ateliers sont tapissés de plusieurs milliers d'études peintes d'après nature, ses portefeuilles sont remplis d'innombrables dessins; les unes et les autres attestent une conscience égale à son habileté. Lorsqu'il était devant la nature, il copiait rigoureusement sans rien négliger, sans rien ajouter au modèle.

» Mais il traitait tout différemment une étude et un tableau. Il voulait qu'un tableau fût une composition, une œuvre de l'esprit et non une photographie. Lorsqu'il avait trouvé l'effet d'ensemble, il en gardait l'empreinte dans son cerveau jusqu'au moment où il l'avait lixee pour toujours sur la toile ou sur le panneau; et dans l'exécution, il s'imposait la plus minutieuse exactitude, ne négligeant aucun détail, suivant en ce point la tradition de nos vieux maîtres flamands, chez lesquels on ne trouve jamais rien de lâché, qui ne se contentaient point de Va peu près. Le genre qu'il avait choisi ne comportait guère que des cadres de médiocre grandeur; mais lorsqu'il s'est essayé sur de plus grandes

toiles, il a su trouver des touches hardies et donner de l'ampleur à son pinceau.

» L'œuvre produite par Eugène Verboeckhoven peut être qualifiée d'immense; ce n'est point exagérer de dire qu'il n'est pas un peuple civilisé qui n'ait tenu à honneur de posséder quelque toile ou quelque panneau du maître animalier flamand

» Sa fécondité paraissait inépuisable et pourtant il ne pouvait suflire aux commandes qui lui venaient de tous les points du monde.

» Tous les événements de cette brillante carrière se sont accomplis en présence de la nature, qui posait devant le peintre, ou dans son atelier. Une seule passion l'a distrait quelque temps de ses travaux : l'amour de la patrie.

» Lors de la lutte sanglante qui a précédé et qui a décidé notre régénération politique, Eugène Verboeckhoven a largement payé de sa personne; combattant courageux durant les journées mémorables de septembre 1830, il est resté sous les armes aussi longtemps qu'il pouvait servir le pays, soit qu'il fallût maintenir l'ordre à l'intérieur, soit que la défense des frontières réclamât le secours de tous les bras.

» Le citoyen, le patriote ayant ainsi contribué à fonder l'indépendance de son pays, le peintre s'attacha avec une nouvelle ardeur à lui rendre l'éclat dont il avait brillé par les arts dans le passé. Ce n'est pas sans émotion que j'évoque, en tace de ce cercueil, le souvenir de l'entraînement que nous subissions tous au lendemain de notre émancipalion politique, de cet élan intellectuel et artistique par lequel la jeune Belgique affirmait sa vitalité, quand Eugène Verboeckhoven, GuslaafWappers et Guillaume (leefs, ouvrant la marche, invitaient à entrer dans la carrière la vaillante

( il )

phalange qui est enfin parvenue à reconquérir pour la patrie la posilion qu'elle a due autrefois au talent de ses artistes et que, nous l'espérons, elle saura conserver longtemps.

» Et maintenant, toi qui as accompli ta tâche et pour qui l'on peut revendiquer une part de la renommée artistique dont jouit la Patrie, repose en paix, illustre confrère, bien cher ami !

» Ton cœur a été ouvert à tous les sentiments généreux, et si, comme j'en ai la ferme conviction , le bien qu'on a fait ici-bas reçoit sa récompense dans une autre vie, tu dois jouir maintenant de la félicité réservée aux justes. »

Lorsque, plus tard, la Compagnie me lit l'honneur de me désigner pour écrire la biographie d'Eugène Verboeckhoven. j'avais à remplir le cadre tracé dans ce discours. J'en recherchai les éléments épars un peu partout : l'entreprise n'était point sans difficulté. Lié d'amitié avec le peintre depuis cinquante ans, j'avais assisté à ses succès, le côté brillant de sa carrière m'était assez, bien connu, il n'en était pas de même de ses commencements, de son éducation, du milieu où s'étaient faites ses premières études, des travaux dans lesquels il avait essayé ses forces et développé ses facultés naturelles. Je commençais à craindre de ne pouvoir offrir au lecteur qu'un tableau bien incomplet de cette genèse du talent de Verboeckhoven, lorsque mon attention fut attirée sur une série d'articles intitules: Verboeckhoven à Gancl. Les détails que contiennent ces articles, prenant l'artiste au berceau et ne l'abandonnant qu'après la révolution de 1830, sont si précis, appuyés de tant de documents authentiques présentés de la façon la plus intéressante, et si agréablement écrits que, me voyant forcé de les mettre largement à contribution, je compris que j'allais les gâter si je les travestissais pour ne point

paraître plagiaire. Ayant appris le nom de l'auteur qui signait

H. dans le Journal de Gaud, je m'adressai franchement à cet

écrivain, que j'appris être M. HermanjVan Duyse. Le lils de

l'illustre poète que les lettres flamandes et l'Académie ont /

perdu en IN';')!), m'octroya la permission de piller ses articles

et j'en use à ma guise.

« On sait qu'Eugène Verboeckhoven naquit à Warneton. Sait-on comment son père s'y établit? On ne l'a pas écrit en tout cas.

» Le sculpteur Barthélémy Verboeckhoven, Bruxellois d'origine, était en même temps le plus irascible et le meilleur des hommes; querelleur en diable, élégiaque à ses heures, indépendant et fier. Ennuyé de la vie sans péripéties des ateliers, il s'était mis en tête de voyager. Venant de France, il passait dans les rues de Warneton, lorsqu'une voix de femme, d'un timbre clair et joyeux le fit arrêter pensif.

» 11 ne vit pas la chanteuse, une ouvrière qui égayait de quelque mélodie populaire un travail decoulureou déménage, mais il s'arrêta et s'écria : « Celle-là sera ma femme! » Il eut presque aussi vite l'ait de découvrir celle sirène warnetonaise, qui, fort heureusement était fille, que de lui offrir son cœur, sa main et toutes leurs dépendances. Il fut agréé malgré la brusquerie de l'offre, et voilà comment Eugène Verboeckhoven naquit à Warneton, environ un an après, en 1779. »

Ici M. H. Van Duyse se trompe, l'acte de naissance d'Eugène est dale du 21 prairial an VI (9 juin 1798). M. Van Duyse contredit avec raison une assertion de Yapercau pré-

tendant que Verboeckhoven n'eut point de maître. Il en eut un, dit-il. d'un talent fort original à en juger par quelques dessins et quelques modelages encore existants. Ce fut son père, sculpteur-modeleur, qui habita Gand pendant de longues années et donna à ses deux fils, Eugène et Louis, les premières notions de l'art. C'est d'ailleurs l'éducation que recevaient autrefois tous les artistes, fils d'artistes; l'école pour eux était l'apprentissage dans l'atelier.

C'est au moyen des premiers travaux d'Eugène recueillis avec un soin religieux par deux amis, MM. Albert Voituron et Ferdinand Vanderhaeghen, que M. H. Van Duyse a pu suivre tout le développement du talent du peintre.

On y verra à peu près le même phénomène qu'a présenté l'éducation de Madou, dessinateur rompu à tous les ouvrages du métier avant de se consacrer exclusivement à la peinture. La lithographie a assoupli la main de l'un comme de l'autre au maniement du crayon. De même que Jobard mettait, à Bruxelles, Madou a toute besogne, certain M. Kierdorffen faisait autant d'Eugène Verboeckhoven, à Gand.

L'origine de la collection Voituron est expliquée de la manière suivante :

« C'est vers 1815 que Barthélémy Verboeckhoven et ses enfan; s vinrent se fixer à Gand. Ils habitaient. Château des Espagnols, une maison qui existe toujours Son métier de mouleur lui procurait difficilement de quoi subvenir aux besoins de sa famille. 11 était fantasque d'ailleurs et travaillait à ses heures, ne lâchant rien qui ne fût terminé ad unguem et donnant gratis à ses amis beaucoup plus qu'il ne vendait.

» Il fit, à son arrivée à Gand, la connaissance d'un marbrier-sculpteur, M. Albert Voituron, père de M. Paul Voituron, l'écrivain libéral si apprécie. M. Albert Voituron, qui, en

1822, remportait à l'Académie de Gand le prix de sculpture, était un artiste de mérite dout le Musée communal de Gand conserve une œuvre très remarquable pour l'époque où elle fut conçue. Il lit bon accueil à Verboeckhoven père, et se prit d'une véritable amitié pour Eugène, qui modelait et dessinait déjà, sinon comme un maître, du moins comme un élève dont l'avenir était riche des promesses du présent.

» En 1816, Eugène fut tenté de peindre; or, le père Barthélémy ne fournissait que la terre à modeler et les crayons. L'achat d'une boîte à couleurs était une grosse dépense; il ne fallait point songer à en grever le mince budget de la maison. Lugène s'ouvrit à Albert Voituron de ses visées ambitieuses et il fui convenu qu'en retour de quelques dessins etde l'octroi de sa première œuvre picturale,Verboeckhoven obtiendrait les couleurs et les pinceaux tant rêvés. A partir de ce moment, M. Voituron commença à collectionner des œuvres du maître. Au revers d'un tableau représentant deux vaches au pied d'un arbre dans un pré, on peut lire:

« Premier tableau d'Eugène Verboeckhoven, peint avec

des couleurs données par son ami Albert Voituron et ache- » lées par celui-ci chez Berrekens, à Anvers, en 1816.

» Gand, 1816. »

« Le renseignement est précis, ajoute M. Ilerman Van Duyse, mais les vaches sont déplorables. Verboeckhoven montre beaucoup plus d'habileté dans sa seconde œuvre, un petit panneau, représentant des fleurs.

» En 1820, l'artiste exposa au Salon de Gand un Hiver avec ligures dans le genre des tableaux de Schelfhoul et un Paysage d'Arcadie. L'année suivante, il obtint un succès assez considérable en exposant une Hébé^ figure en plâtre haute de 3 pieds, comme l'exprime le catalogue.

» C'est à l'année 18-24 que se rattache un album de ligures d'animaux que possède M. Voituron et dont l'ensemble permet de saisir pour ainsi dire sur le vif, la façon de procéder de Verboeckhoven. A la première feuille de cet album, on lit: A M. Voituron par Verboeckhoven d'après nature (sic) en (824, à Gand.

» On peut évaluer à plus de deux mille les dessins, études, modelages, tableaux, etc., signés Eugène Verboeckhoven, de la collection conservée par la famille Voituron. lien est, dans le nombre, de réellement admirables, et tous présentent un intérêt extrême, de nature à expliquer, mieux que les toiles de musée, le talent de Verboeckhoven et ses procédés de travail, à témoigner eu même lemps de la facilité dont l'avait doué la nature et de la persévérance avec laquelle il scrutait tous les secrets de celte mère trop discrète envers la généralité des artistes.

» Un autre document qui permet aussi de pénétrer complètement la curieuse genèse du talent de Verboeckhoven et qui expose parfaitement celui-ci sous toutes ses faces, c'est la collection de dessins et de gravures conservée par M. Ferdinand Vandei haeghen, l'éminent et complaisant érudit auquel il faut recourir dès qu'il s'agit de recherches sur l'œuvre d'artistes gantois d'origine ou ayant laissé à Gand des souvenirs. Elle avait été commencée par Eugène Verboeckhoven, elle a été complétée par M. Vander haeghen , avec le soin minutieux qu'il apporte à reunir ces varia, qui, dédaignés souvent à l'heure de leur naissance, ne tardent pas à devenir de précieux documents pour l'histoire.

» Le premier dessin, celui qui ouvre le recueil, est un portrait de Verboeckhoven, dessiné à la terre d'ombre et daté de 1822. L'artiste, ne le 9 juin 1798, était alors âgé de

vingt-quatre ans. Ce portrait prouve que Verboeckhoven ne fut nullement un enfant phénomène.

» Ce dessin, fait à vingt-quatre ans, est médiocre, pour ne pas dire mauvais,exécuté petitement, timidementet dépourvu de couleur; œuvre d'élève, et d'élève peu brillant.

» A ce portrait succède immédiatement une série de planches d'architecture exécutées au burin, sur cuivre. Ce sont des châteaux, des pavillons, des églises, des monuments, la plupart dans le goût de l'Empire. Ces dix planches sont antérieures au portrait; toutes portent la date de 1820. Ce sont des travaux que l'artiste dut exécuter sans enthousiasme, quoiqu'il se soit efforcé d'égayer quelques-unes de ces mornes perspectives reclilignes en les agrémentant d'arbres et de figures d'un faire extrêmement naïf.

» L'album de 1820 contient encore des planches qui sont besogne de débutant ou de manœuvre. C'est d'abord une copie des médailles frappées en l'honneur du comte d'Egmont, planches destinées aux Annales belgiques des sciences, arts, etc. Une image exécutée au burin, représentant, sous un costume mi-partie zélandais, mi-partie suisse, un pêcheur de Blankenberghe au concours du tir à l'arc de Gand, en

» Puis vient un spécimen de gravures d'insignes maçonniques, exécuté, semble-t-il, à la loupe, et sans aucun caractère, simple exercice d'apprenti désireux de faire chefd'œuvre dans le domaine de l'infiniment petit

» Nous arrivons immédiatement après à la lithographie, que Verboeckhoven, plus lard, mania en maître; mais, en

1821, ses essais étaient fort timides. Un chien, planche de 7 à 8 centimètres carrés, est probablement sa première tentative de lithographie. L'artiste a signé fièrement : dessiné

par E. Yerboeckhoven, lithographe. Lithographe! Verboeckhoven l'était. Il servait de dessinateur en litre à l'imprimerie lithographique d'un nommé Kierdorff.

» Quoique l'invention de la lithographie remontât beaucoup plus haut, c'est vers 181 i seulement que les premiers travaux lithographiques lurent publiés en France. La Belgique ne suivit que de loin l'étude de l'art nouveau. Verboeckhoven était chercheur; il se forma presque seul et devint bientôt un lithographe habile; mais, en 1820, son éditeur le mettait, comme on dit, à toute sauce. On a de lui des factures commerciales, des billets à ordre, des lettres de faire part, des dessins pour affiches et programmes historiés dans le goût du temps. L'album contient un portrait d'homme encore jeune, le type byronien, la barbe nazaréenne, drapé dans un almaviva, portant cette mention bizarre : « A Van Halle, de Bruges, élève exclus (sic) de l'Université de Gand. » Van Huile est visiblement lier de son exclusion.

« Suivent des ligures d'animaux, une tète de vache, un cheval enfourché par un hussard hollandais, des bestiaux dans une prairie. Un paysage avec animaux porte la date de 1822. La facture en est meilleure que celle du portrait du frontispice, quoique la date soit identique.

» A vingt-deux ans, Yerboeckhoven était loin d'être arrivé; il tâtonnait encore et cherchait sa voie sans l'entrevoir Du moins, ne promettait-il pas ce qu'il devait tenir un jour.

o Le père Barthélémy l'avait élevé à la dure, et comme le chef de famille subvenait assez difficilement aux besoins des siens, le jeune artiste, en même temps qu'il peignait et faisait du modelage, trouvait fort lucratif de travailler pour le lithographe kierdorff. Il dessina pour celui-ci, en 1822, des caricatures et des dessins de circonstance dont quelques-uns méritent une mention toute particulière. 2

» Une grande planche, elle a plus de 30 centimètres de côté, représente une danseuse exécutant des pirouettes sur une petite scène, devant un orchestre et un spectateur unique, le personnage important de la composition, qui porte pour titre : Le Vieil Amateur. Celte caricature, qui sans doute était, à l'époque où elle parut, beaucoup plus claire que ne l'eût désiré le Vieil Amateur, est aujourd'hui, pour nous du moins, une énigme; mais elle ne manque pas d'esprit, et la pose de la danseuse a beaucoup de naturel. Peutêtre le souvenir de cette gracieuse personne inspira-t-il la statuette que Vcrboeckhoven avait exposée au précédent salon de Gand et qui est inscrite au catalogue sous ce titre : Hébé, figure en plâtre de 3 pieds de haut.

» Verboeckhoven dessina, sur pierre, un portrait de Talma destiné à servir de frontispice à la tragédie de liegulas, par M. Arnaud; celui de Mlle Georges, la tragédienne, avec Mllc Anaïs, autre actrice moins célèbre; celui d'un certain M. Avrillon, propriétaire d'un cirque équestre, et de la nièce de celui-ci, la petite Virginie, âgée de vingt-sept mois. Le sieur Avrillon y est représenté dans sa grande course de Jules César, en costume romain, bien entendu; il fait le tour du cirque debout sur deux chevaux. Le crayon du jeune lithographe a des hardiesses inusitées pour célébrer ce tour de bravoure. Les têtes des chevaux, l'une de face et en raccourci, l'autre de profil, sont très bien dessinées; les jarrets sont rendus de façon à faire bien augurer déjà du savoir anatomique de l'exécutant.

» Citons encore un autre curieux dessin dont voici la légende copiée de l'exemplaire, incontestablement unique, appartenant à M. F. Vanderhaeghen : Doodslraf, met verbeurtenis (ablation) van de vuyst, ondergaen door Livinus

Van 11..., oud vier en twintiy jaren, geboren te Btichove, by Âudenaerde, voor misdaed van vadermoord, gcrecht in Gent van dcn 25 january 1822.

» La planche, carrée, a 3;> centimètres de hauteur environ; elle représente une exécution capitale, naïvement, dans toute son horreur, avec un réalisme dû à l'esprit consciencieux que Verboeckhoven apportait à toutes ses productions. Le criminel est étendu sous le triangle d'acier, bouclé sur la planche à bascule, la tète suspendue déjà au-dessus du sac. Il est pieds nus. Trois bourreaux à figures prosaïques — des portraits peut-être — procèdent à l'exécution. Le bourreau en chef se prépare à faire tomber le couteau aussitôt que les deux aides auront tranché la main du parricide. Ils se préparent à cette besogne, se servant d'une sorte de couperet, tenu par le premier, tandis que le second opère la section d'un coup de maillet. Un piètre, debout à côlé du patient, fait un geste d'horreur. Des soldats à pied, un pompier en casque et en guêtres, portant sur sa giberne un G majuscule, des gendarmes hollandais à cheval, coiffés de vastes claques, occupent le pied de l'échalaud. Au fond, l'église Saint- Jacques et à droite la petite tour dite : Collatietoren.

» Cette pièce ne porte pas de signature, mais on y reconnaît aisément la manière de faire et de voir du Verboeckhoven de 1822. Son œil observateur et son crayon minutieux n'ont oublié aucun détail de cette scène tragique dont il avait été probablement spectateur. On voit nettement les boucles des courroies qui maintiennent le condamné; on ne péril pas un pli du jabot du bourreau, pas un bouton du costume de ses aides ni un détail de l'équipement des soldais. Celle lithographie était sans doute destinée à illustrer quelque complainte comme il était d'usage d'en répandre quand ce genre de spectacle était donné au peuple.

» L'imprimeur Kierdorff ne mettait guère de choix dans les dessins qu'il commandait au jeune homme; s'élant abouché avec un entrepreneur de messageries, il lil exécuter pour cette entreprise des lithographies de grande dimension qui devaient décorer les affiches indiquant les prix de transport et les heures de départ. La collection comprend deux grands dessins destinés à cet usage. Dans le premier, trois chevaux attelés de front entraînent au pas une berline du plus beau jaune, haute sur ses roues, portant à l'une des portières Pécusson hollandais, à l'autre un cornet de poste enguirlandé. L'artiste, qui probablement a lui-même colorié son dessin à l'aquarelle, a généreusement réparti le jaune, le rouge et le bleu. Le cocher, en tenue de postillon, a des gants jaunes canari, couleur de son véhicule, la veste bleue, le nez et le collet rouge et un brassard orné du \V royal.

» Immédiatement après vient une autre lithographie du même genre, mais non coloriée. Les quatre chevaux, celle fois attelés à la Daumont. sont beaucoup plus hardiment dessinés; la voiture et les détails d'harnachement sont traités avec une exactitude bien faite pour rejouir le cœur d'un maître de poste ou d'un postillon. C'a dû être un des premiers succès équestres de Verboeckhoven

» Vers 1822, un M. J.-H. Boymans, d'L'trecht, lit paraître, à Bruxelles, un ouvrage intitulé : La garde d'honneur, ou épisode du règne de Napoléon, et s'adressa à Kierdorff pour obtenir des illustrations, paysages, cartes topographiques, etc. Verboeckhoven exécuta tout cela : une demi-douzaine de vues du Jura, deux cartes topographiques et une planche en manière noire, représentant une apparition fantastique.

» Le jeune artiste continua jusqu'en 182ô à travailler pour Kierdorll, dessina successivement des frontispices d'alma-

nachs, des lettres de faire part pour mariages, illustrées d'amours et de tourterelles, et des vignettes pour plusieurs publications artistiques, comme les Annales du Salon, ou littéraires et scientifiques, comme un ouvrage intitulé: Les Hindous, relation d'un voyage aux Indes par un écrivain gantois, M. B. Solvyns.

» Les prairies des environs de Garni furent longtemps un des champs favoris d'étude de Verboeckhoven. La collection de M. Voituron renferme des reproductions nombreuses de ces échappées de prairies.

» Le désir de voir du pays vint à l'artiste; il lit de nombreux voyages et parcourut les Ardennes ainsi qu'une partie de la France. Lu 1824, il se rendit pour quelque temps à Londres et en rapporta des lithographies qui donnent toute la mesure de son talent. Mentionnons un superbe lion debout, de la dimension à peu près du célèbre Lion belge rompant ses fers, publié en 1830, mais n'ayant rien de conventionnel et de théâtral. Dans un coin de ce dessin d'une allure vraiment grande et d'une largeur que l'on ne reirouve pas souvent dans l'œuvre de Verboeckhoven, on lit : Dessiné d'après nature à la ménagerie royale de Londres en IS14. Le même lion a été également rendu de profil, mais, le temps manquant apparemment à l'artiste, il n'a terminé que l'arrière-train de la bète. La tête est dessinée au trait seulement, mais d'une manière saisissante.

» Verboeckhoven, après avoir momentanément tàté de la bête féroce, dut retourner à ses moutons, mais peu de temps après le voyage à Londres, l'occasion se présenta de nouveau de dessiner des fauves. Le dompteur Martin vint s'établir à Gand. Verboeckhoven s'installa régulièrement à chaque séance dans la ménagerie et en croqua les pen-

sionnaires dans les attitudes les plus variées. M. Voituron possède les carnets de l'artiste renfermant ces esquisses rapides exécutées au trait généralement. Lions couchés, lions debout, se promenant, lions se soulevant paresseusement, profils léonins, extrémités vues sous tous les angles, telles sont les principales données de ce recueil. Martin remarqua bientôt ce visiteur assidu et, ayant eu l'occasion de regarder le carnet par-dessus l'épaule du peintre , lui proposa ses entrées en échange de quelques croquis d'animaux, qui, réunis eu album, se vendraient à la porte de la ménagerie. Verboeckhoven accepta, et, à partir de ce jour, devint l'intime de Martin. Il se plaignit un jour de la géue que lui causaient les barreaux de la grille derrière laquelle posait son modèle favori, le lion Néron.

« Il ne tient qu'à vous, répondit le dompteur, de faire » connaissance plus intime avec Néron ; quand il vous plaira » de prendre jour, nous entrerons ensemble chez lui, il sera » sans doute Halte de votre démarche. »

« Verboeckhoven n'était pas homme à reculer. On croyait encore à cette époque a la férocité des lions de ménagerie. Martin n'eut garde de négliger une si belle occasion de se tailler une réclame; il fil prévenir le ducdeSaxe-Weimar, qui habitail alors la rue Basse-des-Champs, à Gand, et quelques notabilités de la ville. A l'heure dite, Martin et Verboeckhoven pénétrèrent dans la cage. Néron, d'abord peu satisfait de la présence de cet intrus, lit entendre un rugissement peu bienveillant, mais son maître le fit coucher, el Verboeckhoven, avec un superbe sang-froid, traça rapidement le croquis de la bêle el sortit de la cage aux applaudissements des assistants. Le duc de Saxe-Weimar félicita vivement l'artiste et voulut lui acheter son dessin, mais Verboeckhoven

lint à conserver le souvenir d'une aventure aussi mémorable et invita seulement le duc à consigner en marge du dessin la constatation du fait dont il venait d'être témoin

» M. Amédée Pichot, dans une biographie du dompteur Martin, rapporte cette curieuse aventure; mais il a négligé de constater qu'elle se produisit à Gand. L'album conservé à la Bibliothèque de cette dernière ville renferme les croquis exécutés pour Martin; ils sont au nombre de six; la feuille de garde porte pour titre: Animaux remarquables de la ménagerie, dessinés par E.-J. Verboeckhoven, lith. par Kierdorff à Gand. Tous portent la date de 182b. Ils sont néanmoins, comme sentiment et comme virtuosité, bien inférieurs aux lions dessinés à Londres un an auparavant.

» Verboeckhoven gravait, en 1830, des illustrations d'après les dessins à la plume d'Henri Mennier, lorsque la révolution éclata. Ces événements lui inspirèrent de nombreuses lithographies. Mentionnons un dessin représentant un monument à la « Gloire » de Jenneval; le fameux Lion rompant ses fers; un portrait, après décès, du brave baron Philippe Fellner, âgé de 42 ans, aide de camp du général Juan Van Haelen, ancien capitaine au service de l'Autriche, mort pour la liberté le 2u septembre 1830 ; la vignette d'une chanson patriotique de Van Campenhout : la Luxembourgeoise ; uue vignette représentant deux chasseurs volontaires bruxellois et accompagnant une ordonnance de tenue.

» Nous ne rattacherons pas à l'histoire de la révolution de 1830 une très belle lithographie : Le combat du tigre et du boa, quoiqu'elle soit datée de 1831. Verboeckhoven dessina la même année le frontispice d'un tableau chronologique et historique du royaume de Belgique et une planche de circonstance pour la distribution des drapeaux, le 27 septembre 1852.

« En 1826, il avait commencé une galerie lithographies do portraits d'artistes célèbres, qui ne fui terminée qu'en 1829. En 1827, Verboeckhoven quitta Gand pour venir, avec son père et son frère Louis, se lixer à Bruxelles.

» ("est dans cette ville qu'il publia une série d'eaux-fortes, aujourd'hui très recherchées, où il montre toutes les qualités de son talent de dessinateur et de coloriste; nul de notre temps n'a manié la pointe avec plus de délicatesse, rappelant les travaux de Paul Potier, de Van de Velde, de Berchem et de Karel Dujardin, donl il avait profondément étudié les admirables planches. »

La biographie la plus ancienne que je connaisse d'Eugène Verboeckhoven, date de 1833. Je l'ai retrouvée dans ce même Recueil encyclopédique belge où j'ai puisé les strophes d'Auguste Giron citées plus haut. Elle est signée Marie G. C'est l'œuvre d'une jeune personne d'une haute intelligence, qui s'est fait un nom dans les lettres belges, nom que sa lille, MIIc Gatti deGamond, a su maintenir au rang où l'avait porte sa mère. Mllc Zoé de Gamond, depuis Madame Gatti, avait recueilli de la bouche même du peintre les renseignements relatifs à sa naissance, à son éducation et à ses premiers travaux; quoique moins complets que ceux divulgués récemment par M. Herman Van Duyse, ils les confirment en plusieurs points. L'article de M"f Zoé de Gamond est d'ailleurs un miroir lidèle des sentiments des Belges de ce temps-là à l'égard du talent de Verboeckhoven.

.remprunterai d'abord à cet écrit ce qui concerne la participation d'Eugène Verboeckhoven à la révolution de 1830.

« A la date de l'explosion de la révolution belge, Verboeckhoven, devenu tout à coup insouciant de tout intérêt particulier et même de sa gloire d'artiste, pour ne songer qu'à l'intérêt général du pays, abandonna, durant neuf mois, son pinceau, et, prenant la blouse et le fusil, ne s'occupa plus qu'à parcourir la Belgique en qualité de volontaire, se portant parlout où la contre-révolution faisait un effort, partout où le peuple menaçait de souiller par des excès sa noble victoire. Aux désastreuses journées du mois d'août 1851, Verboeckhoven, enrôlé dans les chasseurs de Chasteler, et combattant sous les murs de Louvain, eut le triste spectacle de noire défaite imméritée; ce fut sans contredit un des chagrins qui lui ont le plus navré l'àme, dans toute sa vie. Avant cette époque Verboeckhoven, nommé par le Gouvernement provisoire directeur des Musées de Bruxelles, avait fait partie de la dépulation chargée, lors du bombardement d'Anvers, de mettre en sûreté les tableaux précieux de la cathédrale de cette ville, mission périlleuse dont la dépulation s'acquitta pendant la durée même du bombardement. Au siège de la citadelle d'Anvers, Verboeckhoven fui l'un des peintres qui prenaient des croquis dans les batteries mêmes de l'armée française, exposés qu'ils étaient atout le feu des ennemis »

A oes détails qui concernent le patriote, MlleZoéde Gamond en a ajouté qui font connaître l'artiste dans son intérieur, bien modeste encore à cette époque. Témoin moi-même des habitudes studieuses et simples du peintre, je me plais à reproduire ici l'appréciation d'une femme de cœur et d'intelligence.

« C'est plaisir de voir comme sa vie s'écoule calme et paisible, comme sa famille, composée de sa femme el de trois jolis enfants, présente l'aspect d'un de ces intérieurs que chérit le pinceau flamand, où le contentement et la joie se

reflètent sur toutes les physionomies, où la paix de l'àme se révèle dans le choix et l'arrangement des plus minutieux détails de l'ameublement. Verboeckhoven, ouvert dans sa physionomie, entièrement cordial dans ses manières, liane et loyal dans ses actions, excellent chef de famille, amical et dévoué, vrai citoyen, et surtout remarquable par cette bonhomie, cette simplicité de manières, cette modestie vraie qui toujours accompagne le mérite réel ; en un mot, Verboeckhoven nous olfre le type véritable de l'artiste flamand, tel que l'imagination se le figure, d'après les notions qui nous sont parvenues sur les artistes les plus célèbres des époques antérieures. »

Je ne sache pas que l'on ait mieux caractérisé la manière de peindre d'Eugène Verboeckhoven que ne l'a fait Mllc Zoé de Gamond.

« On ne peut pas dire qu'il peigne d'imagination, car personne plus que lui n'a étudié la nature, ne l'a considérée dans ses masses, analysée dans ses détails, reproduite par de plus divers procédés de l'art. Mais nous, spectateurs du résultat de ses travaux, quel élonnement ne nous saisit pas en voyant le peintre devant une toile, sans modèle qui pose, faire naître sous son pinceau, comme en se jouant, ces chefs-d'œuvre dont chaque touche nous découvre une partie! L'on suit avec ravissement la marche du pinceau, entreprenant l'arbre par la racine, la tète ou le tronc, l'animal par la corne, le ventre ou le pied; ce pinceau qui n'a jamais su se tromper, dont jamais aucune touche n'est effacée. L'artiste seul a pu donner la clef de cet étonnant mystère: « Vous voyez là, dit-il, » un espace vide, moi, j'y vois mon tableau; il est là vivant » sur la toile, avec toutes ses teintes et ses détails les plus » finis, comme il vit dans mon esprit. Le travail est achevé

» dans ma tête avant que j'en commence l'exécution; mon » pinceau ne sert qu'à rendre visible aux yeux d'autrui ce » qui déjà, pour moi, existe en toute réalité. »

Je ne conseillerai point à nos jeunes artistes d'adopter cette façon de procéder; mais Verboeckhoven, dont les immenses ateliers étaient entièrement tapissés d'une innombrable quantité d'études, faisait une distinction entre une élude, une esquisse, une ébauche et un tableau. 11 ne laissait sortir de ses mains que des tableaux. Sa théorie à cet égard mérite d'être rappelée.

« On donne assez indifféremment, nous disait-il, le nom de » tableau à une toile ou à un panneau encadré, recouvert » de couleur et représentant un objet quelconque; il y a » pourtant une distinction à faire. Tel cadre ne contient » qu'une esquisse, qu'une ébauche, qu'une élude; bien peu » sont des tableaux dans le vrai sens du mot. L'étude n'est » pas plus un tableau qu'un fragment n'est un poëme. » Rarement une élude plaît à d'autres qu'aux artistes; une » esquisse peut saisir le spectateur par un effet d'ensemble; » l'amateur éclairé l'apprécie à sa valeur et ne lui accorde » point le même mérite qu'à un ouvrage achevé et étudié » dans toutes ses parties. L'ébauche produit quelquefois » l'engouement chez les prétendus connaisseurs et sert sou- » vent à escamoter un succès. L'œuvre complète étudiée et » achevée, a seule le privilège de satisfaire les savants et les » ignorants, parce que seule, elle a les caractères d'une créa- » tion : la plénitude et l'unité. »

L'article de M11'1 Zoé de Gamond est accompagné d'un catalogue des œuvres produites, à la date de 1833, auxquelles le peintre reconnaissait le droit d'être nommées tableaux.

C'est en 1820 et à Gand qu'Eugène Yerboeckhoveu expose pour la première l'ois. J'ai rappelé plus haut son Pay.suyc d'Arcadie, ainsi que YHébé, figure en plaire, exposés l'année suivante. M. Hcrmau Van Duyse transcrit aussi la partie du Catalogue du Salon de Gand en 1824, concernant notre peintre.

N° 24. Deux bœufs dans une prairie.

Nn 25. Paysage. Site montueux, orné de figures et bestiaux. Ces deux tableaux appartiennent à la collection de M. Claas Van Acken.

N° 26. Des Cosaques sortant leurs chevaux de T écurie; dans le lointain, un choc de cavalerie; appartenant à M. De Bast-de-Hcst.

N° 37. Jeune Lombard accompagné d'un singe et d'un chien.

N° 28. Combat entre un jeune taureau et un bœuf. Ces deux tableaux font partie de la collection de M. Gaillard.

Eugène avait épousé à Gand, le I!) juillet 1822, Apolline- Kerdinande Hebbelinck, née dans la même ville le 21 fructidor an VI de la République française, ce qui correspond au 10 septembre 17U8. Madame Verboeckhoven qui avait presque le même âge que son mari, lui a survécu vingt mois. L'artiste quitta Gand pour venir se lixer à Hruxelles en 1N27. Celte même année on trouve dans le catalogue de l'Exposition de cette dernière ville la description un peu emphatique des tableaux que Verbroeckhoven y a exhibés.

« N° 435. Grand paysage, dont le ciel est à la fois vapo- » reux et ardent. Sur le devant, un bouc, deux vaches et

» un taureau, suivis d'un pâtre en blouse bleue, cheminent » lentement dans une mare, où ils paraissent se plaire à se » baigner : à droite, derrière eux, vient une jeune campa- » gnarde à qui il semble parler; elle est montée sur un » âne, et porte un panier ainsi qu'un agneau; trois autres » bêles à la'ne l'accompagnent; au delà on aperçoit un ber- » ger avec son troupeau, devant une grande métairie, entre » deux bois: à gauche s'élève un monticule que couronnent » les ruines grandioses d'un château féodal; le lointain, » occupé par des hauteurs, n'offre aucun autre accessoire. — » Propriété de M. Reiss. »

Ce n'est point là tout le contingent de Verboeckhoven à celle exposition; on trouve au N° 284 du même catalogue : « Paysage :sur le 1er plan une mare que traverse une voi- » ture chargée de foin; au delà est un berger avec son trou- » peau, au pied d'une hauteur que couronnent des ruines. » — A M. Dansaert-Engels.

Puis, aux Nos 380 et 58", des travaux d'une autre nature, indiqués en ces termes :

« N° 386. Un cadre contenant deux lithographies. MM. Na- » vez et Kug. Verboeckhoven, rue de Terarken, à Bruxelles

« X° 387. Deux lithographies en un cadre.

» Ces quatre numéros appartiennent à la galerie des » peintres flamands et hollandais. »

Enfin le dernier numéro du livret.

« N» 477. Un vaste pâturage, plein et découvert, d'un fini » et d'une vérité admirables : on y observe, sur le devant, des » bêtes à cornes avec leur gardienne, différentes plantes, » deux canards avec leurs petits, une grenouille et divers » insectes; le gris monotone qui règne dans toute l'atmo- » sphère fait singulièrement ressortir l'éclat et la fraîcheur

• propre de la plupart des objets qui révèlent le sol. — Ce » tableau n'est point la propriété de l'artiste. »

A l'Exposition de Bruxelles de 1853, la première qui eut lieu après les événements de la révolution, Verboeckhoven avait trois œuvres inscrites au catalogues en ces termes :

N" 401. Bestiaux dans une prairie. — (Appartenant à M. le baron de Wykerslooth.)

N" 402. Chevreuils dans un paysage. — (Appartenant à M. Evans Frieke.)

N° 405. Troupeau effrayé par l'orage.

Voici ce qu'écrivait un critique à propos de ces tableaux :

« Verboeckhoven vient de s'ouvrir une voie toute nouvelle. Après avoir longuement et consciencieusement étudié la nature dans ses détails les plus minutieux, après avoir acquis, par une pratique de quinze ans, une correction irréprochable •le dessin, une certitude de touche et une vigueur comme une vérité admirable de couleur, il s'est hardiment lancé dans la grande peinture : car c'est vraiment de la grande peinture que son dernier tableau. Toutefois le Troupeau effrayé par forage n'est pas, à proprement parler, son coup d'essai dans ce genre; il avait déjà avant la révolution, exécuté un combat de taureaux qui lui valut les plus grands éloges; mais aujourd'hui il entre plus franchement dans celte roule nouvelle, qu'il promet de parcourir d'une manière brillante.

» Cependant, si nous applaudissons de tout notre cœur à cette direction qu'il imprime à son talent, les deux petites compositions d'un genre plus tranquille que nous trouvons sous les nos 401 et 402 nous font désirer qu'il n'abandonne pas totalement les petits tableaux : car tous ceux qui sortent de ses mains sont autant de bijoux.

» Verboeckhoven est du petit nombre des artistes dont

chaque nouvel ouvrage constate un progrès et en fait présager encore. C'est aussi un de ces hommes que l'éloge ne saurait gâter. Connaissant lui-même mieux que personne son fort et son faible, il sait profiter sagement de ses fautes, qu'il remarque avant tout autre et sur lesquelles il ne cherche pas à s'abuser. »

Lecatalogue de l'Exposition de 1830 ne compte pas moins de douze tableaux d'Eugène Verboeckhoven. Ils contribuèrent à asseoir solidement la réputation du peintre qui se trouvait dans toute la plénitude de son talent. Un treizième, qui n'a été exposé qu'après l'ouverture de l'Exposition, sortait tout à fait de la ligne et de la manière habituelle du maître : il représente un Convoi de chevaux attaqué par des loups dans une forêt de Pologne (hauteur 2 mètres 47 centimètres, largeur 5 mètres 57 centimètres.)

J'en ai fait en 1856 une analyse que je me permets de reproduire ici :

« Si l'on ne pouvait le vérifier par soi-même, ou croirait difficilement au nombre d'études que Verboeckhoven s'est imposé pour l'exécution de cette œuvre. Dire qu'il a copié d'après nature plusieurs chevaux de chaque race qu'il devait reproduire, il n'y a là rien d'extraordinaire : tout peintre consciencieux en ferait autant. Mais ce qui dislingue celui-ci, c'est qu'il commencera à modeler en terre tous ses chevaux dans l'attitude où ils doivent être sur la toile. Ne croyez pas qu'il se borne à ébaucher son ouvrage de sculpteur; il lui donne, au contraire, une perfection à laquelle bien des statuaires seraient heureux d'atteindre. Les animaux modelés par notre peintre seront peut-être un jour, à raison de leur rareté, plus précieux encore que ses tableaux.

» 11 soigne avec une égale conscience les détails du pay-

sage. Un journal lui a reproché d'avoir emprunté à un tableau de Rubens le fond de sa grande composition. Le critique qui a fait cette observal'on aurait du désigner le tableau de Rubens auquel il fait allusion. Quant a nous, il nous a été impossible de nous en rappeler un seul qui eût seulement quelque rapport avec le sile que Verboeckhoven a choisi. Nous avons vu dans l'atelier de l'artiste, fraîches encore et venant d'être peintes d'après nature, toutes les études qui ont servi au paysage dont nous parlons. Et, à cette vue, nous avons été frappé de l'originalité d'un aspect de la nature que nous n'avions encore trouvé reproduit par aucun peintre à cette époque de l'année. Ordinairement les paysagistes choisissent l'hiver pour ses effets de neige; Verboeckhoven a pris le moment où il n'y a plus de verdure et pas encore de neige. » La scène se passe au déclin du jour. Un convoi de chpvaux, conduit par des marchands, traverse une forêt au milieu de laquelle une troupe de loups se précipite sur lui. Ces chevaux, surpris, effrayés, se jettent les uns contre les autres, en désordre; leurs conducteurs s'efforcent de faire face au danger ou de le fuir. Déjà l'un d'eux a été renversé par les loups qui lui ont sauté à la gorge; il gît sur le devant du tableau; son cavalier a été tué aussi, il est étendu près de sa monture. Trois loups segorgent avidement du sang qui coule à grands flots de sa profonde blessure. Au milieu du tableau, un cheval blanc, de race flamande, se dresse sur ses pieds de derrière ; tout près de lui, un autre, aussi de race flamande, de couleur isahcllc, dans l'attitude de l'elf roi, les jambes de devant en arrêt, le cou tendu, exprime la terreur portée au plus haut point ; à gauche, un cheval anglais lance une ruade contre les ennemis qui l'assaillent, à droite, un cheval arabe (le poitrail de la monture de la Reine) s'enfuit au grand galop, emportant un loup qui lui pend, par les dents, à la gorge. Au second

plaii, au fond et dans le lointain, le reste du convoi, s'avançaut encore ou suspendant sa marche à rapproche des bêles féroces.

« On a adressé à ce tableau plusieurs reproches qui témoignent de l'inattention des critiques et fournissent l'occasion de faire ressortir l'esprit judicieux et observateur du peintre.

» D'abord on a cherché des points de comparaison. On s'est tout de suite rappelé les chevaux du Mazeppa de Vernet. « Quelle différence, a-t-on dit. Comme ceux-là sont ani- » mes! Ceux-ci se remuent à peine! » Si Verboeckhoven, au lieu d'étudier consciencieusement la nature, avait cherché à faire de l'effet aux dépens de la vérité, nous aurions vu les mêmes critiques lui reprocher ce manque de fidélité.

y> Les chevaux du Mazeppa de Vernet, ceux du convoi de Verboeckhoven, sont-ils dans les mêmes conditions? Les premiers sont des chevaux sauvages, obéissant à tous les mouvements de leur nature, que l'éducation n'a pas modifiée; ils sont en pleine liberté, livrés à eux-mêmes; aucune entrave, aucun frein ne peut les retenir; ils sont seuls en face de leur ennemi, ils suivent pour se soustraire à ses atteintes l'instinct que la nature leur a donné. Les chevaux du convoi dont nous nous occupons, sont des compagnons de l'homme, conduits par des maîtres qui les ont domptés et sur la protection desquels ces animaux se reposent, ayant abdiqué leur indépendance.

» Ils traversent la forêt : au milieu d'un carrefour de chemins creux, ils se trouvent tout à coup en face de loups allâmes. S'ils étaient dans l'état de liberté, leur premier mouvement serait de se réunir en cercle, toutes les têtes au centre, et d'accueillir leur adversaire par des ruades. Sont-ils

libres d'agir dans l'occurrenee présente? Attachés l'un à l'autre, ils s'efforcent de briser leurs liens; des conducteurs les retiennent encore. Maigre cela, quel mouvement dans ces animaux! Quelle énergie dans leurs attitudes! Celui-ci a brisé les cordes qui l'attachaient, il se dresse, il fuirait s'il avait de l'espace; mais, pressé par tous ceux qui l'entourent, il se jette contre eux. Cet autre, débarrassé de toute entrave, commence à ruer, il retrouve sa nature, parce qu'il ne compte plus sur la protection de son maître. Cet autre s'enfuit de toute la force de ses jarrets. Ceux du fond commencent seulement à s'émouvoir.

» L'artiste a observé une gradation très judicieuse dans leurs mouvements; il s'est demandé compte, avant de commencer son tableau, de la marche ordinaire d'un semblable convoi.

« Quand ces conducteurs de chevaux traversent les grandes forêts de l'Allemagne ou de la Pologne, un éclaireur précède la troupe et se replie sur elle à l'approche d'un danger. L'éclaireur de la troupe que nous avons sous les yeux, a été attaqué brusquement par les loups; il a succombé; nous le voyons mort sur le premier plan. La troupe, ne recevant point d'avis, a continué sa roule; elle tombe au milieu de ses ennemis : les premiers sont attaqués, que ceux de la queue ne s'aperçoivent encore de rien. Cette explication justifie to usles mouvements du tableau.

» On a été jusqu'à reprocher à Verboeckhoven d'avoir peint des renards pour des loups. Ils auront pensé, ces critiques, que noire peintre, comme font tant d'autres, les exécutait d'imagination ou de souvenir. Nous qui avons vu les innombrables études qu'il a faites d'après nature, et pour ses chevaux et pour ses loups, nous qui avons vu les modèles et

les copies, qui avons pu 1rs comparer, nous ne pouvons assez admirer la fidélité de la reproduction. Ce n'est pas seulement sur des loups de ménagerie qu'il a étudié; nous avons vu chez lui un loup des Ardennes vivant; nous y en avons vu plusieurs morts, qui avaient été tués dans ces provinces, et non seulement nous les avons vus revêtus de leur peau, nous avons encore trouvé dans l'atelier le squelette articulé de l'animal.

» Verboeckhoven a mis dans son tableau des loups des Ardennes et des loups de Pologne, et il n'y a point en cela d'invraisemblance. On sait que ces animaux se croisent et que. poussés par le besoin, ils émigrent d'un pays à l'autre.

» Les différentes races de chevaux sont caractérisées avec une étonnante exactitude : deux forts chevaux flamands au milieu; celui qui s'enfuit, est un arabe pur sang; le mort est un vieux cheval de chasse anglais; celui qui rue, est un anglais aussi; puis voustrouvez des chevaux deMecklembourg, de Frise et d'Ardenne.

« C'est par la vérité des détails et par la correction du dessin , l'harmonie de la composition que se dislingue cette œuvre dont l'effet d'ensemble pourrait être plus saisissant. »

Faire faire son portrait par un peintre d'animaux, c'est s'exposer à des quolibets, et peu d'esprits sont de force à les braver. Verboeckhoven a peint pourtant le portrait de plusieurs personnages, mais il lésa choisis parmi des illustrations trop au-dessus des sottes plaisanteries pour s'en inquiéter. On a pu voir dans l'atelier du maître quatre por-

traits en grisaille ou au camaïeu, d'une remarquable facture et d'une ressemblance parfaite; ils ont été exécutés à Bruxelles. Ce sont : lu Horace Vernet, le peintre fiançais de batailles; 2° Robert Fleury, le peintre d'histoire qui était, en 1866, directeur de l'École française à Rome; 5° Soliman Pacha (un colonel français), M. Selves, alors au service de l'Egypte, et 4° Guillaume Schadow, directeur de l'Académie de Dusseldorf.

Un grand portrait équestre figurait aussi dans ce riche atelier de Verboeckhoven. C'était celui du roi Léopold Ier, grandeur naturelle. 11 est devenu la propriété de M. l'alderman De Keyser, sheriff pour Londres et Middlesex. Ce compatriote, né à Termonde, a l'ait bâtir, près de Blackfriars Bridge, un véritable palais, une sorte de vaste caravansérail sous le nom de « Royal Hôtel, » et il a placé le portrait équestre de Léopold Ier dans la dining room.

Verboeckhoven a souvent exprimé devant moi le désir de visiter l'Afrique et je croyais même qu'il avait fait le voyage d'Alger surtout afin de voir, dans leur royaume , les lions qu'il avaitipeints avec une prédilection marquée. Mais je me suis assuré que ses voyages se sont bornés à la France, à la Grande-Bretagne, à la Hollande, à la Suisse et à l'Italie H nous a rapporté de ce dernier pays une grande toile représentant des bœufs dans la campagne romaine, tableau qui figure aujourd'hui au Musée de Bruxelles. Dans ce même Musée, on voit un autre tableau d'Eugène Verboeckhoven : Un berger ramenai) l son troupeau à l'approche d'un orage. Il est à regretter que la Collection nationale ne possède pas un seul de ces charmants panneaux, qui sont les chefsd'œuvre du maître.

L'Angleterre a reçu plusieurs l'ois sa visite ainsi que la Hollande, trop voisine de nous pour qu'il négligeât d'aller voir

les merveilles du pinceau de Paul Potier et les pâturages oii le grand peintre avait trouvé ses modèles. Il fil également des voyages en Ecosse, dont les principaux siles lui onl procuré des objets d'étude bien différents de ceux qu'il avait habituellement sous les yeux en Belgique.

Toujours sur la brèche, ne désertant aucune de nos expositions nationales, il subit le sort de presque tout ce qui dure longtemps ; les modes changent et, au lieu d'applaudissements, on ne recueille plus que l'indifférence, sinon la critique acerbe. Il faut faire place aux jeunes.

C'est dans ces conditions qu'il exposait au Salon de 18(i0. L'accueil qu'il reçut cette fois, loin d'être bienveillant ne fut pas même équitable. Je (iris alors sa défense, et comme je n'ai point changé d'opinion depuis, je ne me fais aucun scrupule de reproduire ici un extrait de mes feuilletons insérés dans l'Observateur belge.

« Phénomène assez singulier, écrivais-je, tandis que liiascassal, Troyon, Rosa Bonheur obtiennent de grands et légitimes succès et demeurent originaux, tout en suivant la trace des maîtres flamands, nos artistes, en grand nombre, ne croient rien pouvoir faire de mieux que de se mettre à la remorque de nos voisins.

» J'admire Troyon; il a pour lui toutes les qualités des grands peintres; le sentiment harmonique de l'ensemble et le talent de la plus vigoureuse exécution. Je ne saurais avoir une égale estime pour le reflet Irès-attaibli de ces mêmes qualités, ou plutôt pour l'application des mêmes procèdes techniques que je rencontre sur les toiles de ses imitateurs.

» Après 1830, lorsque la Belgique éprouvait le besoin de démontrer à l'Europe ses droits à l'indépendance el à l'autonomie, nous prenions le plus grand soin de réunir en un seul

faisceau tous nos litres à la considération. L'illustration que donnent les arts cultives d'une manière supérieure, n'était point le moindre de nos arguments. Ce n'est point non plus celui auquel les nations voisines se montrèrent le moins sensibles; nous les vîmes s'accorder pour exaller avec nous le mérite de quelques-uns de nos artistes, au nombre desquels se trouvait Eugène Verboeckhoven. On peut dire que, pendant plus de vingt ans, l'Europe s'est disputé les productions de cet habile artiste, qui, jusqu'aujourd'hui, n'a cessé d'être en communication avec le public. Il est encore sur la brèche au Salon de 1860. Pouvons-nous oublier une aussi belle carrière? Le pays peut-il oublier de tels services? Pour moi, je professe une respectueuse reconnaissance envers ce talent.

» Ceux qui se sont permis l'insulte à l'égard de ce vétéran de nos artistes, ne sont point d'ici. Ils ignorent notre histoire contemporaine, ils jugent un homme de la veille avec la mesure du lendemain. Je veux les croire sincères dans leurs appréciations, mais je regrette profondément l'espèce de joie barbare avec laquelle ils semblent triompher, comme s'il s'agissait de terrasser un adversaire.

» Que peut-on reprocher à Verboeckhoven? d'être demeuré fidèle à lui-même. Depuis vingt-cinq ans, l'art a accompli une évolution d'un large développement, Verboeckhoven n'en a point tenu compte, il a continué à peindre dans sa propre manière. Il ne manque point de gens qui, encore aujourd'hui, aiment cette manière de représenter la nature, embellie en une certaine façon. D'autres ont le droit de la trouver trop léchée, trop peignée, trop peu réaliste. Je salue aussi l'avènement des progrès réels, incontestables ; mais je ne vois point de raison pour jeter de la boue à l'homme qui,

ayant atteint l'apogée de son talent, poursuit, à la fin de sa carrière, la voie qui lui a valu tant de succès.

» Les quatre tableaux exposés par M E. Verboeckhoven en 1 860 n'auraient point été dédaignes en 1836. Cet artiste est un de ceux qui ont le droit de compter sur l'attention de la postérité Eh bien! quand l'heure de la postérité aura sonne pour M. Verboeckhoven, ceux qui s'occuperont de ses œuvres ne trouveront point mauvais que, dans les dernières années de sa vie, il ne se soit point mis à la suite des Troyon. »

D'après Vapereau, Eugène Verboeckhoven n'aurait pas eu de maître. M. Herman Van Duyse affirme avec raison qu'il eu eut un , et des meilleurs , son père Barthélémy. Celait (il n'est pas inutile de le rappeler ici) un maître dans le genre de ceux que la plupart de nos grands artistes ont eu la chance de trouver dans leur père, artiste lui-même, Ce n'est point l'éducation que tout enfant peut aujourd'hui demander aux académies ou aux écoles de dessin; c'est renseignement de l'atelier, où la pratique prime la théorie; là, les leçons sont les exemples que l'élève ou mieux l'apprenti a sans cesse sous les yeux : Fabricando fil faber en est la devise, Apprendre à voir, le principe unique. C'est celui que Barthélémy Verboeckhoven inculquait à ses lils Eugène et Louis On l'a vu plus haut, Eugène avait été, dès l'enfance, rompu à tout l'aire ou plutôt à l'aire de tout.

D'après la notice de MUe Zoé de Gamoiul, Eugène aurait l'ait un passage assez long à l'Académie de (iand, dirigée alors par MM. Schooman et Van Toers. M. Van Duyse nous dit que

renseignent, do ces Messieurs n'inspirait aucune confiance au père Verboeckboven. L'incapacité des maîtres, d'après M • Zoe de Gamond, ne serait point l'unique cause qui a empêche Eugène d'achever ses études dans cette école. Voici I explication qu'elle en donne:

« La vocation instinctive de l'enfant, (ont jeune qu'il était, ni taisait manier le crayon et broyer les couleurs pour son plais,,-. Ce fut avec un vif chagrin qu'il se vit force d abandonner les occupations de son choix pour s'adonner entièrement, d'après la volonté inexorable de son père, au modelage en terre de toute espèce d'objets, sans aucun bu. .1 art, seulement comme industrie lucrative. De onze à treize ans, parle même motif de dure nécessité, Eugène fut envoyé a (^oncle, dans une fabrique de jouets d'enfants, moulés en carton, ou il eut le ridicule honneur d'être nomme maître et de dinger ces puérils travaux. De retour dans sa famille son goût pour le dessin le reprit avec plus de force; il s'y apphqua dans tous ses moments de loisir, et finit par obtenir ae son pore, a force d'instances, d'entrer à l'Académie de Gand. Eugène lit de rapides progrès, passa toutes ses classes en deux ans et, se présentant au concours de la première classe, au modèle vivant, dernier degré à franchir pour le concours du grand prix, il voyait déjà la carrière ouverte devant lu,, et, plein de la conscience de son talent, il se livran a de brillau.es espérances. Alors se répéta l'exemple de ces jugements si tristes et si routiniers des corps académiques. Verboeckhoven était l'un des élèves les plus pauvres; comment s'imaginer que le .aient ira se loger là de préférence? Un seul des juges le désigna pour la seconde placeles autres le reléguèrent à la cinquième. Le jeune artiste, indigné, se retira de l'Académie. »

Je mé permets de citer encore ce passage, en contradiction avec les assertions de M. Herman Van Duyse, parce que j'ai tout lieu de croire ces particularités de l'enfance de l'artiste, rapportées par Mllc de Gainond, directement communiquées à l'écrivain par Verboeckhoveu très lié avec la famille de celle-ci. Il assistait souvent aux réunions hebdomadaires d'un salon dont Alfred Nicolas a fait une peinture assez fantaisiste : j'y étais moi-même fort assidu. La notice à laquelle ces détails sont empruntés, a paru dans un recueil périodique à la direction et à la rédaction duquel j'ai pris assez de part. Verhoeckhoven, que je voyais fréquemment, avait dessiné le lion qui sert de vignette à la publication (1); il n'a jamais élevé la moindre objection contre le récit de l'auteur.

Que l'existence d'Eugène Verboeckhoveu ait été laborieuse, féconde et honorée, c'est ce qui ressort de tout ce qu'on vient de lire; c'est, en outre, officiellement confirmé par de nombreux documents authentiques.

Dès l'année 1825, il obtient, à l'Exposition de Douai, une médaille d'argent; en 182,'>, la même distinction lui est décernée dans celle même ville. Déjà en 1821, à l'Exposition de Paris, il avail reçu une médaille d'or. Pour la troisième fois Douai, reconnaissant ses progrès, lui donne, en 1829, une médaille d'or II en avait obtenu une semblable, eu 1825, à Lille. Puis il reçoit successivement la même récompense :

(1) J'en ai conservé le cliché; il orne le litre de la présente nolice.

à Bruxelles en 1853, à Lille en 1834, à Bruxelles en 1856, à Paris en 1841. En 1855, le jury de l'exposition de celte même capitale lui décerne la grande médaille, Enfin, la Société pour l'encouragement des beaux-arts de Garni lui avait offert, eu 1838, une palme en or.

Quant aux distinctions décernées par les souverains , Verboeckhoven était commandeur de l'Ordre de Léopold de Belgique, décoré de la Croix de 1er, chevalier des Ordres de la Légion d'honneur, du Mérite de Saint-Michel de Bavière, du Christ de Portugal.

Membre de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique depuis 1845, il était aussi membre effectif de l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers et de l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg.

Durant les premiers jours qui suivirent les événements de septembre 1830, Eugène Verboeckhoven avait été nomme, par le Gouvernement provisoire, directeur des Musées de Bruxelles. Celait là une mesure conservatrice que la seule autorité existant alors avait cru devoir prendre, quoique les Musées lussent la propriétéde la ville. Cette mission temporaire cou liée a l'éminenl artiste a dû prendre lin dès que l'administration communale reconstituée rentra en possession de ses droits, l'ne commission directrice des Musées existait avant la révolution, elle l'ut réintégrée. Plus tard, lorsque la ville de Bruxelles eut cède ses collections à l'Étal, une nouvelle commission directrice des Musées royaux de peinture et de sculpture fut instituée. Verboeckhoven eu faisait encore partie au moment de son décès.

L'œuvre d'Eugène Verboeckhoven est immense; ses tableaux, ses dessins, ses éludes se comptent par milliers; ce serait un travail énorme que d'en rédiger le catalogue complet. Je ne l'entreprendrai point ; l'espace réservé à la présente notice dans l'Annuaire de l'Académie ne suffirait pas.

Toutefois, afin de venir en aide à celui qui voudra un jour accomplir cette lâche, j'en essaierai une ébauche.

Voici d'abord les sources où l'on pourra puiser plus lard. Il y a, en premier lieu, les collections Voituron et Vanderhaeglien dont j'ai donné un rapide aperçu; vient ensuite la liste qui accompagne, dans le Recueil encyclopédique belge, la notice de MUï de Gamond, et enfin celle qui fait suite à l'article li. Verboeckhoven dans l'édition de la Bibliographie académique, publiée en 1874.

Ou pourra encore puiser des renseignements dans le catalogue de la vente, après décès, qui a eu lieu au printemps de celte année à Paris. On y trouve, en lout, 252 articles; à savoir : 107 peintures, tableaux et études; 142 dessins el 5 pastels.

Dans l'essai de catalogue que je place à la lin de ce travail, j'ai rangé les tableaux suivant l'ordre alphabétique des noms des villes où ils se trouvaient lorsque les relevés précédents ont été opérés.

Pour les estampes, je me suis servi du travail de MM. Linnig et Hippert, complète au moyen des pièces que possède la Bibliothèque royale de Belgique.

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