DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Le volume de vers que nous présentons au public était achevé et presque entièrement imprimé au mois de juillet 1870. En présence des événements qui ont suivi, nous ne pouvions songer à le publier. Nous le donnons aujourd'hui tel qu'il devait paraître, sans en rien retrancher, sans y rien ajouter.
Nous aurions lieu de regretter seulement de ne pas nous être hâté davantage. La plupart des morceaux qui composent ce recueil ont été écrits, comme on pourra s'en convaincre, depuis plusieurs années; quelques-uns doivent à l'incomparable
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inlerprétation d'artistes d'élite, que nous nous plaisons à remercier ici, une sorte de publicité anticipée, qui en pourrait, au besoin, fixer ou confirmer la date.
Il y avait peut-être, avant la crise que nous venons de traverser, plus de hardiesse et une sorte de prévision à poser même un doigt timide sur quelques-unes de nos plaies sociales, et à réclamer résolument pour la poésie un rôle qui, du reste, ne lui est plus contesté désormais.
Même après la guerre étrangère et la guerre civile, après une année qui a fait vieillir tant de choses, qui en a rajeuni tant d'autres, et qui, sur presque tous les points, a si violemment déplacé les préoccupations publiques et particulières, nous espérons que ces Poèmes populaires n'auront rien perdu de leur opportunité.
Nous admirons autant que personne cette grande poésie qu'on pourrait appeler désintéressée, qui, détachant le lecteur des sollicitudes contemporaines, le transporte dans le monde éternellement beau de la rêverie pure, lui donne des jouissances d'un ordre presque abstrait, où la réalité de chaque jour, souvent vulgaire, affligeante, brutale, n'a rien à voir, où l'art le plus exquis s'alimente de sa propre substance, et demeure son unique fin. Les poètes, sans doute, ont le droit de ne point dater
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leurs œuvres; ils dominent parfois le temps et l'espace d'assez haut pour n'être plus que les échos de rhumanité tout entière, répercutés d'âge en âge.
Aujourd'hui cependant d'autres devoirs s'imposent aux poètes, et sans qu'il soit nécessaire de leur attribuer une mission spéciale, qui pèserait à la modestie de quelques-uns, il est permis d'affirmer que la poésie, comme le théâtre, a une tâche à remplir; qu'elle doit, de plus en plus, dans ses peintures, être de son temps, s'associer à cette recherche ardente des problèmes de la vie moderne, et ne pas craindre de se hasarder plus avant et plus bas dans l'expression des idées, des passions et des souffrances qui agitent la société démocratique.
Oui, la pauvreté, l'ignorance, le travail pénible, le vice dégradant, l'héroïsme obscur, toutes les inégalités, toutes les détresses et toutes les résignations, voilà le thème de cette poésie nouvelle, où ne manqueront, aux mains de plus habiles, ni les vives images, ni les émotions poignantes, ni les grâces inattendues, ni les puissants contrastes d'ombre et de lumière, ni les sévères enseignements.
Nouvelle, c'est beaucoup dire. Les poètes français ou étrangers n'ont pas attendu ce jour pour emprunter des sujets à la vérité populaire, et jeter même un coup d'oeil dans ce gouffre dont
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Téclair des révolutions permet seul de mesurer la profondeur. Mais ce qui n'était chez la plupart qu'une inspiration passagère, et, chez deux ou trois, que la prescience du génie, peut devenir définitivement une des grandes voies de la poésie contemporaine.
C'est dans cette voie que nous avons essayé d'entrer : nous avons cherché à saisir, dans les destinées des humbles et des petits, la poésie cachée; nous l'avons trouvée peut-être sur les grands chemins, dans les rues, dans les ateliers, les taudis et les hospices, et aussi dans le fond ténébreux de ces consciences qui n'ont pas encore pris pleine possession d'elles-mêmes. Nous avons écouté les battements de notre cœur, quand une de ces misères trop oubliées s'offrait à nos yeux ; nous avons voulu attester, sous une des formes iqui ont nos préférences, des émotions sincères où l'esprit de parti n'a rien à voir; nous avons obéi à cette voix secrète qui nous disait obstinément : « C'est par là qu'il faut aller! » et nous nous sommes mis en route avant d'autres, comptant bien que nous serions rejoint par de plus jeunes qui déjà nous suivent, mais prêt à nous arrêter sans regret pour les regarder passer.
Octobre 1871.
A MON AMI C. COQUELIN, De la Comédie-Française.
Daus l'étroite mansarde où glisse un jour douteux
La femme et le mari se querellaient tous deux.
Il avait, le matin, dormi, cuvant l'ivresse,
Et s'éveillait, brutal, mécontent, sans caresse.
Le regard terne encore, et le geste alourdi,
Quand l'honnête ouvrier se repose, à midi.
Il avait faim; sa femme avait oublié l'heure;
Tout n'était que désordre aussi dans sa demeure :
Car le coupable, usant d'un stupide détour,
S'empresse d'accuser, pour s'absoudre à son tour!
« Qu'as-tu fait ? d'où viens-tu ? réponds-moi. Je soupçonne
Une femme qui sort et toujours m'abandonne.
— J'ai cherché du travail : car, tandis que tu bois,
Il faut du pain pour vivre, et s'il gèle, du bois.
. — Je fais ce que je veux.
— Donc je ferai de même!
— J'aime ce qui me plaît.
— Moi, j'aimerai qui m'aime î
— Misérable!... »
Et soudain, des injures, des cris, Tout ce que la misère inspire aux cœurs aigris; Avec des mots affreux mille blessures vives ; Les regrets du passé, les mornes perspectives, Et Tamer souvenir d'un grand bonheur détruit.
Mais l'homme, tout à coup :
« A quoi bon tout ce bruit ?
J'en suis las! Tous les jours, c'est dispute nouvelle, Et c'est par trop souvent me rompre la cervelle. Beau ménage vraiment que le nôtre, après tout! Je prends, à vivre ainsi, l'existence en dégoût. Rien ne m'attire plus dans cette chambre sombre Oùla chance est mauvaise, où des malheurs sans nombre M'ont accablé. »
La femme aussitôt : « Je t'entends.
Eh bien, séparons-nous! D'ailleurs, voilà longtemps Que nous nous menaçons.
— C'est juste!
— En conscience
J'ai déjà trop tardé.
— J'eus trop de patience.
Une vie impossible!
— Un martyre !
— Un enfer!
— Va-t'en donc! dit la femme, ayant assez souffert; Garde ta liberté; moi, je reprends la mienne! C'est assez travailler pour toi. Quoi qu'il advienne, J'ai mes doigts, j'ai mes yeux : je saurai me nourrir. Va boire ! Tes amis t'attendent. Va courir
Au cabaret! Le soir, dors où le vin te porte! Je ne t'ouvrirai plus, ivrogne, cette porte!
— Soit. Mais supposes-tu que je vais te laisser Les meubles, les effets, le linge, et renoncer
A ce qui me revient dans le peu qui nous reste. Emportant, comme un gueux, ma casquette et ma veste? Do tout ce que je vois il me faut la moitié.
Partageons. C'est mon bien.
— Ton bien ? Quelle pitié !
Qui de nous pour l'avoir montra plus de courage ? O pauvre mobilier, que j'ai cru mon ouvrage!
N'importe ! je consens encore à partager : Je ne veux rien de toi, qui m'es un étranger! »
Et les voilà prenant les meubles, la vaisselle. Examinant, pesant; sur leur front l'eau ruisselle;
La fièvre du départ a saisi le mari.
Muet, impatient et sans rien d'attendri, Ouvrant chaque tiroiP', bousculant chaque siège, Il presse ce travail impie et sacrilège.
Tout est bouleversé dans le triste taudis, Dont leur amour peut-être eût fait un paradis. Confusion sans nom, spectacle lamentable I Partout, sur le plancher, sur le lit, sur la table. Pêle-mêle, chacun, d'un rapide regard, Entasse les objets et se choisit sa part, a Prends ceci;^moi cela!
— Toi, ce verre ; moi, l'autre!
— Ces flambeaux, partageons!
— Ces draps, chacun le nôtre ! »
Et tous deux consommaient, en s'arrachant'leur bien, Ce divorce du peuple, où la loi n'est pour rien.
Le partage tirait à sa fin; la journée.
Froide et grise, attristait cette tâche obstinée ;
Quand soudain l'ouvrier, dans le fond d'un placard,
Sur une planche haute, aperçoit à l'écart
Un vieux paquet noué, qu'il ouvre et qu'il déplie.
« Qu'est-ce cela ? dit-il; du linge qu'on oublie?
Voyons!... des vêtements?... une robe?... un bonnet?... »
Leur regard se rencontre, et chacun reconnaît,
Intactes et dormant sous l'oubli des années,
D'une enfant qui n'est f^lus \es reliques fanées.
Ils s'arrêtent tous deux, interdits et sans voix;
Leur cœur est traversé d'un éclair d'autrefois ;
Leur fille en un instant revit là, tout entière,
Dans sa première robe, hélas ! et sa dernière.
« C'est à moi, c'est mon bien ! dit Thomme en la pressant.
— Non, tu ne l'auras pas, dit-elle, pâlissant;
Non; c'est moi qui Tai faite et moi qui l'ai brodée...
— Je la veux.
— Non, jamais! Pour moi je l'ai gardée, Et tu peux prendre tout ! Laisse-moi seulement, Pour l'embrasser toujours, ce petit vêtement. O cher amour! Pourquoi Dieu l'a-t-il rappelée, Depuis trois ans tantôt qu'elle s'en est allée. Si bonne et si gentille !... Ah ! depuis son départ, Tout a changé pour moi : maintenant, c'est trop tard ! »
Et, d'un pas chancelant, elle prit en silence
Les objets, qu'il lâcha sans faire résistance.
Elle arrêta longtemps sur ces restes sacrés.
Immobile et rêvant, ses yeux désespérés ;
Embrassa lentement l'étroite robe blanche,
Le petit tablier, le bonnet du dimanche ;
Puis, dans les mêmes plis, comme ils étaient d'abord,
Sombre, elle enveloppa les vêtements de mort.
En murmurant tout bas :
« Non ! non ! c'est trop d'injure !
Tu te montres trop tard !
— Trop tard ? En es-tu sûre ?
Dit l'homme en éclatant : et puisque notre enfant Vient nous parler encore, et qu'elle nous défend De partager la robe où nous l'avons connue, Et que pour nous gronder son âme est revenue. Veux-tu me pardonner? Je ne peux plus partir! » Il s'assit. De ses yeux coulait le repentir.
Elle courut à lui :
« Tu pleures ?. . . ta main tremble ?. . . »
Et tous deux, sanglotant, dirent : « Restons ensemble ! »