‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 1 sur 47 · IV AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

IV AVERTISSEMENT

Nous nous trompons fort, ou peu de livres publiés de notre temps auront exercé sur les âmes une influence plus douce et plus pure. En parlant ainsi nous pensons aux plus délicates, à celles qui souffrent, à celles qui songent, à celles qui s'agitent et se consument dans une lutte pénible et stérile entre leurs rêves et les vulgaires réalités d'une existence commune.

Les femmes surtout qu'une imagination trop mobile désenchante facilement de leur destinée trouveront dans le livre de M"® de Guérin plus qu'une froide leçon : elles y trouveront une consolation et un exemple.

On verra, pour ainsi dire, d'heure en heure, combien cette existence était obscure, modeste, isolée et, pourrait-on croire, en désaccord par sa monotone simplicité avec l'activité d'une intelligence prompte et ardente, M"« de Guérin n'en a pas souffert ; à peine surprendraiton, dans la longue suite de ses épanchements intimes, un mot amer. Chaque fois qu'elle a entrevu le monde, elle l'a observé d'un œil curieux, elle s'est prêtée à lui sans trop d'efforts, mais elle rentrait avec joie dans sa retraite, heureuse de reprendre ses doux entretiens de tous les instants avec sa propre pensée et avec les voix mystérieuses de la nature. La mort, qui lui était apparue de bonne heure, était presque toujours présente à ses yeux ; elle ne craignait point de telles images. Ce n'est pas sans quelque joie qu'elle voyait s'entr'ouvrir la

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tombe, et, au delà de ses ténèbres, le ciel avec les divines lumières et la pure félicité du jour sans fin ; mais elle demeurait attachée à la vie par des affections, par des devoirs. Dans les jours les plus pénibles de défaillance physique, de soufirance morale^ il lui restait auprès d'elle quelqu'un à aimer, quelqu'un à servir; et lorsque son père lui baisait le front : « Hélas ! disait-elle, comment quitter ces tendres pères? » C'est ainsi qu'elle appréhendait de quitter son Gayla ou pour la ville, ou pour le cloître, et même pour le ciel. L'horizon de ce petit monde ne lui semblait pas trop étroit. Elle ne s'y sentait pas abandonnée. Son secret, c'était de trouver la poésie en elle-même et Dieu en toutes choses. Tel est l'enseignement de cette vie, et l'inefiable charme du livre qu'on va lire.

Le lien qui attache le Cayla au monde, c'est Maurice,

toujours absent depuis sa onzième année. Il est au petit séminaire de Toulouse, au collège Stanislas, à la Chênaie, à Paris encore, faisant ses études, essayant sa vocation, cherchant à se faire sa place au soleil : grand sujet de préoccupation pour son père et pour ses sœurs, pour M"« Eugénie surtout. Ainsi le voulaient l'affmité secrète de leur nature et le souvenir de leur mère. M"® Eugénie n'avait que treize ans lorsqu'ils eurent le malheur de perdre cette mère, hélas! bien jeune encore; mais elle

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