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Eugène Le Roy, romancier du Périgord, sa vie et son oeuvre [microforme]

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Ï E NOM même d'Eugène Le Roy est peut-être inconnu à 4 la plupart des lecteurs de cette Revue, et si j'étais sûr qu'ilen fût ainsi, je ne songerais pas à m'en étonner, caren France même Le Roy est loin d'avoir obtenu la notoriété à laquelle son talent littéraire et la haute portée sociale de son œuvre devraient lui donner droit, semble-t-il. Mort il y a deux années seulement, après une longue vie de près de soixantedix ans tout entière consacrée au travail, il a laissé derrière lui une demi-douzaine de romans ou recueils de nouvelles dont trois au moins sont des chefs d'œuvre,et pourtant il n’est guère connu, en dehors du milieu local de ses compatriotes dont il a pour toujours fixé dans ses livres la façon de sentir originale comme les aspirations les plus profondes, que d’un petit cercle d'amis, de lettrés, de curieux, qui s'intéressent à la description de la vie populaire, peut-être aussi au travail de propayande républicaine et d'organisation paysanne que quelques convaincus, comme Le Roy lui-même, ont récemment essayé dans certaines provinces un peu arriérées de France. De cette obscurité, de cet oubli relatif dont les admirateurs de Le Roy souffrent pour lui, il serait aisé de trouver les raisons. D'abord, Le Roy a toujours été 1n modeste, l’homme le plus simple et le moins personnel qu’il soit possible d’imaginer. Il n’a jamais été capable de parler de lui-même, et d’aider à son succès par l'adresse ou l'intrigue. Sa vie tout entière s’est écoulée en province, à la campagne, dans une quasi-solitude, loin des centres où l’on fait des amitiés utiles, où se préparent les réputations littéraires. Surtout, plus que cet isolement, la nature même des sujets qu’a .raités Le Roy, la catégorie de gens à laquelle s’est appliquée son observation consciencieuse, étaient peu propres à lui assurer un publie

nombreux, À éveiller autour de son nom, parmi la masse de ceux qui lisent, cet intérêt que vient ensuite aider la réclame des éditeurs.

Les écrivains qui comme Flaubert, Daudet, Balsne, se sont attachés à la peinture des milieux bourgeois, plusencore ceux qui, tels Hervieu où Paul Bourget, ont tenté de décrire les classes privilégiées qui mènent la haute vie, ln société aristocratique dont la moralité déc ncertante a déjà en ellemême quelque chose de l'attrait du fruit défendu pour la foule des gens à convictions mal assurées, ces écrivains sont sûrs d'avance, lorsqu'ils publient un livre, d'être lus et diseutés, sinon de pire. Le Roy, lui, n'a jamais mis en seène dans ses romans ou nouvelles que des paysans ou des miséreux, De ses deux plus beaux livres, l'un, le Moulin du Frau, sorte d'épopée simple et grandiose de la vie paysanu au XIXème siècle dans une province de France à la sauvage beauté, nous décrit la vie, toute unie, toute calme, ricne pourtant de charme pittoresque non moins que de vie intérieure, d’une famille de meuniers établis de père en fils, dès avant la grande Révolution, dans un vieux moulin à eau à l’ancienne mode, flanqué d'une bonne vieille maison périgordine à toit aigu, bâtie sur la pente d'un coteau:—l'autre, Jacquou le Croquant, est l'histoire d’un gueux périgourdin, rendu orphelin dès son bas âge par la cruauté du seigneur du lieu, réduit par l'injustice sociale à mener en plein dix-neuvième siècle, dans cette région boisée de la Forêt Barade où les journaliers agricoles ne trouvent point à gagner leur vie tant la terre y est pauvre et les salaires minimes, la vie d’un de ces Jacques du temps passé, d’un de ces Croquants du Périgord si férocement réprimés par l'amiral Coligny et Henri IV.

Les héros de Le Roy, les personnsges habituels ce ses livres sont, en dehors des prêtres et des nobles de campagne, des bûcherons, des bergères, des charbonniers, des vignerons, des artisans de métiers divers, les gens du peupie enfin, et du peuple des campagnes, celui de tous le plus méconnu, auquel on rend le moins justice, toute cette immense humanité anonyme d’hunuiliés et d’offensés qu'a su animer d’une vie si

ne rome

puissante Tolstoi, auquel Le Roy fait plus d'une fois singer par la sincérité profonde du eœur et l'ampleur du talent, Voilà une France bien différente, n'est-il pas viui, de cette France brillante et frivole, toute adonnée à la recherche du plaisir, à iaquelle nous a habitués le roman à la mode, et que tant d'étrangers, animés d'intentions plus où moins bienveillantes à notre égard, #. plaisent à considérer comme représentant réellement la France moderne, peut-être parce qu'ils n'en voient eux-mêmes point d'autre au cours de leurs séjours dans le Paris amuseur et cosmopolite où de leurs cxcursions rapides et inattentives le long de nos routes. Un souffle plus frais, Dieu merci, quelque chose comme le modèle d'une sérénité nouvelle, nous vient du pays des Pierres, des plateaux arides, des forêts, des fertiles vallées qu'a décrites et animées Eugène Le Roy, Et si nous trouvons chez lui à un haut degré les qualités par excellence de l'artiste qui s'inspire du peuple: un sentiment exquis de la nature, en étroite harmonie avec son patriotisme local, l'amour des humbles, une compréhension profonde de l'âme populaire, aidée d’un secret instinct de l'histoire, de la vie héroïque et légendaire du Périgord dans le passé, nous découvrons encore dans son œuvre quelque chose de plus, qui lui donne une portée plus génér-le, même une valeur historique et sociale, Ses romans paysans sont un tableau des tentatives faites par le peuple depuis la Révolution pour compléter son affranchissement commencé alors, de ses luttes pour la conquête d'un peu plus de liberté et de justice, et dans toute la littérs‘ure française je ne connais personne qui ait su voir et faire aimer, comme Le Roy, avec un accent d’entière sincérité, avec la force d’un instinct extraordinairement pur et droit, les qualités sérieuses, l'effort tenace vers le mieux, l'inlassuble optimisme de la France républicaine et paysanne.

Comine Guillaumin, le romancier rural du Bourbonnois, Le Roy appartient à c- groupe d'écrivains provinciaux, — on pourrait presque dire cette Pléiade, tant ils sont aujourd’hui nombreux, avec la même variét ‘ attrayante dans leur génie qu’il y a de différences et de contrastes entre les diverses

régions de notre France —qui, peu connus souvent en France, à peu près ignorés à l'étranger, ont circonserit leur observation à des milieux particuliers qu'ils étaient d'autant mieux à même de bien rendre qu'ils en étaient eux-mêmes originaires, Ferdinand Fabre a peint dans ses romans la dévotion rustique et populaire dans les Cévennes méridionales, Emile Pouvillon a décrit ln vie des paysans languedociens et gascons ‘ugène Le Roy, lui, écrivain et bourgeois campagnard, n'est jamais sorti du Périgord. ‘Aller à Paris! je n'y ai jamais pensé”, dit-il lui-même quelque part, Le pays qu'on aporçoit dans ses livres, c'est le pays de plateaux calcaires, parcouru de rivières alertes, avee, à l'horizon, les premières pentes du massif central, pays dont la plus grande beauté est dans l'éclat de ses prés toujours verts, qui s'étend au nord-est de Périgueux, dans la direction du Limousin, Plus au sud, c'est la forèt Barade, le lieu de naissance et le théâtre des exploits de Jacquou, Croquant et justicier, qui, une nuit, à la tête des paysans révoltés, donna l'assaut au château de l'Herm, le repaire du méchant comte de Nansac, Cette forêt, en partie défrichée aujourd'hui, et que traverse maintenant la ligne du chemin de fer de Périgueux à Brive, a inspiré à Le Roy ses plus belles pages: jamais, à aucune époque de notre histoire littéraire pourtant si riche on n'a mieux su rendre la poésie des grands bois, leur mystère, leur prodigieux silence. Pour s'en rendre compte, il suffit de lire, dans Jacquou le Croquant, le chapitre où l’auteur raconte l'enfas + misérable du pauvre Jacquou, abandonné à lui-même dan. ia vaste forêt solitaire tandis que son père est en train de mourir aux galères et sa mère occupée à gagner, par un travail épuisant pour une femme, les quelques sous qui la font vivre, elle et son enfant.

Cette campagne du Périgord, si grave que les plus beaux jours d'été semblent impuissants à la dérider, conserve aujourd’hui encore son aspect üe l'é e féodale, La pauvreté des habitations paysannes, leurs murs décrépis, l'air d'abandon qu'elles ont souvent reportent au long passé d’oppression et de misère des anciens serfs du sol. Au bord

des ravins boisés s'élèvent des bâtinnen MassivVes, qui tiennent de la grome ferme et du château, fortes métairies dont l'aspect &uerrier étonne: encore aujourd'hui le parler populaire les désigne du nom de repaires, Fières et misérables comme des Dom Quichotte, les gentilhommières vacantes montent leur garde inutile eu sommet de outes les collines: même ! i jovialité tapageuse des nobles campagnurds périgourdins, ces hobereaux que la pauvreté, ln mort, lex 'éparts ont fait disparaitre du pays dont ils étaient jadis les maîtres, n'anime plus désormais cette nature, dure comme ln race paysanne qui s'y perpétue.

Toute la vie traditionnelle et paysannne de la région est aujourd'hui concentrée dans les longues foires qui se tiennent périodiquement dans les bourgs, bâtis le plus souvent sur une hauteur, au pied +: 4 murailles d'un ancien château, dans une situation inexpusnable, Deux sortes de réminiscences y survivent surtout dans la mémoire des gens: celles de la domination anglaise, des luttes héroïques pour la ‘ibération du sol pendant la guerre de Cent ans, et celles de la fièvre révolutionnaire et patriotique qui s'empara du pays en 1789, car, lorsque la Révolution éclata, le Périgord fut l’un des premiers À y adhérer. C'est dans la rue sonore ct babillarde, long passage entre des boutiques ouvertes, d’un de ces bourgs périgourdins, de Montignac, la patrie du moralisie Jeubert, que se trouve la maison où a vécu et travaillé Eugène 1 toy,

Un essayiste parisien, admirateur de Le Roy, ay eu la curiosité du Périgord par ses livres, a fait le pèlerinage de Montignae, et le récit qu'il a donné de son voyage permet de se représenter l'entourage immédiat de l'artiste. Imaginez la demeure d'un notaire d'autrefois: un escalier à rampe de bois sur lequel s'embranche, à mi-hauteur d'étage, un deuxième escalier qui s'en va zigzaguant dans l'ombre; un couloir qui zigzague aussi—ces vieilles demeures sont tracées au hasard, comme les chemins entre les chams,—-puis, dans le fond, une pièce très spacieuse, ouverte sur la vallée, claire, mais rendue un peu grave à la vue par la sombre armée des livres qui recouvrent ses murs, par la table laborieuse et les paperasses :

Balzac, sinon la réalité, vous a montré un tel intérieur. Imaginez, dans ce décor, un homme Agé, presque un vieillard, qui, agitant sa barbe et sa crinière de lion blanchi, vous dévisage avec des yeux extraordinairement limpides et jeunes: tel apparut à son visiteur Eugène Le Roy.

La première impression, très vive, fut confirmée par la conversation amicale, d'intérêt passionnant, qui s'engagea entre les deux hommes: Eugène Le Roy réalise à la perfection, moralement et même daus son extérieur physique, le type du républicain de 1848, c’est-à-dire des républicains les plus vrais, les plus sincères, les plus dévoués à leur idéal désintéressé, qu’il y eut jamais en France. Fils de gens simples, il passa sa vie dans les grades subalternes de l’armée, puis dans les modestes fonctions de percepteur à Montignac. C’est sans doute pendant les longues années vécues en compagnie des soldats français—il fut longtemps adjudant dans un régiment d’infanterie—que se fortifia chez Le Roy ce chaud patriotisme, inséparable chez lui de l’idée républicaine, qui transparaît à chaque page de ses livres. Plus tard, dans sa tranquille carrière administrative, les loisirs provinciaux ont entretenu la fraîcheur de son esprit, la vivacité de ses goûts, l’agilité de sa plume. Ila gagné sa vie, élevé ses enfants, produit sans hâte deux ou trois chefs d'œuvre.

Mais Le Roy est si simple, si complètement dégagé de cette affectation, de cette vanité qui malheureusement sont trop souvent la rançon de l’originalité littéraire, qu’il ne parle jamais de lui-même dans ses écrits: c’est bien moins aux événements de sa propre existence qu’il cherche à nous intéresser, qu’à la vie même de sa province. (Cela ne veut pas dire que dans ses livres on n’aperçoive pas l’homr.e derrière l'auteur. Bien au contraire, dans l'éloge enthousiaste et répété que font les campagnards de Le Roy de la vie en plein air, de l'existence libre et saine du propriétaire paysan à qui le produit de son travail assure l'indépendance, dans l’ardeur des convictions républicaines et démocratiques qu’il leur prête, on reconnaît aisément ges goûts à lui, ses propres aspirations. Ses personnages mènent la vie qu’il

n’a cessé de considérer lui-même comme la plus belle: la vie de l’homme indépendant, sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. A ce point de vue, le Moulin du Frau, en même temps qu'il est un magnifique tableau de la vie des campagnes du Périgord depuis l’époque du règne de Louis-Philippe jusqu’à nos jours, peut être considéré comme une espèce d’autobiographie élargie de Le Roy. A la fin du livre, la mort du meunier Sicaire, qui s'éteint doucement, sans souffrance, à quatre-vingt-quatre ans, au milieu des siens, par un beau jour d'été périgordin, pendant qu’un de ses petits-neveux chante auprès de son lit la Marseillaise, et après qu’il a demandé au père de famille, son fils adoptif, de venir l’avertir dans sa fosse au cimetière, le jour où les derniers Prussiens auront quitté l'Alsace, c’est la mort de Le Roy lui-même : c'est dans de telles pensées et dans ce cadre d'intimité familiale, que s’est achevée sa vie à Montignac, il y a moins de deux ans. L’horreur de Le Roy pour la vie enfermée, malsaine, éloignée de la nature, que notre civilisation moderne impose à tant d'hommes, se révèle dans la donnée fondamentale du Moulin du Frau: Hélie Nogaret, un jeune paysan qui a ambitionné, comme tant d’autres de ses pareils, de poursuivre une carrière libérale, s'aperçoit après quelques années qu'il fait fausse route, et quitte joyeux les bureaux de la préfecture de la Dordogne pour revenir au Frau apprendre auprès de son oncle, le meunier Sicaire, le métier que ses ancêtres ont fait de père en fils. Il épouse une paysanne, sans le sou comme lui, mais aimante et bonne ménagère, et c’est là, dit-il, la meilleure affaire qu’il ait faite de sa vie. Ensemble ils élèvent sept enfants, dont leur père, de propos délibéré, fera, non des messieurs, mais des meuniers et des travailleurs de la terre, sauf un seul, que les hasards de l'existence poussent dans l’état militaire, ce que ne regrette pas son père, un peu chauvin comme Le Roy lui-même, car, ainsi qu’i l’exprime pittoresquement en son langage paysan: “II faut qu’il y en ait pour monter la garde, à seule fin que les autres travaillent tranquilles.”

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Dans ce thème si simple, que Le Roy a développé d’une manière à lui personnelle, lente, calme, en bon écrivain provincial pour qui les journées sont longues, commencent de bonne heure et ne sont point interrompues par les multiples dérangements qui accablent les gens des villes, il a su faire entrer sans effort la vie du peuple d’une province de France au dix-neuvième siècle. Il conte avec une verve plaisante, sans se presser, avec une abondance de détails, une minutie de renseignements qui à elle seule suffit à faire comprendre que lui-même a dû mener la vie de ceux dont il parle. Nul parisianisme, je l'ai dit, nul sacrifice à la mode dans ce style: Le Roy ne vise jamais à l'effet littéraire. L'amour instinctif, profond, de la terre périgordine, un sens fort des impressions champêtres reçues dans l’enfance, qui sont peut-être ce qui attache de la façon la plus solide et la plus durable un homme au pays où ilest né, font sans doute le meilleur de la savoureuse originalité du Moulin du Frau, Dans le portrait de l'avocat du procès Pasquetou, dans celui, à mourir de rire, du sorcier de Prémilhac, qui guérit un garçon meunier de ses rhumatismes en l’enfermant pendant une demi-journée dans un four de boulanger encore à moitié chaud, il y a des qualités de description pittoresque qui n’ont rien à envier aux meilleures pages de Daudet.

Un trait bien caractéristique de la disposition intime d’Eugène Le Roy, c’est le goût des réflexions morales et sentencieuses, tout un côté rêveur et contemplatif de sa nature qui le fait s'égarer souvent en considérations générales où un critique sévère pourrait bien trouver parfois quelques longueurs, mais auquel nous devons aussi tant de pages charmantes d'humour et de malicieux bon sens populaire. N'’oublions pas que Le Roy est du pays de La Boétie, de Montaigne, de Fénelon, de Joubert : quelque chose de la finesse spirituelle, de la sagesse avisée de ces moralistes existe, semble-t-il, jusque chez les plus humbles fils de la race périgordine, dont Le Roy est sorti. Mais ce que ni Montaigne, ni Fénelon, n’ont vu et ne pouvaient guère voir, Le Roy l’a vu et l’a su faire vivre de cette vie supérieure qu’ont seules les créations spon-

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tanées de l’art populaire: les mœurs traditionnelles, les vieilles coutumes, le mode de sensibilité spécial, produit de l’atavisme, des petites gens du Périgord dont l'existence continue de s’écouler, dans ce siècle de changements rapides, comme celle de leurs ancêtres, toute unie, toute simple, réglée par le soleil, les saisons, les travaux de la campagne. A l'occasion d’un séjour qu'il fait à Hautefort chez une de ses tantes, Hélie Nogaret nous décrit ce vieux bourg, si caractéristique des bourgs périgordins, avec ses maisons groupées en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château, et la place pierreuse, en pente raide, où jadis, lors des foires de la St. Roch, les ours des saltimbanques grimpaient, à la grande joie des enfants, sur le vieil ormeau tricentenaire planté au temps de Sully. Puis ce sont les fêtes populaires, ces amusements traditionnels des paysans qui à l'amateur éclairé de folk-lore apprennent tant du passé et de la sensibilité profonde d’une race: le jugement de Carnaval (le mercredi des Cendres), les processions de la Saint-Jean, celle de la Saint-Rémy, à Auriac, où se célèbre chaque année une fête religieuse si analogue aux touchants pardons de cette vieille Bretagne qu’elle donne à penser que ceux-ci, leur pittoresque local mis à part, représentent bien moins une forme spéciale de la dévotion populaire dans cette province, qu’une coutume religieuse générale de l’ancienne France.

Le Roy aime tout de son Périgord, même la cuisine, renommée à juste titre: aussi, soit qu’il nous parle de ces vôtes ou assemblées annuelles des villages, où il nous promène avec lui à loisir, comme pourrait le faire un vrai paysan, soit qu’il nous raconte une noce à Brantôme, il nous décrira complaisamment de longues ripailles, ces plantureux repas qui sont encore aujourd’hui, dans les provinces, une tradition bien française. Cette manière lente, lourde, de conter, celle d’un paysan disert qui aime à prendre son temps pour raconter son histoire, paraît d’abord un peu massive à qui lit pour la première fois un roman de Le Roy, mais on s’y fait à la longue, et elle plaît. Elle est d’ailleurs allégée et emportée, cette narration lente, par l'allure vigoureuse, alerte et débridée,

du style de Le Roy, de ce style plein d'expressions locales, imagées, pittoresques, et pourtant toujours soutenu par un sentiment exact de la syntaxe du français le plus sûr, Mais c'est en vain, il me semble, que j'essaie en ce moment de donner une idée de l’inépuisable richesse poétique et pittoresque de cette espèce de Livre d’or de l’année rustique en Périgord qu’est le Moulin du Frau. C’est que l’auteur a mis dans ce livre le résumé de l'expérience de toute une v‘*: on y trouve à la fois la fraicheur de l’âme enfantine, toute la fougue de la jeunesse, et la maturité de pensée d’un homme fait. La poésie secrète des souvenirs d'enfance, l'espèce de raz de marée des sentiments qui envahit l’homme qui sur le déclin de l’âge regarde en arrière la vie et entreprend de raconter ses mémoires, choses minimes, connues de lui seul, qui font tressaillir le cœur, Eugène Le Roy a su manier et exprimer tout cela avec une maîtrise dont la foule avide de lectures faciles ou de romans mondains ne se rendra point compte.

Telle est l’œuvre admirable de l'écrivain paysan dont on a pu dire très justement qu’il # écrit une suite modeste aux Jours d’Hésiode, aux Géorgiques de Virgile. Mais les romans d'Eugène Le Roy doivent-ils être considérés seulement comme un régal littéraire pour les délicats charmés de cette simplicité rustique qui sans effort atteint ou dépasse l’art des plus raffinés, comme des chefs d'œuvre de psychologie paysanne, où l'observation ethnique est si précise, où l’on sent si bien l’homme en communion étroite avec le 80! qu’il habite qu’on pourrait en quelque manière voir dans des livres comme le Moulin du Frau, comme Jacquou le Croquant, le testament moral d’une race? Ou bien n’ont-ils pas, ces romans, une portée plus générale, n’apprennent-ils pas quelque chose de plus à celui qui les lit dans un esprit de sympathie vour l’auteur et ses humbles héros, quelque chose qui leur donne une valeur historique et sociale? A cette question je n’hésite pas à répondre par l’affirmative. Et en présence d’un homme d’une aussi absolue sincérité, d’une droiture aussi entière que Le Roy, il n’est besoin pour y répondre, pour deviner d’avance, avant de l’avoir compris

en lisant ses livres, quel sera l'évangile politique et social d’un tel apôtre—car Le Roy est non seulement un artiste, mais un penseur et un apôtre—, que de se demander quels ont été, depuis qu’il a cessé d’être un enfant, les sentiments les plus profonds de son âme, quelle; sont les passions qui ont dominé sa vie.

Ces passions sont au nombre de deux: la république, l'amour du paysan. Dans son œuvre nous apercevons en raccourci, d'une part l’histoire, réduite aux proportions d’une seule province, le Périgord, mais significative pourtant pour la France entière, des longs efforts, plusieurs fois déçus par de cruels échecs, par lesquels s’est affirmée et finalement établie en France l’idée républicaine: d’autre part une vue d'ensemble des revendications que la fraction la plus déshéritée de la France paysanne n’a cessé de faire entendre depuis plus d’un siècle et fait encore entendre aujourd’hui pour obtenir une plus juste répartition du sol.

J'ai dit que Le Roy est un type authentique du républicain de 1848. Pour lui l’histoire de France commence réellem.nt à la grande Révolution: son patriotisme est celui des volontaires de 1792, sortis des masses populaires pour s'opposer à l'invasion. Les personnages principaux de ss romans, romans historiques en quelque manière, sont des gens qui incarnent les vertus républicaines de lutte pour une idée, de dévouement au bien public; l’époque à laquelle il les situe, c'est 1815, 1830, 1848, c’est-à-dire l’époque des crises successives par lesquelles s’est manifestée dans l’histoire de notre pays l'importance grandissante du peuple, qr° france a été si long à faire son éducation politique. vacquou le Croquant a pour centre le récit d’une révolte de paysans périgordins qui, peu après la chute définitive de Napoléon, brûlent le château d’un noble persécuteur et malfaisant. C’est la description de l’époque des ultra-royalistes, où les nobles revenus d’exil réclamaient des fers, des bourreaux, des supplices pour le peuple devent jacobin et indévot. Ce livre, si plein de pitié humaine pour ceux qui souffrent, est un livre symbolique, et Jacquou le Croquant n’est pas

seulement Jacquou, mais tout le Périgord de jadis, en révolte à l'assaut des châteaux, en lutte rancunière et forcenée contre les féodaux.

Sicaire, le meunier du Frau, est le type achevé G'un de ces hommes qui dans toutes les provinces de France ont lutté ardemment pour la République avant et après l’avénement du second empire, et que la génération actuelle en France ne comprend plus, et traite avec un insuffisant respect, sans doute parce qu’elle ne se rend plus compte de ce que c'était que d’être républicain avant 1870. Le grand-père de Sicaire était un volontaire de 92; un de ses oncles fut tué à Jemmapes; lui-même est arrêté au moment du coup d'Etat de 1851, et conduit à Périgueux, les menottes aux mains, entre deux gendurmes, victime de ses convictions républicaines. Moins de quatre ans auparavant, cependant, ç'avait été un enthousiasme universel à Périgueux à la proclamation de la République: légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous s’unissaieut pour l’acclamer, Les pages où Eugène Le Roy nous décrit cette époque extraordinaire, où l'on plantait des arbres de liberté dans tous les villages, où f ‘areur la gravure du Curé patriote, les buffleteries croisées sur sa soutine, et l’arme au bras devant une mairie, sont parmi les plu; vivantes de son livre: elles respirent la joie et l’ardeur que seuls les convaincus ont en partage. Et plus tard, un des plus grands bonheurs de la vieillesse du meunier sera d’assister à la belle fête patriotique de l'inauguration à Périgueux, en 1873, de la statue de Daumesnil, l’héroïque défenseur de Vincennes: ‘‘De ce rassemblement, dit le vieillard, d'hommes venus de toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, mee.ieurs, qui sans se connaître fraternisaient ensemble, se dégageait la pensée d’une France républicaine qui nous consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.”

Peut-être ai-je un peu longuement insisté sur ce caractère patriotique et républicain de l’œuvre de Le Roy, mais il en est l'essence même. Une œuvre de ce genre nous fait mieux comprendre, nous permet de résoudre dans une certaine

mesure ce problème difficile même pour les historiens qui en ont fait l’objet spécial de leur étude : pourquoi et comment la France est devenue républicaine, C'est que derrière les défaillances individuelles des hommes, derrière les insuffisances qui sont celles de tout régime, présent ou passé, elle nous fait voir et toucher du doigt des réalités politiques profondes: l'aspiration de tout un peuple vers une forme de gouvernement qui semble lui offrir une plus grande somme de liberté,

L'autre passion dominatrice de la vie de Le Roy, ça été l'amour du paysan. Cet homme, ce stoïque qui s’est contenté pour lui-même d’une vie médiocre, austère, ce penseur dont toute l’œuvre respire une si belle sérénité, ne se résigne pas à l'injustice dont souffrent autour de lui tant de déshérités. La misère du paysan périgordin est une tristesse qu’il n'accepte pas; il ne peut admettre que dans ce Périgord, auquel s'attache presque dans le monde entier un renom de bonne chère et d’abondance joyeuse, il y ait encore actuellement, plus de cent ans après la Révolution, tant de malheureux. Et à ses yeux la cause du mal est dans le développement excessif des grands domaines; le remède, dans une meilleure distributioa de la propriété ”-ncière qui assurerait à chaque habitant des campagnes, aux journaliers, aux métayers, aux manœuvres d’aujourd’hui, une portion du sol cultivable—il y en a assez pour cela—suffisante à lui procurer le bien-être dû au travail. ‘La grande propriété, dit-il, est le fléau du paysan et la ruine d’un endroit.” Autant la condition du paysan propriétaire, qui ne relève que de ses braset de sa volonté, qui tire de son fonds sa vie et sa liberté, est heureuse, autant celle du paysan mercenaire, esclave de la glèbe, est incertaine et misérable.

Non sans doute qu’on puisse appeler Le Roy un socialiste, au sens varlementaire de ce mot: il se contenterait, j'imagine, de la solution qui est actuellement apportée à un problème semblable en Irlande, où de la disparition graduelle du landlordisme va résulter bientôt une nouvelle classe sociale de fermiers autonomes propriétaires du sol. Il s’en distingue surtout, des socialistes, en ce qu’il est loin de considérer comme un idéal, ainsi que beaucoup d’entre eux, l’exode en

LA

masse des paysans vers les villes, pour aller y grossir l'armée ouvrière. La dépopulation des campagnes le désole, et l’ambition actuelle du cultivateur Ge devenir facteur, employé ou domestique à Périgueux ou à Paris, lui semble non pas un progrès social, mais un recul en arrière, car pour lui le travail le plus noble, le plus beau de tous, le travail sacré par excellence, c'est le travail des champs.

Le Roy est un démocrate rural qui veut reprendre où elle fut laissée l’œuvre interrompue de juillet 1789: ln répartition des domaines. Sa formule, c’est: la terre au paysan. Son ambition, c'est de constituer une solide démocratie rurale de paysans possesseurs ayant leur vie et leur indépendance assurées. Cette ambition, comme ses convictions républicaines, est en rapport étroit avec son patriotisme, un patriotisme robuste, mais éclairé, et plus fort que tout, car Le Roy aime la France comme '+ paysan aime sa terre. Parlant dans le Moulin du Frau de la bataille de Coulmiers, où les mobiles de la Dordogne firent si bonne figure, il exprime l'itée que la levée en masse, et l'énergie individuelle de chaque Français, bien dirigée, aurait pu, à cette période de la guerre, sauver le pays. Quoiqu’on puisse penser de cette opinion, le reraède qu’il préconise aux souffrances présentes d’une partie de la population paysanne serait pour la France la meilleure garantie de sa sécurité dans l'avenir au cas d’une nouvelle tentative d’invasion étrangère, car n’est-on pas en droit de dire qu'une France défendue pied à pied par des millions d'hommes dont chacun possèderait le morceau de sol qu'il occupe, serait inexpugnable ?

J'espère avoir suffisamment montré quelle est dans la littérature française moderne la grande signification d’une œuvre telle que celle d'Eugène Le Roy. Elle nous fait connaître la vie française des provinces, ignorée des étrangers, si différente de la vie factice et de surface du Paris cosmopolite. Une étrange émotion, je ne le cache pas, mêxée d’une fierté patriotique, s’emparait de moi quand, relisant avant d'écrire cet article les romans et nouvelles de Le Roy, je songeais à l’extraordinaire personnalité de ce sous-officier sans culture,

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que ses parents, faute d'argent, ne purent envoyer au collège. Vraiment, que faut-il penser d'une race paysanne qui produit de tels hotnmes? N'est-il pas comme un symbole des dons exceptionnels, souvent contradictoires à force de richesse, du génie français? Il a été trop intelligent pour ne pas découvrir dans l’histoire le rôle nécessa.re de ln violence—ce n'est pas, hélas, par la douceur que”'se fait le progrès—, et d'autre part il a su nous présenter, dans sn famille comme dans ses livres, le modèle d’une France sage, vertueuse uvec facilité, aussi souriante dans sa vie du foyer qu'énergique au jour de la révolte. Cette France existe, n'en doutons point: dans les livres de Le Roy, mieux que nulle part ailleurs, on goûte la noblesse et le charme de ses vertus traditionnelles, les qualités sérieuses et bonnes de sa population, Et je m'estimerais heureux si quelqu'un de mes lecteurs, témoin plus tard au cours d’un voyage du dur labeur du peuple des cam:,agnes, pouvait se sentir incité à de l'estime et à de la sympathie pour lui par le souvenir de celui qui a tenté d'évequer dans ces pages la vision lointaine d'un homme et d'une race.

Henri Lesrau

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