‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 147 sur 167 · LE LAC BLEU · texte numérisé non relu

LE LAC BLEU

Je sais une montagne aux sinueux contours, Un sommet ignoré qu'on gravit en deux jours, Une gorge profonde y conduit ; les vallées

Y roulent des torrents les eaux amoncelées ; Le chamois y rumine et l'aigle y fait son nid. De rochers en rochers, aux fentes du granit, L'écume en jaillissant bouillonne ; l'avalanche

Y poudre les vieux pins de sa poussière blanche ; Dans des sentiers étroits le pas du voyageur Hésite ; son sein bat, et son regard songeur Mesure, aux bords fuyants du rocher qui surplombe. Le précipice obscur où s'entr'ouvre une tombe ;

Il cherche en vain la cime, il rampe, et de ses mains

Saisit l'herbe plus rare en ces tristes chemins.

Il monte fatigué, haletant ; il voyage

Du glacier au glacier, du nuage au nuage :

Il arrive. — Aussitôt, sur ce plateau neigeux,

Au delà de ces bois, de ces pics orageux

Où la nue, en courant, s'accroche et se déchire;

De ces déserts maudits où toute vie expire,

De ces torrents fougueux de débris surchargés.

De ces rocs calcinés que la foudre a forgés ;

Près de Dieu, loin de l'homme, — ô tableau magnifique ! —

Il aperçoit un'lac^ un miroir pacifique,

Ëtincelant, profond, calme, silencieux,

Qui se cache à la terre, et reflète les cieux.

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