‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 47 sur 167 · LES TROIS BLESSURES · texte numérisé non relu

LES TROIS BLESSURES

L'amitié qui ment m'a fait sa blessure, Et mon cœur trahi souffre sans recours.

C'est là l'incurable et lâche morsure !

L'amitié qui ment m'a fait sa blessure : Seule, elle est ouverte, — et saigne toujours!

LES ABANDONNÉS

▲ MADAME FAVAKT, de la Comédie-Française.

Je ne sais rien qui soit plus triste Que ces vieux tombeaux délaissés, Où jamais ne vient le fleuriste, Et que la mousse a tapissés.

Ailleurs, le buis correct s'étale Autour d'un parterre de fleurs ; On a lessivé chaque dalle, Renoirci l'épitaphe en pleurs ;

LES ABANDONNES

Témoignant d'un culte fidèle Pour Tâme de celui qui dort, A tous les angles, l'immortelle Rajeunit ses couronnes d'or :

Le râteau dans l'étroite allée Fait ses hachures au gravier :

Et c'est un charmant mausolée' Que tout vivant doit envier.

Ici, la grille en fer rouillée, Oblique sur ses pieds boiteux, Encadre une pierre écaillée Où s'émiette un Ci-gît douteux

Sous le lichen gris qui dévore Les derniers secrets du passé, A peine l'on déchiffre encore Quelque nom bientôt effacé ;

Fuyant les tombes contiguës Où sommeille un hôlc nouveau.

Les chardons mêlés aux ciguës Poussent aux fentes du caveau;

Les feuilles mortes, manteau sombre, A quelques pas des gazons verts, Dans le jardinet qui s'encombre, Font un fumier tous les hivers ;

Et, coiffant une urne qui penche, Un rouleau de foin tout pourri Rappelle la couronne blanche, Présent d'un cœur endolori !

Qui donc es-tu, pauvre poussière, O mort qui n'es plus visité, Être obscur, couché sous la pierre Où mon pied distrait s'est heurté ?

Femme, enfant, fillette ou jeune homme, Qui que tu sois, qui meurs si bien.

Et dont nul n'interrompt le somme^ Par un tendre et long entretien;

Qui me dira tes destinées ?

Le temps est long, les deuils sont courts !

On t'a pleuré : combien d'années?

Combien de mois? combien de jours?

LES ABANDONNES. 05

Adressant vers toi leur pensée - Qu'emportent des courants subtils, Ceux qui t'aimaient, cendre glacée, Peut-être au loin voyagent-ils ?

Peut-être n'as-tu plus personne

Pour poser ici les genoux?

Ce que le marbrier maçonne

Dure encor trop longtemps pour nous !

Est-ce l'oubli? l'indifférence?

Et les morts sont-ils condamnés A connaître cette souffrance De se sentir abandonnés?

Dans ta tombe déserte et nue Du moins ma prière descend i Repose en paix, âme inconnue, Reçois le salut du passant !

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