‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 57 sur 167 · COUP D AILE · texte numérisé non relu

COUP D AILE

L'écume a pu salir les flots de la vendange ; L'hirondelle en passant a pu toucher la fange, Mais secoue au soleil son plumage soyeux!

Courage seulement ! Fais un battement d'aile : L'âme reprend son yoI dès qu'on revit par elle, Et son nouvel essor peut la conduire aux cieux.

Entre les dons de Dieu si j'avais à choisir, Siy maître des destins et de la renommée, Je pouvais satisfaire un impuissant désir, Et donner quelque gloire à mon âme affamée ;

Si je pouvais marquer ma place au premier rang, Moi-même pour mon front tresser une couronne, Et, prodiguant mon cœur, à défaut de mon sang, Me bâtir un tombeau dont le monde s'étonne;

En un large faisceau si je pouvais unir ^ Et projeter au loin les rayons du génie ; Si je pouvais laisser à Tobscur avenir Une image de moi, lumineuse et bénie :

Je n'irais pas m'asseoir au foyer des savants ; Vers eux mon respect monte, et non pas mon envie. Je veux agir : vivant, je me donne aux vivants. Le passé nous dit mal les secrets de la vie.

Aux cendres d'un creuset, chercheur audacieux, Je n'arracherais pas quelque brûlant mystère ; Je ne surprendrais pas dans l'infini des cieux La loi qui fait mouvoir un astre solitaire ;

Je n'embrasserais pas en son vaste contour Cette calme Nature à mes yeux étalée, Satisfait d'admirer chaque page, à son tour.

Par d'autres que par moi lentement épelée ;

Je laisserais l'artiste au bout de ses pinceaux

Appeler vainement l'idéale figure ;

Le sculpteur émousser au marbre ses ciseaux :

Je dédaignerais l'art, ombré de la Nature ! )^

Compagne des meilleurs et des plus mauvais jours, Toi-même y sans remords, après t'avoir choisie, Je t'abandonnerais, ma chère Poésie!

Ingrat, je trahirais mes plus nobles amours !

J'aurais d'autres tourments, nés pouV d'autres pensées Le cercle de mes jours me semblerait étroit, Si j'aimais, déserteur du devoir et du droit, Les formes, les couleurs, les phrases cadencées!

Oh! quelle ambition troublerait mon sommeil!

Quel rêve éblouirait mon extase muette ! .

Et de quelle hauteur mon orgueil sans pareil Saluerait le savant, l'artiste et le poète!

Je voudrais la parole, âme des nations, L'assemblée orageuse aux vagues soulevées, Et Téblouissement des révolutions.

Les périls méprisés, les menaces brftvéeft!

Je voudrais tout un peuple attentif à ma voix, Docile au frein, léchant l'aiguillon qui le pique j Formidable clavier qui frémit sous les doigts, Pile immense où circule un courant magnétique!

Je voudrais la tribune, — estrade, trône, autel, — Où paraît, comme un Dieu descendu sur la terre. L'éloquent inspiré, l'orateur immortel, Qui dissipe la nue, ou lance le tonnerre!

Et, là, domptant le flot qui s'agite au hasard, Dominant la rumeur, apaisant le murmure, Avec l'accent, le cri, le geste, le regard, Allumant la raison dans chaque créature ;

Le cœur gonflé d'amour, l'esprit de vérité, A cette foule, hélas ! des meilleurs biens avide. Mais qui marche en aveugle, et qui veut qu'on la guide. Je parlerais vertu, justice et liberté !

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