LA BUVETTE
Et, fixement ouverts, ses deux grands yeux rêveurs D'une étrange façon regardent les buveurs.
Ils arrivent en foule çt passent devant elle :
La dan\e au teint de lis, rajustant ^a dentelle,
Devant le verre plein fait la moue un moment.
Dans la chaise à porteurs remonte lestement.
Et se balance au son de la valse allemande;
Le bon bourgeois, qui veut tout connaître, demande
A goûter le breuvage, et s'en va satisfait;
Le touriste, en buvant, pose et cherche un effet;
Monsieur l'abbé, soignant sa personne sacrée,
Vide avec onction la coquille nacrée;
L'amazone,. essuyant son front, cravache en main,
A laissé sa jument aux grilles du chemin,
Et, d'un geste coquet, troussant sa jupe noire.
Rit, pour montrer ses dents blanches, avant de boire;
Tandis que les enfants, à l'entour du bassin.
Avant de s'envoler comme un bruyant essaim.
Tendent gaîment le verre au filet d'eau qui fume !
Cependant la malade en son coin se consume :
Elle a posé, tremblants et déjà refroidis.
Sur ses genoux serrés ses longs doigts engourdis:
Un souffle haletant, poussé par intervalle,
Des poumons caverneux en sons rauques s'exhale;
Et, quand on l'aperçoit de loin, chacun tout bas
Se dit, rien qu'à la voir : « Tu ne guériras pas ! »
Mais elle reste là, jusqu'au soir, immobile :
On dirait de ces lieux l'impassible sibylle.
Au milieu du joyeux concert des instruments,
Elle a pour nos oublis des avertissements,
Et fait asseoir, troublant ces heureux qu'elle envie,
Le spectre de la mort à la source de vie !
Luchon, 1867.