‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 63 sur 121 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

■ N'as-lu donc plus ton père ou ta mère?.. — Personne : ù le vice a semé, la misère moissonne!

Sous un rayon d'amour tout peut se transformer : ime! — Regarde^mpi : qui donc voudrait m'aîmer?

On a des compagnons... — Mes compagnons sont ivres.

On lit! — Je n'ai jamais rien compris à vos livres.

Pars, voyage! — Le mal est pareil en tout lieu.

Sais-tu prier, au moins? — Je ne crois plus en Dieu. Ah! Pauvre homme! Pauvre homme! Ah ! Ta plaie est profolide, iiisque, étant malheureux, tu ne vois que ce monde! iens : mes enseignements sauront te soulager...

Fort bien! Mais donne-moi d'abord de quoi manger.

Dans la rue étroite et déserte Par où je passe vers le soir, A travers la porte entr'ouverte Je l'aperçois à son comptoir.

Elle est pale, elle est maladive :

Son profil ascétique et pur, Comme un fin portrait, vous captive, Détaché sur un fond obscur.

Le printemps rit, et les dimanches Ont emmené les bien-aimés ; On voit glisser les robes blanches Le long des buissons parfumés ;

On entend monter le bon rire

Des gens heureux sur les chemins ;

Ce que les bouches n'osent dire,

Les mains le font comprendre aux mains;

Le ciel est bleu, le jour abonde Mais les pavés gris sont si bas, Et la ruelle si profonde, Que le soleil n'y descend pas !

Qui me dira quelle est sa vie, Et quel inflexible devoir La tient, sans relâche, asservie, Toujours assise à son comptoir?

Rubans, mercerie ou dentelle.

Sait-elle bien ce qu'elle vend ?

Ce qu'elle reçoit, le sait-elle, Quand elle s'oublie en rêva ni?

Corps sans âme, à peine vivante, Elle ouvre ou ferme les cartons, Inscrit les centimes de vente D'un lot de fil ou de boutons ;

On entre, on sort, on paie, on cause :

Mais tout lui paraît étranger; Elle prend sa plume ou la pose.

Sourit même, sans y songer ;

L'horizon de sa destinée.

Que bornent dix carreaux ternis, S'assombrit, d'année en année, Avec les vieux casiers brunis !

Hier, dans sa cellule enfumée Je l'ai revue : elle est en noir, Et, dans sa pose accoutumée, Toujours assise à son comptoir.

Ses yeux avec plus de tristesse Creusent son ovale amaigri :

Est-ce le deuil de sa jeunesse, Ou bien le deuil de son mari ?

Les fruits ont séctié sur la treille :

L'ennui terrible et renaissant, Voilant le regard qui sommeille, Dans la veine a figé le sang !

Vous qui passez, — inconnus d'elle Comme moi, — vous pouvez la voir.

Elle n'est plus jeune ni belle :

Elle est assise à son comptoir !

Avec sa beauté de vingt ans, Elle était partie, au printemps,

De son village.

Un jour d'hiver elle y revint, N'ayant plus ni trente ans, ni vingt.

Vieille avant l'âge !

Ah ! cité, cité de Paris,

A cette enfant qu'avez-vous pris?

Amour, quels biens tu nous offrais !

Elle avait un teint rose et frais

De pêche mûre, Et vous parlait si chastement, Qu'on n'entendait plus, par moment, Qu'un doux murmure !

Ah! cité, cité de Paris,

Ce teint d'enfant, vous l'avez pris !

Elle avait des yeux étonnés Que tout désir eût profanés ;

Son âme fière A Dieu seul eût voulu s'offrir :

Ses lèvres ne semblaient s'ouvrir

Qu'à la prière !

Ah! cité, cité de Paris,

Ce cœur d'enfant, vous l'avez pris !

Elle a des regards effrontés, Qu'elle attache de tous côtés Sans nulle honte ;

Son rire a des éclats méchants ; Le rouge, en entendant ses chants, Au front vous monte!

Ah! cité, cité de Paris,

Son doux rire, vous l'avez pris

Elle a le geste libertin, Sous une robe de satin

Qui traîne usée !

La bague qui brille à son doigt N'est pas l'anneau sacré qu'on doit

A l'épousée!

Ah! cité, cité de Paris, L'honneur loyal, vous l'avez pris !

Les bonnes femmes du pays Vous ont des airs tout ébahis

A leur fenêtre.

Et disent : a Qui donc vient là-bas? »

Puis se détournent, n'osant pas

La reconnaître !

Ah! cite, cité de Paris,

Tout son passé, vous l'avez pris !

La fièvre est dans ses yeux ardents ; Elle a perdu cheveux et dents.

Gaîté, folie, Jeunesse, hélas! que tout est loin!

Pauvre fille, meurs dans un coin.

Pour qu'on t'oublie !

Ah! cité, cité de Paris, Cruelle, vous avez tout pris!

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