‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 8 sur 47 · A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE · texte numérisé non relu

A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE

Je me dépose dans Totre ftme.

( HiLOBOARDB à saint Bernard.)

Le 15 novembre 1834. — Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant^ Mais comme le papier me manque, je me sers d'un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n'ôte rien que le titre*; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l'auras, tout gros qu'il est, à la première occasion.

C'est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l'heure qu'il est, je remportais dans mon sac, de Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d'Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l'allégresse et le deuil nous arrivent ensemble! Ta

1. On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le second. Le premier ne s*est point retrouvé.

2. Le mot Poésies se lit encore, à demi efTacé, en haut de la page.

lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s'était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac Ta pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie : « Celui-là n'aurait jamais du mourir, » et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C'est V Illustre ^ qui nous donne ces nouvelles avec d*autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.

Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j'aime tant les lettres et celles qui m'écrivent : c'est Louise,^ Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu'elle me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces

1. On appelait quelquefois ainsi dans la famiNe l'autre sœur, Mimi, Mimin ou Marie.

D'BUOÉNIB DB GUÉRIN.

idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge. la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j'allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent mieux que nous. On l'enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! 0 mon Dieu, que l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que ces lettres m'avaient fait plaisir. Oh ! c'est bien vrai; mon cœur n'est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi , car mon

avenir s'attache au tien, ils. sont frères. J'ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu ; il faut que j'écrive à Mimi.

Le 18. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m'enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat ! Que de mécomptes dans la vie ! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine; c'est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière , papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l'Église anglosaxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Que de moûts aqui déduis^! Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l'âme était immortelle; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant : « Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour la soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son

i. En patois du pays : Que de mots là-dedans!

D'BUOÉNIB DB OUBRIN.

grand regret; il était à terme le jour de la Saint- Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'it vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours l'air philosophe.

Avec qui croiraîs-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine? Avec Platon : je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon ; mais je lui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une femme, Platon n'aurait pas écrit cela : lu le penses bien? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant qoeje suis philosophe^ je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le cœur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncei* bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle; je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m' agirait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n'envie d'autre beauté que celle de Tàme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu ; c'est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent, s'il ne fallait '

pas te quitter ! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là : j'aime de finir le jour en prières.

Le 20. — J'aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue me déplaisent, m'attristent; aujourd'hui je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répandit partout la grâce et la beauté. Il faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.

Il m'a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C'est du jambon au • sucre, dont le pauvre garçon s'est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l'ai voulu bien traiter. C'est pour les délaissés, ce me semble, qu'il faut avoir des attentions; l'humanité, la charité nous le disent. Les heureux s'en peuvent passer, et il n'y en a pourtant que pour eux dans le monde : c'est que nous sommes faits à Tenvers.

Pas de lecture aujourd'hui; j'ai fait une coiffe pour la petite qui m'a pris tous mes moments. Mais pourvu

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qu'on travaille, soit de tète ou de doigts, c'est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J'espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d'une charité. J'ai fait don de mon temps, d'un peu de peau que m'a emportée l'aiguille, et de mille lignes intéressantes que j'aurais pu lire. Papa m'apporta avant-hier, de Clairac, Ivanhoe et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelquesunes de ces longues soirées d'hiver. C'est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus; c'est tantôt une clef qu'on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. 0 Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T'ai -je dit qu'hier j'eus de ses nouvelles à la foire de C... où je suis allée? Que de bâillements j'ai laissés sur ce pauvre balcon ! Enfin la lettre de Mimî m' arriva tout exprès comme un contre- ennui, et c'est tout ce que j'ai vu d'aimable à G...

Je n'ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et c'est tout ce que j'aurais pu te dire. J'étais fatiguée, j'avais sommeil. Aujourd'hui c'est beaucoup mieux; j'ai vu venir et s'en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s'est levé; plus de neige; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai -je demain matin? Qui sait? La face du monde change si promptement !

Je viens toute contente de la cuisine, où j'ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un

de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. Il me Ta promis; c'est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué! ma soirée n'est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m'a promis Paul ? Il est dix heures, je vais dormir.

Le 21. — La journée a commencé radieuse, un soleil d'été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à Técnrie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de nattre. J'aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à l'heure qu'il est et dans ma solitude; toute la maison est endormie; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette. C'est bien insignifiant, toiit cela : autant vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j'en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit der-

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niëre, je n'ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.

Le 2A. — Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m'a manqué pour m' asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m'arrête, et c'est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peutr-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'âme et la maison : état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m'invite à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cavla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh I le délicieux chez moi! Que je te plains, pauvre exilé, d'en être si loin, de ne voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit ! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t' avoir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.

tt JOUR N A L

Comme j'étais près du moulin, une pauvrette d'Andillac m*a remis une lettre de Mimi. a Grand merci, petite; prends ce sou. n Elle le prend et demeure, a Que veux -tu de plus? — Eh mais, la lettre. — La lettre est pour moi. — Oui, c'est qu'il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l'avez déchirée. » Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m'a dit adimaa. Et, m' asseyant alors sur un sac, j'ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n'est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s'ennuie, veut nous revoir, le monde l'amuse peu; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran * qui va faire sa visite aux d'Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu'à demi, ce me semble, comme si je n'avais qu'une moitié d'âme. Je me figure à présent que tout ceci n'est qu'un temps perdu, que tu ne trouveras rien d'assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes. Qu'y aura-t-il? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d'une vie qui ne laisse rien à dire: mieux vaut revenir à Yestoupas que je cousais. Je te laisse* donc, pauvre plume.

Que les cieux des cieux doivent être beaux ! C'est ce que j'ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d'hiver. C'est ma coutume d'ouvrir ma fenêtre

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