LES TROIS BLESSURES
L'amitié qui ment m'a fait sa blessure, Et mon cœur trahi souffre sans recours.
C'est là l'incurable et lâche morsure !
L'amitié qui ment m'a fait sa blessure : Seule, elle est ouverte, — et saigne toujours!
LES ABANDONNÉS
▲ MADAME FAVAKT, de la Comédie-Française.
Je ne sais rien qui soit plus triste Que ces vieux tombeaux délaissés, Où jamais ne vient le fleuriste, Et que la mousse a tapissés.
Ailleurs, le buis correct s'étale Autour d'un parterre de fleurs ; On a lessivé chaque dalle, Renoirci l'épitaphe en pleurs ;
LES ABANDONNES
Témoignant d'un culte fidèle Pour Tâme de celui qui dort, A tous les angles, l'immortelle Rajeunit ses couronnes d'or :
Le râteau dans l'étroite allée Fait ses hachures au gravier :
Et c'est un charmant mausolée' Que tout vivant doit envier.
Ici, la grille en fer rouillée, Oblique sur ses pieds boiteux, Encadre une pierre écaillée Où s'émiette un Ci-gît douteux
Sous le lichen gris qui dévore Les derniers secrets du passé, A peine l'on déchiffre encore Quelque nom bientôt effacé ;
Fuyant les tombes contiguës Où sommeille un hôlc nouveau.
Les chardons mêlés aux ciguës Poussent aux fentes du caveau;
Les feuilles mortes, manteau sombre, A quelques pas des gazons verts, Dans le jardinet qui s'encombre, Font un fumier tous les hivers ;
Et, coiffant une urne qui penche, Un rouleau de foin tout pourri Rappelle la couronne blanche, Présent d'un cœur endolori !
Qui donc es-tu, pauvre poussière, O mort qui n'es plus visité, Être obscur, couché sous la pierre Où mon pied distrait s'est heurté ?
Femme, enfant, fillette ou jeune homme, Qui que tu sois, qui meurs si bien.
Et dont nul n'interrompt le somme^ Par un tendre et long entretien;
Qui me dira tes destinées ?
Le temps est long, les deuils sont courts !
On t'a pleuré : combien d'années?
Combien de mois? combien de jours?
LES ABANDONNES. 05
Adressant vers toi leur pensée - Qu'emportent des courants subtils, Ceux qui t'aimaient, cendre glacée, Peut-être au loin voyagent-ils ?
Peut-être n'as-tu plus personne
Pour poser ici les genoux?
Ce que le marbrier maçonne
Dure encor trop longtemps pour nous !
Est-ce l'oubli? l'indifférence?
Et les morts sont-ils condamnés A connaître cette souffrance De se sentir abandonnés?
Dans ta tombe déserte et nue Du moins ma prière descend i Repose en paix, âme inconnue, Reçois le salut du passant !