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Eugène Paillet; bibliophile, 1829-1901

Ami sûr, pour tous d'une bienveillance rare, gai, gaulois même, de Tesprit naturel, le sens critique tempéré par une exquise politesse, éclairé bibliophile, tel fut Eugène Paillet. Aucun de ceux qui Tont approché ne me contredira ; tous garderont de lui un souvenir profond.

C'est la meilleure partie de ma vie que son nom évoque pour moi, plus de trente années durant lesquelles j'ai pu le connaître et lapprécier. Aussi, ces lignes seront-elles surtout des souvenirs personnels sur Thomme charmant que nous avons perdu.

Du plus loin qu'il me souvienne, c'est dans les cinq ou six dernières années du second Empire, passage Choiseul, chez Rouquette,

au retour d'une de ses tournées quotidiennes chez les libraires et les relieurs, je le vois au centre d'un groupe de jeunes amateurs, le monocle à Toeil, la joue rasée de frais, la dent saine éclairant le masque rieur, contant une anecdote, rectifiant une date, donnant le chiffre exact des images d un livre. Il a tenté d' « arracher une plume » à Sieurin ou vient de se compléter d'épreuves avant lettres chez le père Durand, tout en ayant été donner, à la salle Silvestre, un coup d'oeil aux livres qu'on vendra le soir. Presque exclusivement adonné alors aux ouvrages à figures du dix-huitième siècle, la vignette n'a déjà plus de secrets pour lui. Rouquette lui soumet, empressé, ses trouvailles, et presque toujours il se fait « mettre de côté » quelque maroquin ancien ou la suite de figures qu'il a déjà, mais qui pourra, plus tard, déterminer un échange utile.

Puis mon souvenir se reporte aux grandes ventes de livres de l'hôtel Drouot. A son poste de combat, ou mieux, d'observateur, aussitôt qu'il a pu s'échapper de son cabinet de juge d'instruction, M. Paillet prête

l'oreille aux enchères où se disputent les livres de Brunet, de Pichon, de Béhague, Didot, Turner, et, plus tard, de Mosbourg, La Roche -Lacarelle et Lignerolles. Assis devant la tribune du commissaire-priseur, il se garde d'enchérir, se contente d'enregistrer les coups. Mais ne vous y trompez pas, sa commission est donnée, et le livre impeccable sera pour lui.

Autre souvenir : c'est au faubourg Saint- Honoré, dans l'ancien hôtel Fould, chez le duc d'Aumale, au retour du long exil de l'Empire. Le prince a su le désir de M. Paillet et le mien de revoir les dessins des Chansons de La Borde^ entrevus seulement à la vente Radziwill, et une invitation à dîner nous a surpris agréablement l'un et l'autre. Six convives en tout, le prince compris : Eugène Paillet, Emmanuel Bocher, Laugel, l'officier d'ordonnance et moi.

Soirée inoubliable. Le prince, heureux de se retrouver à Paris, prodigue les trésors de sa science en nous faisant les honneurs des quatre volumes, imprimés sur vélin, des Chansons, primitivement destinés à la reine

Marie- Antoinette, et du magnifique manuscrit des Heures du duc de Berry, qu'il vient d'acquérir à Gênes.

Puis le lieu change. C'est un merveilleux château entouré d'eaux qui ne se taisent ni jour ni nuit. Le duc dAumale a voulu faire à la Société des Amis des Livres les honneurs de sa demeure de Chantilly, reconstruite et remplie d'oeuvres d'art. Notre président d'honneur est venu à la gare recevoir ses invités. Il fait monter auprès de lui, sur le siège, notre spirituelle collègue U^^ Edmond Adam, et promène, dans son break, à travers le domaine des Condé, M. le président Paillet... Et dans la haute salle à manger tapissée des tentures des chasses de Maximilien, les « violons du Roi », du haut de la tribune, égrènent des airs de Lulli et de Rameau, cependant que les invités savourent le repas, arrosé de Zucco et servi par la livrée bleue des d'Orléans. On passe dans la galerie des tableaux, puis dans la bibliothèque, oii le prince, sur la demande de notre président, sort sa clef d'or, tire des rayons et lui met entre les mains la reliure

historique ou la mosaïque de Padeloup, qu'il a désiré voir de plus près.

Le duc d'Aumale goûtait fort ce bibliophile qui savait lui donner la réplique, ce parisien dans lequel il trouvait un peu de la philosophie de Montaigne unie à la verve de Rabelais. Mais tout flatté qu'il fût, Eugène Paillet, jaloux de son indépendance, traitait de puissance à puissance et n'acceptait qu'avec l'idée d'avoir, à son tour, à sa table Son Altesse Royale. Avec sa bonne grâce coutumière, le prince vint s'y asseoir.

Souvenir plus triste ! C'est par une froide journée d'hiver; nous parcourons les plaines couvertes de neige des Flandres, pour faire visite, à Bruxelles, au noble exilé, sottement cassé de son grade de général et qui s'est vengé en vrai grand seigneur. Afl'ectueuse et cordiale réception ; visible satisfaction de voir des Français apportant une boufi'ée de cet air du boulevard que le duc d'Aumale aime par-dessus tout.

Où je revois encore Eugène Paillet plein d'ardeur et d'entrain, c'est sur le bateau qui nous emmena si souvent en Angleterre.

La perfide Albion ne lui fait pas plus peur que la Manche, parfois capricieuse. La cigarette aux lèvres, défiant le roulis, il hume avec délices la brise marine, impatient de revoir ses amis les bibliomanes anglais. Turner, sir Thomas Henry, Blacker, Potter, Harvey, Aslibee, ombres plutôt falotes, avec quelle joie ce Français aimable venait vous visiter dans vos homes familiaux et dîner dans vos clubs ! Quel goût de terroir fleuraient ces plantureuses agapes et les amusantes « tournées » chez vos libraires de la vieille roche, les Towey, les Quaritch, les Ellis et les Payne ! On y découvrait d'intéressantes épaves que le bibliophile se trouvait heureux de rapporter en terre française. Il aimait tout de votre pays, sa belle et forte race, la loyauté de ses relations, le type de ses misses idéalement jolies, ses grands parcs, ses riches galeries, son pâle soleil embrumé, ses music-hall, tout, jusqu'à sa bière et ses jambons !

Autre souvenir bien doux pour moi : c'est Tété; le congé de la magistrature a sonné avec le mois d'août. M. et U^^ Eugène Paillet

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s'envolent vers la Suisse, attirés par ses prairies d'un vert intense, ses lacs au bleu profond, et leur première étape est pour le vieux castel, au pied du Jura, que-Rodolphe de Habsbourg essaya de prendre. Le fait se passait au treizième siècle et ce souvenir lointain et moyen -âgeux amusait notre bibliophile, qui voulait bien se contenter du modeste abri de ces vieux murs.

Voici lautomne : Thospitalière demeure de Belleau, la bien nommée — acquise par le père de notre ancien président, le célèbre avocat Paillet, et si longtemps habitée par sa respectable veuve — est ouverte aux amis : affectueuse réception, large existence, liberté complète, pourvu quon soit exact aux heures des repas. Parfois le maître de la maison, une houlette à la main en guise de canne, conduit ses invités dans son bois, à la fois si pittoresque et si bien tenu. Il n'est pas, au château de Belleau, question de livres précieux : une bonne bibliothèque de voyages et de romans, entre lesquels trône, comme pièce de résistance , le grand Larousse, et c'est tout. Mais quelle douce

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vie ! Quelle atmosphère familiale et reposante ! Que de cordialité !

Parlcrais-je des somptueux repas de l'hiver, de tradition dans sa famille, présidés par la femme intelligente et spirituelle qui le pleure, oii la bibliophilie conviée fraternisait avec la magistrature, auxquelles on savait joindre, pour leur donner plus de montant, des avocats de marque et quelques artistes de talent ? Que de fois nous y avons vidé notre verre rempli de la pétillante liqueur de sa terre natale !

Puis-je oublier aussi de quel entrain primesautier, de quelle verve il faisait preuve dans ces petits repas intimes que j'étais si heureux de lui voir accepter et dont il restait à la fois la raison d'être et la gaîté. Notre bibliophile était alors un joyeux vivant, aimant la bonne chère et le bon vin, et ne renversant pas son verre d'avance, comme nous le lui avons vu faire dans les dernières années. Tout pétri de malice, il n'était pas le dernier non plus à narrer l'anecdote piquante ou le conte salé.

Mais OÙ M. Paillet demeure inoubliable, c'est dans son cabinet-bibliothèque de la rue de Berlin, pendant les longues aprèsmidi du dimanche, qu'il consacrait invariablement à ses visiteurs. Pendant plus de trente ans, nous Tavons vu là, aimable, souriant, de bon conseil, accueillant Famateur modeste ou novice comme le bibliophile arrivé; rectifiant celui-ci, encourageant dans ses achats celui-là de sa parole discrète et un peu voilée ; toujours plein de sens, de bon sens, la chose la plus rare au monde, à ce que dit Descartes.

Tout le Paris bibliophile a défilé devant ses deux armoires de chêne et s'est assis dans ses fauteuils à grand dossier, goûtant son esprit et profitant de son expérience.

A ne nommer que les morts, nous aurons déjà fort à faire : Philippe de Saint-Albin, l'un des fondateurs de la Société des Amis des Livres, celui qui en eut, avec Gallien, bibliothécaire de la Cour de cassation, l'idée première ; le baron Pichon, un autre Paillet, pour le flair, l'esprit et le savoir; James- Édouard de Rothschild, bibliophile ardent

autant que difficile; Lignerolles, belle figure d'amateur, venant s'initier aux arcanes des illustrés du dix-huitième; Guyot de Villeneuve, si connaisseur en toutes choses; Gonzague de Saint-Génies, si spirituel; Marigues de Champrepus, si brave homme ; Lessore, un artiste égaré dans les livres ; le comte de Mosbourg, diplomate à la recherche des gros morceaux; de Fresne, physionomie à la Henri IV, et Tun de ceux qui auront attendu avec le plus d'impatience le retour des Bourbons; Léon Mercier, ami bien cher, tôt disparu, type de financier heureux devenu amateur frénétique ; l'ingénieur Cousin, humoriste, dit « le toqué » ; Daguin, le champion des classiques français ; des amis personnels comme Gustave Chaix d'Est-Ange, Georges Masson, le sculpteur Doublemard.

Parfois quelque artiste, Edmond Morin, John Lewis-Brown, Foulquier, traverse son cabinet pour soumettre des dessins à son œil scrutateur ; ou bien un relieur de marque : Trautz venant juger de l'effet de ses mosaïques; Lortic, de l'éclat de celles

des Petits Conteurs, et Cuzin, jouir de ses dernières créations.

Vers la fin de cette longue séance, arrivait Piet, et, pour montrer jusqu'où pouvait aller sa bonté et sa patience, notre bibliophile, enveloppé dans la fumée de sa c-igarette, écoutait, résigné, l'histoire toujours la même, des nuits passées par l'ancien trésorier des Amis des Livres à classer ses défets de vignettes.

Après tous ces morts, ne résistons pas au plaisir de citer, parmi les visiteurs de la rue de Berlin, quelques vivants qui gardent fidèlement, j'en suis sûr, la mémoire des moments passés auprès de leur ami : un homme de goût, Le Barbier de Tinan ; Cléry, le spirituel avocat , bibliophile sur le tard ; Lebœuf de Montgermont, qui a recommencé une bibliothèque plus belle encore que la première ; le brillant et sympathique Ernest Quentin-Bauchart ; le comte de Sauvage, si fier à juste titre de sa Rodogune, touchée par la marquise de Pompadour de ces mêmes doigts qui caressèrent Louis XV le bien-aimé; Rousse, Henry Houssaye,

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Claretie, représentant TAcadémie française ; le comte de Clapiers, le vicomte de Savigny, G. Bapst, Vicaire, la Société des Bibliophiles; les prési<ilents ou conseillers Potier, de Viefville et Victor Mercier, la magistrature; MM. Christophle, la haute finance; Bessand, le haut commerce ; Gruyer, E. Picot, l'Institut ; Parran, Laugel, le corps des Ingénieurs ; Van Loo, le prince Alexandre Bibesco, les amateurs étrangers ; Ernest Suin, Rodrigues au goût si raffiné, le barreau; enfin, le plus fidèle et le plus assidu, Henri Beraldi, notre cher président actuel, pur iconophile au début, et qu'on aurait trouvé bien sceptique alors si on lui eût dit qu'un jour il donnerait « la forte somme » pour une reliure ancienne,... et la non moins forte somme pour la reliure moderne. Mais qu'allai -je refaire une énumération déjà faite et redire ce qui l'a été de façon définitive dans une page classique : « On sonne... on sonne... » Ceux qui ne la connaissent pas la trouveront aux premières lignes de la Bibliothèque d'un Bibliophile^ écrite par un admirateur et un véritable ami.

Pour cette bibliothèque, pour cette première collection de M. Paillet commencée dans sa jeunesse, œuvre de son âge mûr, quelle sollicitude ! Que de recherches, que de sélections pour arriver au livre pur, irréprochable, muni de ses avant-lettres, de ses eaux-fortes, des fleurons tirés à part, voire des pièces découvertes !

Paris fut, pendant vingt ans, le paradis de Tamateur de livres comme aussi du collecteur de vignettes. La hausse des prix, qui commençait à se manifester pour le dix-huitième siècle, mettait les marchands en mouvement et faisait sortir des maisons les livres à figures jusqu'alors dédaignés, les estampes plus ou moins galantes, les riches reliures et les dessins. Les libraires voyageurs rapportaient de province des lots palpitants qu'on pouvait écrémer en arrivant bon premier, heureux quand les libraires des passages n'avaient pas « fait le quai » dès le matin. Et l'on partait gaîment en chasse, tirant... du néant la reliure mosaïque, le dessin précieux ou le portrait rare. Parfois, les munitions manquaient ou bien le gibier

était un peu gros. C'est ainsi que nous avions trouvé chez Baillieu, quai des Grands-Augustins, un Eloge de la Folie^ avec les dessins originaux d'Eisen. Le prix demandé nous fit reculer et c'est M. Guyot de Villeneuve, moins timoré, qui s'empressa de « sauter dessus ». De même notre ancien président manqua de décision en rencontrant un soir chez Conquet, alors boulevard Bonne-Nouvelle, pour quinze cents francs, le Daphnis et Chloé de 1718, exemplaire du Régent, dans la merveilleuse reliure que l'on sait. Notre ami Quentin-Bauchart n'eut pas la même hésitation, quand il aperçût, décuplé, chez Morgand, ce joli livre.

Ah ! les amusantes randonnées dans le maquis de la librairie ! Il fallait passer chez Sieurin et tenir en arrêt son superbe exemplaire des Baisers, à la dentelle de Derôme ; entrer chez Edwin Tross, revenant d'Allemagne avec des pièces gothiques, des romans de chevalerie ou les doubles de la bibliothèque de Vienne, aux armes du prince Eugène de Savoie ; donner « un coup de pied » jusque chez Téchener, rue de

l'Arbre -Sec, rapportant d'Angleterre des maroquins doublés ; jeter un coup d'œil chez l'honnête Potier, le libraire préféré du noble faubourg; dire bonjour au solennel et malicieux Porquet et obtenir qu'il tirât de son tiroir quelque maître livre ; glaner dans les volumes réservés par Labitte en son logis de la rue Jacob ; saisir Gouin au moment où il revenait chargé des dépouilles d'une vente de province ; être là quand Bachelin-Deflorenne déballait des caisses de vieux maroquins ou laissait voir quelque beau manuscrit du quinzième siècle. Il n'était pas indifférent non plus de donner un regard à l'étalage de Miard, sous les arcades de la rue de Rivoli, et d'entrer, ne fût-ce qu'une seconde, chez Saint- Denis, quai Voltaire, qui pouvait avoir par hasard un morceau de choix.

Et les petits métiers « à côté » : la visite à De Broise, le laveur de livres ; la recomdation à Vigna, le « restaurateur » ; sans compter Pilinski, qui vous refaisait une page gothique plus nature que l'original.

Puis, le soir arrivant, on se rabattait

sur les passages, toujours sûr d'y rencontrer, potinant, nombreuse compagnie. Chez Fontaine, passage des Panoramas, était régulièrement installé le baron de Lacarelle retournant ses lunettes pour mieux apprécier la reliure qui lui était soumise et combinant dans sa tète l'échange savant qui devait la lui faire obtenir. Le marquis de Ganay s'y rencontrait parfois, ainsi qu'Edouard Bocher ; Lignerolles y passait comme une ombre, inquiet de laisser deviner quel livre il convoitait. Non loin demeurait Caen, dont la froide politesse glaçait d'avance les acheteurs. On ne s'y asseyait pas. Plus tard seulement, Damascène Morgand, dans ce même local, tout encombré des dépouilles opines des grandes ventes, nous donna les joies du five o'clock hooks.

Enfin M. Paillet arrivait chez Rouquette, à la boutique bondée invariablement de tout un cercle de bibliophiles, pour lui autant d'amis. Coup d'oeil au « marché bourgeois » du jour, échange de nouvelles. Départ discret pour le café du Helder, le temps de

serrer la main à quelques vieux camarades, et M. Paillet rentrait chez lui content, et, comme Titus, pouvait s'écrier : Je n'ai pas perdu ma journée !

Les vignettes et les dessins originaux, comme les livres, avaient aussi leur marché, marché très animé : l'adorateur de Moreau, d'Eisen et de Marillier ne manquait pas de s'y montrer. Sicurin, Durand, Gosselin, la mère Loizelet, Vignères, Clément, Lacroix, Lefilleul, Bihn, etc., lui ouvraient leurs cartons : « figures avant la lettre, fleurons tirés hors texte, épreuves d'essai, eaux-fortes, épreuves avec retouches de l'artiste ou du graveur, pièces refusées », mots magiques qui nous faisaient courir, chaque jour, à leur recherche, au bout de Paris : il suffisait de se baisser. Pourtant, la concurrence aidant, on avait si bien fait monter les prix qu'il arrivait de payer cinq cents et même mille francs telle eau-forte cotée dix francs naguère. Heureux temps, néanmoins, oii l'on pouvait encore faire des trouvailles !

C'est ainsi que se forma, aux hasards

des rencontres, mais sur un plan arrêté d'avance, profitant d'une occasion, améliorant par un échange, la remarquable collection que nous avons connue. Dans ce plan entraient à la fois les plus beaux livres produits au dix-huitième siècle et les grands écrivains de tous les temps, représentés, autant que possible, par leur édition originale.

Saluons au premier rang : Anacréon, Sapho, Longus, Lucrèce, Virgile, Ovide, voluptueux poètes ; et vous, livres exquis, Grâces, Origine des Grâces, Temple de Gnide, Baisers, Tableau de la Volupté, Saisons, Idylles, Fables et Contes, dévoilez à nos yeux ravis les gracieuses théories de vos nymphes court-vêtues, de vos déesses très humanisées et de vos bergères prêtes à succomber sur Therbette à vos héros à l'air avantageux.

Les blanches formes que votre souvenir évoque, au milieu d'un joyeux culbutis d'amours, sous les crayons des Boucher, des Cochin, des Eisen, ou grâce au magique pinceau des Moreau, des Marillier et des Fragonard !

Ils étaient tous là, rangés en bataille, débordant d'images — et quelles images brillantes! — parés des maroquins les plus rutilants, ces beaux livres réunis par notre chef de file, notre maître.

Son exemplaire des Contes de la Fontaine des Fermiers généraux n'était pas extraordinaire de reliure, mais les épreuves, très fraîches, se complétaient des pièces refusées. Les Fables de La Fontaine illustrées par Oudry, s'y trouvaient dans une délicieuse reliure de Derôme le père. Les Baisers de Dorai avaient tous leurs fleurons et leurs culs-de-lampe tirés hors texte.

Que dire de son exemplaire des Chansons de La Borde formé par Renouard, contenant les figures de Moreau avant-lettre et les eaux-fortes des quatre volumes ? Avec quel art Cuzin n'avait-il pas relié ce maître livre et fait graver, sur les indications de notre bibliophile, des fers dont le dessin rappelait, dit-on, l'ornementation des panneaux de Trianon.

Un souvenir au Pygmalion, à la Folle Journée^ au Décaméron, de Boccace relié

par Trautz, avec les estampes galantes protégées des regards indiscrets par un papier vert que je vois encore. Et son Temple de Gnide, de Montesquieu, en maroquin orange, au frontispice plus qu'avant la lettre, avant la rose! Tous livres dans des conditions inouïes de fraîcheur.

Son exemplaire des Fables de Dorât fui lobjet particulier de ses soins. Il en possédait déjà les éléments, c'est-à-dire le texte non rogné sur papier vergé bien blanc et non bleuté, plus la plupart des tirages à part, quand il me demanda de lui céder le lot de fleurons que j'avais acquis à la vente Cape. Il put ainsi se compléter et faire un heureux avec le surplus.

Restait la reliure et c'est alors qu'on pouvait juger du goût et de la persévérance de l'amateur. Pour suppléer Trautz, par trop accaparé, M. Paillet avait formé Cuzin, relieur fort intelligent, qui ne demandait qu'à se laisser guider. C'est dans son atelier qu'il suivait avec émotion les diverses transformations de son livre, l'assemblage, le battage, la couture. Il assistait à son départ

pour la dorure sur tranche, recommandant bien de le saupoudrer seulement d'une poussière d'or; il veillait au choix du maroquin, à celui des ornements, à l'endossage, opération délicate entre toutes, à la dorure des plats. 11 aurait voulu pouvoir lui-même incruster profondément les fers brûlants dans la feuille d'or. Que de visites à la rue du Four, à la rue Séguier et ailleurs ! Mais aussi le livre revenait superbe, resplendissant, unique, tel les Fables de Dorât, aux dentelles semées de roses et de papillons !

Las des broutilles de la vignette, Eugène Paillet visa désormais le morceau de choix, le livre de premier ordre. Il avait réussi à arracher à Sieurin, si je ne m'abuse, le Molière de Bret en reliure ancienne, et à mettre la main sur ce superbe exemplaire des Métamorphoses d'Ovide, livre peut-être unique avec les figures avant la lettre et les eaux-fortes, dans sa reliure de maroquin vert signée Derôme le père.

Autre morceau important, longtemps convoité, les Suites d'Estampes pour servir à l'Histoire des Mœurs et du Costume des

Français da7is le dix-huitième siècle^ célèbre recueil si difficile à réunir en épreuves d'artistes.

Ce qui lui donna peut-être le plus de satisfaction à posséder, fut son manuscrit des Contes de La Fontaine, aux 57 dessins de Fragonard, la plupart encore inédits. On connaît rtiistoire de cette trouvaille : au cours de mes recherches sur Honoré Fragonard, James de Rothschild m'avait indiqué le dépositaire de ce beau recueil, ajoutant que son oncle Edmond et lui le refusaient par crainte des faux dessins : leur authenticité était parfaite. J'ai supposé qu'ils avaient été exécutés et reliés pour le financier Bergeret, protecteur de l'artiste, ou pour son fils. M. Paillet, qui venait souvent me rendre visite, les vît, les admira et entreprit d'en faire le siège. Songez! Jean de La Fontaine, de Château- Thierry, interprété par Honoré Fragonard ! Au bout de quelques années, profitant d'un moment de lassitude, et après quelques escarmouches et beaucoup de diplomatie, la place fut emportée.

Après la jouissance de regarder et de faire

voir ses dessins, vint le désir de les vulgariser. Pour traduire ces compositions si légères, si peu appuyées, il eût fallu un graveur de génie : Jules Jacquemart peut-être aurait su fixer sur le cuivre ces souffles couleur de sépia. Le procédé héliographique pouvait aussi convenir, mais n'aurait donné qu'un maigre résultat financier. Fallait -il donc laisser choisir, par l'éditeur Rouquette, le lourd Potémont dit Martial, qui a massacré ces merveilles de grâce et d'esprit? On sait le discrédit dans lequel sont tombés les nombreux états de ses planches. Pratiquement, l'opération a pu être réussie ; artistiquement, elle laisse fort à désirer.

Auprès de son dix-huitième siècle, notre ancien président avait placé, comme contraste, quelques-uns des plus beaux livres à gravure sur bois du seizième : le Poliphik d'Aide, de 1499 ; Les Simulachres de la Mort de Holbein, premier tirage de ces planches célèbres ; les Heures de Geofroy Tory, de 1527; et le recueil si curieux de Tortorel et Périssin.

Il désira posséder également quelques spé-

cimens des reliures faites pour les grands amateurs d'autrefois : Grolier, Maioli, Canevarius et autres figurèrent sur ses rayons. Entre eux, bien qu'en simple veau brun, mais avec la devise Plus Oultre, brillait d'un éclat incomparable Les Lunettes des Princes^ par noble homme Jehan Meschinot, maistre d'hôtel de la Royne de France, exemplaire de l'empereur Charles Quint !

Sa grande préoccupation, nous l'avons dit, fut aussi de grouper certains des chefsd'œuvre de l'esprit humain, de ceux qui lui tenaient le plus à cœur, en édition princeps. Aussi possédait-il l'Iliade et V Odyssée, cette « Bible de l'Hellénisme » revues par l'athénien Calchondyle, imprimées à Florence en 148S; Y Imitation de Jésus- Christ, d'Augsbourg, 1471 ; les Confessions de Saint- Augustin, de Milan; les Annales de Tacite, de Rome. Son Jusiinien était de Mayence, son Hippocrate, d'Aide ; sa Farce de Paihelin, gothique, et son Roman de la Rose, de Vérard.

Il pouvait lire Clément Marot dans l'édition de François Juste; Montaigne, à son

choix dans l'édition de 1588 ou dans celle de 1595 ; Malherbe dans l'édition originale de 1630 ; les meilleures tragédies de Pierre Corneille dans V Illustre Théâtre^ et méditer les Maximes dans la première édition avouée par La Rochefoucauld. Il aurait pu relire, s'il ne les avait sues par cœur, les Fables de La Fontaine dans Tin -quarto de 1688, savourer les Comédies de Molière sur le 1682 en vieux maroquin, et même si l'appétit lui en venait, quelque recette du Pastissier François, des Elzéviers, serti dans une étourdissante reliure de Trautz.

Car Eugène Paillct, ce bibliophile, lisait ses livres : variété rare à ce que prétendent certains. Quand on le visitait de bonne heure, on le trouvait le plus souvent un volume à la main : c'était le Discours de la Méthode, de Descartes, l'édition originale, bien entendu, à moins que ce ne fut Rabelais. Il avait tout lu, même le Roman de la Rose, dont il disait avoir avalé à petits coups les vingt-deux mille vers. Inutile d'ajouter que la littérature française du dix-neuvième

siècle lui fut familière, de Lamartine à Coppée, de Balzac à Maupassant. Sa merveilleuse mémoire lui permettait même de rappeler les divers incidents d'un roman et presque d'en restituer le texte.

Aux romantiques, une place importante fut réservée de tout temps sur ses rayons. Il les avait colligés, — ramassés^ comme il disait volontiers, — au bon moment, à l'époque précise qui a précédé leur grande hausse, en exemplaires non rognés des éditions originales : drames de Victor Hugo, romans de Balzac, Chansons morales et autres de Béranger ; Méditations poétiques de Lamartine; contes d'Alfred de Musset, romans de Mérimée, des Dumas père et fils, de Daudet, de Gautier, dont Mademoiselle de Maupin, à laquelle notre amateur avait payé une robe en maroquin rouge doublé de citron, avec beaucoup de dentelles autour, de la façon de maître Cuzin.

Les plus beaux illustrés du même temps ne manquaient pas à ce rendez -vous de noble compagnie. Sa Notre-Da.me-de-Paris

était avant la Chauve-Souris^ son Paul et Virginie de Curmer, avec le portrait du docteur avant toute lettre, son Déranger muni de toutes les suites inspirées par le chansonnier aux Johannot, de Lemud, Devéria, Granville et Monnier, et, par surcroît, relié par Trautz, le seul qu'il ait relié ! Son exemplaire des Contes Rémois possédait la suite des bois d'après Meissonier tirée sur Chine volant, et les Contes Drolatiques de Balzac, qu'il savait par cœur, un vrai livre de chevet, fut des rares tirés sur papier de Chine. Telle était, dans une rapide vision rétrospective, cette collection réunie avec tant de goût, sélectionnée pendant vingt-cinq ans de soins, de peines, et de jouissances aussi. La jouissance de la réunir, celle de la montrer

Et celle de la vendre, hélas! A peine put-il s'écrier : Exegi monumentum^ que le monument s'effondrait.

Depuis quelque temps, il y avait chez lui pléthore, sinon lassitude. Du dix-huitième siècle, peu de chose restait à désirer. En

bon père de famille, M. Paillet se préoccupait de tant d'argent immobilisé dans ses livres. Craignait-il aussi une nouvelle orientation dans le goût des amateurs? En un mot, le bibliophile songeait à vendre !

C'est moi qu'il chargea de la mission délicate de tâter le terrain : le moment était bon et le dix-huitième siècle plus en faveur que jamais. Le grand bibliopole du temps, le bouillant Damascène, Thomme des grosses opérations, traitant les affaires de livres avec une ampleur inconnue jusqu'à lui, fut prévenu. La proposition lui ayant souri, on fît de part et d'autre l'estimation, qui avoisinait, dit-on, le demi-million. Après notable concession du vendeur, l'affaire fut conclue, donnant, donnant.

Elle avait été menée secrète : ce fut un coup de foudre dans le petit monde passionné du livre. M. Paillet rencontrant Beraldi, le soir du même jour, lui apprend la nouvelle et le laisse atterré. Mais l'auteur de Bibliothèque d'un Bibliophile se ressaisit vite, se précipite chez Morgand et s'y confectionne une de ces ardoises! Une

heure ne s'était pas écoulée qu'il s'assurait la fleur de la collection. Le catalogue parut orné des prix que l'on sait. Ce qui est beau se vend toujours : les bibliophiles avalèrent donc la pilule sans trop de grimaces ; Morgand réalisa, dit-on, trois cent mille francs de bénéfices et tout le monde fut content.

Le sacrifice une fois consommé, grâce à un peu de scepticisme et beaucoup de philosophie, la résignation se fait, rapide. Après avoir reçu des condoléances devant les rideaux de serge rouge, cette livrée de deuil des bibliothèques aux rayons vides, l'amateur s'oriente de nouveau. Suivant son expression favorite, il change seulement son fusil d'épaule. Les classiques sont trop délaissés des bibliophiles; il en achètera. Ne pourra-t-il pas aussi saisir au passage de beaux dessins originaux, anciens ou modernes. Il ne brûle pas d'ailleurs ce dixhuitième siècle qu'il adore toujours, mais se rend compte qu'il ne pourrait remplacer qu'en exemplaires inférieurs ses beaux livres dispersés.

Il repêche son Imitation de Tédilion princeps et son précieux Tortorel. Les Contes de La Fontaine des F'ermiers généraux, si souvent feuilletés, reprennent leur place habituelle à portée de sa main.

Certains livres lui ont été donnés, qu'il garde, comme la Partie de Chasse de Henri /F, aux jolis dessins de Gravelot à lui légués par Philippe de Saint- Albin. Il fait de même pour le Guide des Amateurs et des Etrangers à Paris, œuvre de son arrière grand père maternel, Thiéry de Sainte-Colombe ; puis il trouve son Régnier, elzévir non rogné. Je lui cède le Cicéron de Robert Estienne relié par Dusseuil, et peu à peu les rayons se regarnissent, amorces d'une nouvelle collection qu'il n'a pas l'intention de faire aussi importante que l'ancienne.

D'ailleurs, Eugène Paillet a conservé précieusement les publications de la Société des Amis des Livres, dont, comme président, il n'a voulu se séparer à aucun prix.

Après un peu de flottement, — c'était la

période où les adhérents s'inscrivaient purement et simplement chez Rouquette, — la Société s'est constituée d'une façon normale, a nommé un bureau, fondé un dîner mensuel et a choisi comme ouvrage de début la Chronique de Charles /X, premier anneau d'une chaîne qui s'allongera chaque année. On les retrouve tous au grand complet, le plus souvent en superbes reliures, dans son nouveau catalogue, ces publications, auxquelles il donna ses soins; elles y forment une imposante série, en partie enrichie des dessins originaux.

« Nous sommes ici pour nous amuser », disait-il volontiers; et de fait, jamais les livres fabriqués sous son influence ne sont ennuyeux, ni mal construits. C'est Lessore qui le met en rapport avec Edmond Morin, l'élégant aquarelliste, graveur à l'eau-forte à l'occasion. Bien qu'uniquement traitée « de chic », rillustration de notre premier livre fait bonne figure dans la série.

Ayant eu l'idée de demander à Dagnan, tout jeune alors, les dessins d'une Manon Lescaut^ je fis connaître cet artiste de très

grand mérite à M. Paillet qui voulut avoir de lui, d'abord des dessins pour Fromont jeune cl Rissler aîné, ce chef-d'œuvre de Daudet. Il obtint facilement ensuite ceux d'Eugénie Grandet pour la Société. Je viens de les revoir, et je reste frappé du sentiment profond dont l'artiste a fait preuve, comme de la conscience de son exécution toujours appuyée sur la nature. Ce livre, ainsi orné, demeure une des perles de la collection nouvelle.

Quand il s'agit de reproduire le texte des Orientales, notre président pense tout naturellement à des peintres à sujets orientaux, que d'anciennes relations désignent à son choix. Gérôme est le beau-frère de son ami Cléry et Benjamin Constant le gendre de l'ami de son père, Emmanuel Arago. Autre chose est d'être peintre, autre chose d'être vignettiste. A moins de se traduire soi-même en gravure, et encore, un peintre risque fort d'y échouer; l'événement l'a prouvé. Ce fut une erreur généreuse. Comme typographie, le livre demeure superbe.

Pour Zadifj, l'afToire fut plus compliquée.

Commencée avec Jules Garnier, le peintre de Rabelais, Tilluslration reste brusquement interrompue par sa niort. Depuis longtemps il avait l'idée de faire un livre avec Félicien Rops. Eugène Rodrigues le lui fait connaître. Parfait de formes, plein d'esprit naturel, mais singulièrement fantaisiste, Rops promit tout ce qu'on voulut, c'est-àdire huit compositions aquarellées comme lui seul pouvait les rêver et les exécuter.

Aux deux ou trois premières, tout alla bien, mais quand il s'agit de passer outre, M. Paillet se heurta à une force d'inertie incroyable mise sur le compte, tantôt du manque d'inspiration , tantôt de la maladie. Il m'a dit avoir gravi plus de soixante fois l'escalier de la rue Marivaux. Sa bonne figure souriante était devenue pour l'artiste la tête de la Méduse. Malgré sa ténacité, il dut s'avouer vaincu, traiter pour le complément avec d'autres et se contenter de quatre dessins qu'il était parvenu à arracher. Aussi s'était-il bien promis de ne plus les perdre de vue et d'en rester le possesseur et quand, suivant notre coutume, on

les mit aux enchères, les emporta-t-il de haute lutte.

Gaujean les a traduits avec une rare adresse dans le ton original, grâce à ses planches repérées. Ils reposent à présent dans son exemplaire, recouvert d'une merveilleuse reliure de style oriental, faisant songer, par la netteté de son exécution métallique, à un véritable travail d'orfèvrerie.

Aspasie, Cléopâlre et Théodora^ œuvre de notre sympathique collègue Henri Houssaye, lui donna encore passablement de mal à confectionner. Plusieurs essais furent tentés et son exemplaire contient comme frontispice une bonne aquarelle de Thévenot qui n'a pas été utilisée. On s'en tînt aux compositions ornementales de Giraldon, tirées typographiquement à plusieurs tons.

Telles sont, avec Paris qui crie, dont il trouva les dessins tout préparés, grâce à une généreuse initiative, — dessins qu'il fit commenter de textes par les Amis des Livres eux-mêmes, — et avec La Dot de Suzette, illustrée par Foulquier, les principales

publications de la Société spécialement surveillées par lui et qui furent, avec toutes les autres, la grosse préoccupation des vingt dernières années de sa vie.

Car ce n'est pas tout de découvrir Tartiste créateur, de lui indiquer discrètement les passages à représenter; il faut, quand il n'est pas graveur, lui trouver un interprète. M. Paillet eut la main heureuse avec Le Rat, dans Eugénie Grandet, avec Los Rios, dans Les Orientales, et avec Gaujean, pour Zadig. Une fois l'illustration mise en train, il faut encore choisir avec discernement l'imprimeur, le papier, veiller à ce que son grain prenne bien l'impression des gravures, trouver un format non banal, déterminer le caractère, la couverture, la disposition du titre que sais- je?

Quel goût, quel dévouement, quelle ardeur, que de soins minutieux votre ancien président mettait à ces diverses opérations, Amis des Livres, vous ne l'avez pas oublié ! La dernière fois qu'il vint à notre réunion mensuelle, il se préoccupa encore des publications futures, et, si vous vous en sou-

venez, la proposition de donner la Graziella de Lamartine vient de lui.

A ces réunions, à ce dîner des Amis des Livres, Eugène Paillct fut toujours assidu, toujours fidèle. Il fallait un empêchement bien grave pour ïy voir manquer. Grâce à son urbanité, un repas bien ordinaire se transformait en une manière de cénacle où se discutaient, souvent avec animation, toujours de la façon la plus courtoise, les questions brûlantes de littérature moderne et de bibliophilie militante.

La présence du duc d'Aumale, si souvent l'un des convives et non le moins intéressant, donnait à ces agapes comme un air de petite Académie.

Le livre moderne primait alors le livre ancien dans les préoccupations de M. Paillet. Quand une publication illustrée de Conquet, de Launette, de Ferroud, de Pelletan, lui semblait réussie, Tamaleur s'empressait de l'acquérir en exemplaire de choix, paré d'épreuves d'état et de planches à remarques, et lui faisait donner un habit plus ou moins

riche, mais toujours élégant, en rapport avec son importance. Son Roi Candaule resplendit, sous les ors et les fleurs du maître relieur Mercier. C'est la reliure dite << du Président ».

Remarquons-le : de même que Tabsence de bibliothèque décèle Thomme préoccupé d'intérêts matériels et de vie extérieure, qui peut être bon père, bon époux, mais dont l'existence manque d'idéal, de même toute bibliothèque révèle le caractère de celui qui Ta formée, reflète ses goûts et ses tendances. Les deux collections réunies par M. Paillet ne démentent point la théorie. A côté des œuvres des grands esprits, Montaigne, Pascal, La Bruyère, Montesquieu, qu'il aimait à relire, il avait placé des facéties, des chansons et le conte plaisant comme l'entendaient nos pères. Ainsi le Moyen de Parvenir eut toujours le privilège de le réjouir. Son exemplaire, imprimé cette année, de rarissime première édition, est encore parsemé de signets de papier, qui témoignent d'une lecture assidue.

Quant à son goût du livre à images, si marqué dans sa première collection, Tamateur délicat en a donné une nouvelle preuve éclatante par l'acquisition du Daphnis et Chloc\ le roman de Longus, imprimé sur vélin et en grec, par Didot, en 1802.

Maître livre par la typographie, enrichi des dessins originaux, ce morceau princier fut offert à Junot, duc d'Abrantès, gouverneur de Paris, en 1807. La duchesse, née Permon, fort endettée, paraît-il, le vendit, vers 1816, en Angleterre. 11 alla chez Beckford, et, de là, chez le duc d'Hamilton, son gendre. Acquis par Morgand, casé un instant chez le chocolatier Marquis, son voisin, M. Paillet ne le manqua pas quand il repassa en vente. 11 le désirait vivement, sut désarmer des compétitions ardentes et l'obtint ainsi à bon compte. C'est un morceau de premier ordre et dont le choix fait honneur à son goût.

S'il ne renfermait que les dessins de Gérard, notre enthousiasme serait sans raison d'être, mais il possède trois dessins, trois seulement de Prudhon l'enchanteur,

et ce sont trois perles : Le Chevrier Lamon, surtout Daphnis à la recherche de la Cigale dans le sein de Chloé, au mouvement si trouvé de grâce juvénile, et Le Bain, d'une si fraîche inspiration, forment trois tableaux au modelé exquis. Ils furent payés trois mille francs à l'artiste par Didot h l'époque : combien valent-ils maintenant ?

A voir les dessins de Prudhon, si terminés, on ne croirait pas que leur finesse put être dépassée, et pourtant le manuscrit de l'école de Bruges de M. Paillet l'emporte encore par la préciosité de l'exécution : c'est le triomphe de la miniature. Il provient des ventes de Bure, F. Didot, fut l'ornement de la collection La Roche-Lacarelle, où il atteignit 22,500 francs. Les seize grandes miniatures, bien que le manuscrit ne mesure en hauteur que 105 millimètres, sont des merveilles de sentiment. Les figures de la Vierge et du Christ offrent ces types flamands chers à Memling et à Gérard David. Sur les bordures à fond d'or, se détachent des fleurs, des fruits, des insectes et même des têtes grotesques, traités avec un soin et une vérité

4i EUGÈNE PAILLET BIBLIOPHILE.

extraordinaires. Ce précieux spécimen de l'art du miniaturiste, rentrant si bien dans les goûts du collectionneur qui aima toujours le travail fini, soigné, à voir à la loupe, sera, comme le reste, offert au plus offrant

« Ma bibliothèque sera vendue après moi », a-l-il pris soin de noter sur son testament, car notre ami était de Técole de ceux qui pensent que les belles choses ne doivent pas s'immobiliser, mais se disperser pour la joie du plus grand nombre.

A ceux qui l'ont connu, je n'apprendrai pas que M. Paillet était éminemment sociable. S'il sortait peu vers la fin de sa vie, il avait été fort brillant jadis, recherché pour son esprit et son affabilité. Ses relations étaient nombreuses dans le monde de la magistrature, da barreau et de la haute finance; il entretenait des rapports cordiaux avec ses collègues de la Cour. Toutefois, ses préférences allèrent invariablement aux amateurs de livres, avec lesquels il pouvait s'entretenir

de leur passion commune, et c'est eux qu'il fréquenta avec le plus de plaisir.

La liste en serait trop longue. Rappelons seulement qu'il mena les néophytes dans le début chez un excellent homme, Emmanuel Martin, sorte de précurseur qui l'avait initié aux joies de la vignette et qui les entassait dans ses livres, jusqu'à les faire bâiller.

On le vit souvent jadis chez le baron de Lacarelle, dans son entresol de la rue de Navarin, cet amateur délicat qui avait fait connaître et apprécier à plusieurs d'entre nous la reliure ancienne.

On le rencontrait encore chez Edouard Bocher, l'ami du duc d'Aumale ; chez Lignerolles que nous avons vu vivre et mourir loin de ses livres, et pourtant personne ne les aima autant; chez le comte de Sauvage, bien digne d'inspirer semblable affection. Longtemps, M. Paillet vint chez moi chaque semaine, ne fut-ce que cinq minutes, et je conserve un souvenir charmant de ces moments passés en sa compagnie et de l'amitié qu'il ne cessa de me témoigner.

Il ne faut pas oublier, dans les relations que les livres lui avaient procurées, le baron Jérôme Pichon, qui appréciait singulièrement chez Paillet Tliomme et le bibliophile. A plusieurs reprises, je fus chargé de lui dire la satisfaction qu'il éprouverait de le voir entrer aux Bibliophiles. Toujours, M. Paillet se déroba, alléguant sa situation de président des Amis des Livres, qui ne lui permettait pas, suivant lui, de faire partie de deux sociétés.

C'est le salon-bibliothèque de notre affectionné président Henri Beraldi, pour lequel il montra la plus constante amitié et la plus justifiée, et en qui, de bien loin, il voyait un successeur probable et désigné, qu'il avait adopté en dernier lieu. Chaque lundi, on était assuré de l'y rencontrer, s'intéressant, comme par le passé, à toutes les questions de bibliographie, de reliure et de publications illustrées.

Son esprit était clair, son jugement sûr, sa raison souriante, et un long stage dans la magistrature lui avait donné la connais-

sance des hommes. C'était un causeur charmant que sa grande mémoire rendait plus intéressant encore. Beaucoup de fermeté sous une grande douceur et beaucoup de prudence aussi. 11 a vu venir la mort avec résignation, avec la philosophie tranquille de l'homme qui a fait son devoir.

Adieu! Comme ce laboureur d'Holbein, dont la Mort hâte l'attelage au déclin du jour, en des figures que vous regardiez souvent dans votre admirable exemplaire, vous avez creusé votre sillon d'où a germé toute une moisson de bons conseils et d'exemples à suivre.

La vie vous aura été douce, et les livres, que vous aimiez, des compagnons fidèles. Vous ne leur demandiez que de vous distraire : ils vous ont instruit et amusé. Vous cherchiez à n'être pas dupe en affaires : ils ne vous ont point coûté de trop durs sacrifices. Vous aviez l'ambition de réussir dans vos entreprises : vous laissez singulièrement prospère la société que vous avez fondée. Vous vouliez un peu d'affection autour de

VOUS : VOUS avez rencontré une compagne dévouée, des amis fidèles qui vous regrettent, un fils et des petits-fils pour vous continuer dignement.

Reposez en paix, aimable et indulgent ami ; votre tâche a été remplie, et de ce que la vie peut procurer de satisfactions, bonne mesure vous a été faite.

Novembre 1901.

Bon Roger PORTALIS.

Paris. — Impr. R. Chapelot et C«, 2, rue Christine.

Portails, Roger, baron Eugène Paille t

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