‹ Eugénie de Guérin: journal et fragmentsChapitre 4 sur 32 · DE L'EDITEUR. VII · texte numérisé non relu

DE L'EDITEUR. VII

dangers de l'exil, l'image plus naïve et plus complète de cette vie de famille qui lui manque et à laquelle il fait défaut.

Ce Journal devient peu à peu sa grande affaire, le secret et la joie de ses journées; il adoucit l'amertume de la séparation ; en y mettant son âme tout entière, elle a réussi à ne plus vivre sans son frère, à ne plus vivre que pour lui; il n'y a point pour elle d'autre avenir que le sien; le terme de ses vœux, c'est de le sentir heureux, c'est de se faire elle-même sa part dans le bonheur de Maurice et dans sa renommée, car il n'est rien qu'elle n'attende pour lui, et dont il ne soit digne aux yeux de sa sœur.

Au moment où elle se croyait exaucée, la mort vint détruire toutes ses illusions. Elle l'a perdu, mais dans son souvenir il vit, il l'écoute et il lui répond. Aussi le Journal n'est-il point suspendu. Elle écrit encore poui lui, pour Maurice au ciel. Un de ses cahiers est adressé au dernier ami de son frère, à ce seul titre un frère d'adoption pour elle; mais c'est toujours de Maurice qu'elle parle, toujours à lui. Elle s'entretient avec son âme.

Le jour vint pourtant où la plume devait lui tomber des mains. Elle ne la reprend plus que par intervalles, pour marquer un anniversaire, pour écrire des lettres où perce incessamment son unique et dernier désir : celui

Tïïl AVERTISSEMENT

que des amis fidèles sauvent de l'oubli les écrits de son frère , ces écrits destinés à perpétuer le nom du poète mort avant l'âge, et à rajeunir l'antique blason du Cayla. Elle espéra longtemps, lutta de loin contre les obstacles de toute sorte qui s'opposaient à l'accomplissement de son vœu ; puis, lorsque cette dernière illusion lui échappa, elle sentit que ses forces l'abandonnaient aussi; elle cessa d'écrire, elle allait cesser de vivre.

Peut-être a-t-elle quitté le monde avec le regret de n'avoir pas rempli sa tâche; tous ceux qui liront ce livre diront avec nous qu'elle l'avait remplie. Ses dernières lettres, son Journal interrompu suffisent pour honorer à jamais le frère qu'elle a tant aimé. Après l'éclatant témoignage de George Sand, de M. Sainte-Beuve *, il ne manquait plus à Maurice de Guérin que l'expression si touchante de la tendresse et des regrets d'une telle sœur pour attacher à son nom et à sa personne des sympathies plus profondes et plus durables encore que l'admiration excitée par quelques pages de ses écrits ; et s'il arrivait un jour que l'auteur du Centaure retombât dans l'oubli, nous oserions promettre au frère d'Eugénie l'immortalité.

Lui assurer cette gloire était son vœu. Jamais M IIe de Guérin n'avait prétendu la partager. Il en sera pourtant

1. Dan* la belle Notice imprimée en tMe des deux éditions, et reproduits dans le tome XV des Causeries du lundi.

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