DIALOGUE
■ N'as-lu donc plus ton père ou ta mère?.. — Personne : ù le vice a semé, la misère moissonne!
Sous un rayon d'amour tout peut se transformer : ime! — Regarde^mpi : qui donc voudrait m'aîmer?
On a des compagnons... — Mes compagnons sont ivres.
On lit! — Je n'ai jamais rien compris à vos livres.
Pars, voyage! — Le mal est pareil en tout lieu.
Sais-tu prier, au moins? — Je ne crois plus en Dieu. Ah! Pauvre homme! Pauvre homme! Ah ! Ta plaie est profolide, iiisque, étant malheureux, tu ne vois que ce monde! iens : mes enseignements sauront te soulager...
Fort bien! Mais donne-moi d'abord de quoi manger.
Dans la rue étroite et déserte Par où je passe vers le soir, A travers la porte entr'ouverte Je l'aperçois à son comptoir.
Elle est pale, elle est maladive :
Son profil ascétique et pur, Comme un fin portrait, vous captive, Détaché sur un fond obscur.
Le printemps rit, et les dimanches Ont emmené les bien-aimés ; On voit glisser les robes blanches Le long des buissons parfumés ;
On entend monter le bon rire
Des gens heureux sur les chemins ;
Ce que les bouches n'osent dire,
Les mains le font comprendre aux mains;
Le ciel est bleu, le jour abonde Mais les pavés gris sont si bas, Et la ruelle si profonde, Que le soleil n'y descend pas !
Qui me dira quelle est sa vie, Et quel inflexible devoir La tient, sans relâche, asservie, Toujours assise à son comptoir?
Rubans, mercerie ou dentelle.
Sait-elle bien ce qu'elle vend ?
Ce qu'elle reçoit, le sait-elle, Quand elle s'oublie en rêva ni?
Corps sans âme, à peine vivante, Elle ouvre ou ferme les cartons, Inscrit les centimes de vente D'un lot de fil ou de boutons ;
On entre, on sort, on paie, on cause :
Mais tout lui paraît étranger; Elle prend sa plume ou la pose.
Sourit même, sans y songer ;
L'horizon de sa destinée.
Que bornent dix carreaux ternis, S'assombrit, d'année en année, Avec les vieux casiers brunis !
Hier, dans sa cellule enfumée Je l'ai revue : elle est en noir, Et, dans sa pose accoutumée, Toujours assise à son comptoir.
Ses yeux avec plus de tristesse Creusent son ovale amaigri :
Est-ce le deuil de sa jeunesse, Ou bien le deuil de son mari ?
Les fruits ont séctié sur la treille :
L'ennui terrible et renaissant, Voilant le regard qui sommeille, Dans la veine a figé le sang !
Vous qui passez, — inconnus d'elle Comme moi, — vous pouvez la voir.
Elle n'est plus jeune ni belle :
Elle est assise à son comptoir !
Avec sa beauté de vingt ans, Elle était partie, au printemps,
De son village.
Un jour d'hiver elle y revint, N'ayant plus ni trente ans, ni vingt.
Vieille avant l'âge !
Ah ! cité, cité de Paris,
A cette enfant qu'avez-vous pris?
Amour, quels biens tu nous offrais !
Elle avait un teint rose et frais
De pêche mûre, Et vous parlait si chastement, Qu'on n'entendait plus, par moment, Qu'un doux murmure !
Ah! cité, cité de Paris,
Ce teint d'enfant, vous l'avez pris !
Elle avait des yeux étonnés Que tout désir eût profanés ;
Son âme fière A Dieu seul eût voulu s'offrir :
Ses lèvres ne semblaient s'ouvrir
Qu'à la prière !
Ah! cité, cité de Paris,
Ce cœur d'enfant, vous l'avez pris !
Elle a des regards effrontés, Qu'elle attache de tous côtés Sans nulle honte ;
Son rire a des éclats méchants ; Le rouge, en entendant ses chants, Au front vous monte!
Ah! cité, cité de Paris,
Son doux rire, vous l'avez pris
Elle a le geste libertin, Sous une robe de satin
Qui traîne usée !
La bague qui brille à son doigt N'est pas l'anneau sacré qu'on doit
A l'épousée!
Ah! cité, cité de Paris, L'honneur loyal, vous l'avez pris !
Les bonnes femmes du pays Vous ont des airs tout ébahis
A leur fenêtre.
Et disent : a Qui donc vient là-bas? »
Puis se détournent, n'osant pas
La reconnaître !
Ah! cite, cité de Paris,
Tout son passé, vous l'avez pris !
La fièvre est dans ses yeux ardents ; Elle a perdu cheveux et dents.
Gaîté, folie, Jeunesse, hélas! que tout est loin!
Pauvre fille, meurs dans un coin.
Pour qu'on t'oublie !
Ah! cité, cité de Paris, Cruelle, vous avez tout pris!