LA RIXE
Sur le pont d'un vaisseau, pour une bagatelle,
Deux matelots anglais se prirent de querelle.
On fit cercle : aussitôt ces robustes jouteurs,
Demi-nus, et pareils aux antiques lutteurs,
Sur leurs puissants jarrets brusquement s'afTermissent,
Se mesurent de l'œil, s'embrassent et s'unissent,
Et tous deux, confondus, l'un à l'autre enlacés,
Ne forment plus qu'un corps, — vainqueurs ou terrassés.
D'abord ce n'est qu'un jeu dont la troupe s'amuse :
On applaudit la force, on admire la ruse;
Mais bientôt la colère aveugle les rivaux ;
L'ivresse du combat monte à leurs lourds cerveaux.
Où le gin a porté la vapeur qui les trouble.
On veut les séparer : leur furie en redouble ;
C'est à qui frappera ces coups insidieux
Qui font jaillir le sang de la bouche et des yeux.
Insensés, rugissants, ils écument, se tordent,
Des ongles et des dents se saignent et se mordent :
Des lions au désert, pour un nègre abattu,
D'un plus terrible effort n'ont jamais combattu.
La lutte ainsi durait depuis quelques minutes;
Ils roulaient, se levaient tout meurtris de leurs chutes.
Quand un coup plus habile, et prévu dès longtemps.
Atteignit à la tempe un des deux combattants.
On le vit aussitôt pâlir, affreux, livide,
Chercher un point d'appui pour ses bras dans le vide.
S'arrêter un instant, chanceler, se pencher,
Puis tomber de son long sur le sanglant plancher.
Or, c'étaient deux amis que ce couple de brutes
Qui tentaient, sur un mot, ces effroyables luttes!
Quand l'homme au lourd poignet vit tomber son ami,
Et contempla ce corps immobile et blêmi,
La raison lui revint, comme au sortir d'un rêve.
Il se dit quelques mots, sombre et d'une voix brève;