A MON BIEN-AIMÉ FRERE MAURICE
Je me dépose dans votre àme.
( Hildboardb à saint Bernard.)
Le 15 novembre 1834. — Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant *. Mais comme le papier me manque, je me sers d'un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n'ôte rien que le titre 1 ; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l'auras, tout gros qu'il est, à la première occasion.
C'est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l'heure qu'il est, je l'emportais dans mon sac, de Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d'Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l'allégresse et le deuil nous arrivent ensemble! Ta
1. On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le second. Le premier ne s'est point retrouvé.
t. Le mot Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la page.
lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s'était en tout temps montré notre, ami. Tout Gaillac Ta pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie : t~ « Celui-là n'aurait jamais dû mourir, » et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C'est Y Illustre i qui nous donne ces nouvelles avec d'autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.
Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j'aime tant les lettres et celles qui m'écrivent : c'est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu'elle a me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces
4. On appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre sœur, Mimi, Mimin ou Marie.
D'EUGÉNIE DB GUBRIN.
idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse; enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j'allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent mieux que nous. On 1 l'enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! mon Dieu, que Ton s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que ces lettres m'avaient fait plaisir. Oh ! c'est bien vrai; mon cœur n'est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon
avenir s'attache au tien, ils sont frères. J'ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu ; il faut que j'écrive à Mjmi.
Le 18. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m'enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il
Hf- m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat ! Que de mécomptes dans la vie ! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine; c'est là que je fais demeure toute la matinée et upç partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière , papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l'Église anglosaxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Que de moûts aqui dédins 1 ! Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l'âme était immortelle; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant : « Ponc, mademoiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qjjj
^ aurait pu flatter Socfate, mq.is qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour 1$ soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à §.on