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B. OB a.
de l'âme? Cette pensée me retieiu et fait que je ne dis pas grand*chose ou que Je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd'hui, un dims^nche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s'est trouvée calme. Alors j'ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de Tépanchement. Ne parlons pas du passé, laissons en blanc.
[Le 19 novembre]. — Aujourd'hui 19 novembre, j'ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j'ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d'écrire. Cette écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude; mais je l'ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd'hui, et, demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j'aimais, je les oublie; tout cela m'occupait le cœur et la tête, et maintenant... Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux alIVciions de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes? Mon Dieu, les solitaires de laThébaïde ne s'occupaient pas autrement. Je les vois travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d'autres faire des nattes et des paniers : tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui oITre ainsi mes journées et tout ce qui les va remplir soit do travail ou de prières , soit d'écriture ou de
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pensées, soit aussi ce petit cahier que je veux aussi voir béni.
[Sans date]. — J'ai passé la journée dans une solitude complète, seule , toute seule; papa est à la foire de Cordes , Éran à un dîner au presbytère , Minii à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j*ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas ra'arrêter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l'âme comme les nuages aux yeux.
Le 30 [novembre]. — Eh! mon Dieu, encore des larmes ! On a beau ne vouloir pas s'affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perle. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous ûmait. Oh ! sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien souiïei*t. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et tout à l'heure dans ses dernières épreuves. Mimique j'attendais n'a pu venir; elle est restée près du malade. Fa assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh! queMimi sait dire ces choses, et que je voudrais l'avoir à côté de moi quand je mourrai ! Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il
ferait bon prier, bon écrife, mais qu'écrirais-je? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du corps passe à l'âme. Je vais donc au lit après un deproftjmdh pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu'il te donne une bonne nuit ! Je ne m'endors jamais sans m'occuper de ton sommeil. Qui sait, medis-je, si Maurice est aussi bien qu'il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui sait s'il n'a pas froid? Qui sait?... Et mille autres tendresses trop tendres.
Le !•'" décembre. — Je pense à la tombe qui s'ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison ; mais alors que nous serons heureux de vivre et même d'avoir vécu! L'immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce «|ue nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant. C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pourrie chrétien? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m'arrêtassent?
Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d'une
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petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.
Le 2. — Rien d'intéressant que la venue d*un petit chien qui doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime et je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de La Chênaie; mais pour un chien de berger, c'est un nom de luxe : mieux vaut Bataille pour le combattant du troupeau.
L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitiire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux , un salon , une église, une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon : une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi nie plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs. Mais non, je n'y tiendrais pas longtemps : au moindre bruit de lettres ou de nouvelles , j'en sortirais pour aller lire ou écouter, aujourd'hui surtout que j'attends quelque chose de Mimi et de toi. Tu me négliges.
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voilà un mois et plus que tu ne m* as écrit. La journée me semblera longue : pour la couper, je vais écrire à Louise. J'ai reçu d'elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles d'esprit et de tendresse. Oh ! quelles lettres! c'est pour moi toutes ces choses rares , et je me sens triste avec cela ! Que te faut-il donc, pauvre cœur?
Le 3. — Une lettre de Mimil Que de bonheur porte une lettre et que de charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu'on ne peut voir de longtemps! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire : Us sont là; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs pensées , leurs actions ; tout leur être est là contenu , l'enveloppe seule vous manque. Et cela console fort de l'absence. Je voudrais bien, si tu lis jamais ceci, te persuader du plaisir si profond que j'ai de tes lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu m'écriras plus souvent à l'avenir.
Le â. — Lettre de Mimi , lettre de Louise, arrivée de Paul, bonheur, bonheur, bonheur! Je. n'ai pas le temps d'écrire.
Le 5. — Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin d'ici , loin de papa, loin de ma chambrette , loin de tout ce qui fait ma vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m'éloigne!
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mais je vais joindre Mimi pour un jour, ce qui me console.
Le veux-tu, mon ami , ce cahier écrit depuis deux ans? 11 est vieux , mais les choses du cœur sont éternelles. Le temps n'y fait rien, ce me semble. Je te livre donc celles-ci , après quelques traits de plume, quelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y trouve tant d'erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour en nous promenant.
Je change le format de mon Journal pour le rendre plus commode pour ma poche où je le mettrai dans mes courses. De la sorte, nous y verrons tout ce que je verrai quand je sors, quand je vais dans le monde ou à la campagne. Je vois, j'entends, je sens, je pense alors mille choses qui me plaisent, me déplaisent, m*étonnent, que je voudrais fixer quelque part. Ce me serait utile pour voir un peu ce que je suis quand je me trouve hors de chez moi, quand je me mêle au monde, à ses discours, à ses fêtes et à tout ce qui ne m* est pas d'habitude. 11 se passe alors en moi quelque chose de nouveau; des pensées, des sentiments inconnus me viennent, et je sens que je ne suis pas comme les autres, ni comme je suis ici. Cet état, je Taperçois quand je m'y trouve, mais sans trop y regarder, et il serait bon cependant de voir où cela me mène. Je reviendrai là-dessus : quant à présent, j'ai mieux à faire encore que d'écrire, je vais prier. Oh ! que j'aime la prière I
Je voudrais que tout le jnonde sût prier; je voudrais que les enfants et ceux qui sont vieux, les pauvres, les affligés, les malades de corps et d'âme, que tout ce qui vit et souffre pût sentir le baume de la prière. Mais, je ne sais pas parier de ces choses. Ce qu'il y aurait à dire est ineffable^
Notre nouveau curé nous est venu voir aujourd'hui. C'est un homme doux, riant, qui porte sur sa physionomie Tempreinte d'une belle âme. Je lui crois de l'esprit, mais il n'en montre pas ; sa conversation est des plus ordinaires, saus trait, sans saillies, passant tout bonnement d'une chose à l'autre. Je remarque seulement qu'il répond juste et parle à propos. C'est le simple pasteur des âmes simples, tout plein de Dieu, et rien de plus.
. Le 11 [marsj. — J'ai une grande joie au cœur au • jourd'hui : Éran est allé se confesser. J'espère beaucoup de cette confession avec ce doux curé qui sait si bien parler de la miséricorde de Dieu. C'est encore aujourd'hui la naissance de papa.
Le 12. — J'admirais tout à l'heure un petit paysage de ma chambrette qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli! Jamais je n'ai vu de plus bel effet de luHiiëre sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le beau pour tout le
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monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oi» seaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de M"* Viaiar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh ! que je le regrette ! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon I Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours ? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand .sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Bories. il connaît ce que Dieu m'a mis au cœur, j'avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveau curé ne peut le remplacer : il est si jeune ! puis
il parait si inexpérimenté, si indécis 1 II faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assauts de la chair et du sang! Il est samedi, c'est un jour de pèlerinage à Cafauzac; je vais y aller; peut-être en reviendrai-je plus tranquille. Dieu m'a toujours donné quelque chose de bon là, dans cette chapelle, où j'ai laissé tant de misères.
Je ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis heureuse, et que j'ai rendu grâces à Dieu de cette grâce I C'en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce choisi de Dieu pour mon âme, suivant l'expression de saint François de Sales. Je viens d'écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas ; on ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur: cet homme, ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père, parce qu'en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle aima beaucoup ! La confession est une expansion du repentir dans l'amour. C'est une bien douce chose,
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un grand bonheur pour Tâme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où nous versons nos larmes ressemble au cœur divin qui nous a tant aimés. Voilà ce qui m'attache à M. Bories. Toi, tu me comprendras.
En allant à Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au delà de la Vëre. C'est la femme de la complainte du Rosier que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère ! En entrant, j'ai vu un grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m' approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre là! pauvre créature! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les prései-ver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots; nous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un sélou^ et comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi,
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qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L*inefiable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuse j et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une é table à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous. . .
Le lA. — Une visite d'enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J'aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était ; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quèsaco quicantoaqui^?Le vent qui soufflait fort à la fenêtre l'étonnait aussi ; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup ; il voulait les avoir et les voir tous