LE LAC BLEU
Je sais une montagne aux sinueux contours, Un sommet ignoré qu'on gravit en deux jours, Une gorge profonde y conduit ; les vallées
Y roulent des torrents les eaux amoncelées ; Le chamois y rumine et l'aigle y fait son nid. De rochers en rochers, aux fentes du granit, L'écume en jaillissant bouillonne ; l'avalanche
Y poudre les vieux pins de sa poussière blanche ; Dans des sentiers étroits le pas du voyageur Hésite ; son sein bat, et son regard songeur Mesure, aux bords fuyants du rocher qui surplombe. Le précipice obscur où s'entr'ouvre une tombe ;
Il cherche en vain la cime, il rampe, et de ses mains
Saisit l'herbe plus rare en ces tristes chemins.
Il monte fatigué, haletant ; il voyage
Du glacier au glacier, du nuage au nuage :
Il arrive. — Aussitôt, sur ce plateau neigeux,
Au delà de ces bois, de ces pics orageux
Où la nue, en courant, s'accroche et se déchire;
De ces déserts maudits où toute vie expire,
De ces torrents fougueux de débris surchargés.
De ces rocs calcinés que la foudre a forgés ;
Près de Dieu, loin de l'homme, — ô tableau magnifique ! —
Il aperçoit un'lac^ un miroir pacifique,
Ëtincelant, profond, calme, silencieux,
Qui se cache à la terre, et reflète les cieux.