Arist., Poét,, XVII, p. 1455 6, 10-12 Vahlea
2. La date du CresphontCf nous l'avons dit, peut se placer entre 428 et 425.
3. Ce roi, dans la fable, s'appelle Cresphonte. Mais, chez Euripide, Cresphonte est le nom du fils, qui ne pouvait s'appeler comme son père.
sième enfant, qui, chez Euripide porte le nom de Cresphonte, a échappé à la mort. La mère Ta secrètement envoyé en Étolie, où il a été recueilli et élevé par un ami de la famille. Cependant Polyphontc a promis de Tor à qui lui ramènerait Tenfant, mort ou vivant. Celui-ci, arrivé à Tàge d'homme, songe à venger la mort de son père et de ses frères. Il se rend en Messénie, va trouver le roi, lui dit qu'il a tué le fils de Cresphonte et de Mérope, et réclame le prix de son action. Polyphonte lui fait un accueil magnifique et le retient dans son palais. Le jeune homme, accablé des fatigues d'un long voyage, s'endort. Il ne s'est point encore fait connaître à sa mère. Mérope, qui voit en lui le meurtrier de son fils, pénètre dans la chambre où il repose, une hache à la main; elle va le frapper, quand son bras est arrêté par un vieillard qui reconnaît le jeune homme*. — Cette scène était d'un grand efiFet au théâtre. A la vue de Mérope levant sa hache sur la tète de Cresphonte, au moment où elle disait : « Que justice soit faite! reçois ce coup de ma main », les spectateurs étaient saisis d'angoisse; ils tremblaient que le vieillard n'arrivât pas à temps pour sauver le fils des coups de sa mère *.
Le spectacle de la tragédie A' Egée n'éveillait pas sans doute des émotions aussi violentes. On y trouvait cependant une situation analogue : un père était sur
1. Hygin, Fab. 137 et 184, ne résume peut-être pas exactement Euripide. Mais la scène capitale de la pièce était bien celle-là (Arist., Poét., XIV, p. U54 a, î). Schol. Arist., Eth. Nicom., III, 2).
2. Plut., Mor., p. 998 e {De esu carniurrij II, 5). — 0. Jahn a cru ▼oir le sujet du Cresphonte sur plusieurs vases peints [Arck. Zeitung^ 1855, taf. 66). Ilien n'est moins sûr.
le point de tuer son fils, sans le connaître. Ce père, c'est Egée, roi d'Athènes, qui a épousé Médée, chassée de Corinthe après les meurtres qu'elle a commis. Jadis, dans le pays de Trézène, Egée s'est uni à iËthra, fille de Pittheus, qu'il a quittée, la laissant enceinte. En partant, il a déposé sous un rocher énorme ses sandales et son épée. Si Jilthra donnait le jour à un fils, cet enfant devenu grand devait soulever le rocher et s'emparer du dépôt laissé par son père, qu'il viendrait rejoindre à Athènes. Le fils d'-t45thra est le héros Thésée : il n'aura donc pas de peine à exécuter les recommandations que sa mère lui a transmises. Il arrive à Athènes, dans le palais d'Egée, sans se faire connaître. Médée, qui a eu des enfants du roi, se méfie de ce jeune homme, qu'elle devine peut-être. Elle persuade à son mari que le nouveau venu est un conspirateur, qui bientôt le tuera pour lui enlever la royauté, et dont il faut prévenir les desseins. Elle a préparé un poison, qu'Egée lui-même mêlera à la coupe du jeune homme, au milieu d'un banquet. Le crime va être consommé quand Thésée, avant d'approcher ses lèvres du breuvage mortel, se fait reconnaître par son père *.
Dans Alcmène, ce n'est plus im père qui va tuer son fils, mais un mari qui, .par suite d'une erreur fatale, est sur le point de mettre à mort sa femme.
1. La fable est racontée par Plutarque, Thés,^ xii, et par le 8choliaste &eYUiadey XI, 741, sans qu'Euripide soit d'ailleurs cité. Mais le scholiasto de la Médée (167) nous apprend que, dans Egée, il était fait allusion à Apsyrtos : Médée avait donc un rôle dans la pièce. Le fragment 4 : « Il est naturel que la seconde femme déteste les enfants de la première » semble aussi être en rapport arec la fable indiquée.
Le sujet d'Alcmène nous était, il y a dix ans encore, tout à fait inconnu. La critique conjecturale n'avait réussi qu'à identifier cette pièce soit avec Rhadamanthe^ soit avec Licyrmiios^ c'est-à-dire avec des
PI. 1. — Âlcmène sur le bûcher.
drames dont on ne sait rien. Aujourd'hui, grâce aux recherches de R. Engelmann^ ce sujet se lit très
1. Welcker, Griech. Trag,,ll, 690.Hartung, Eurip. rest., I, 534.
2. Beitrdge zu Euripides, I, Alkmene (Berlin, Weidmann, 1882). Cf. Th. Roinach, Revue critique, 1882, 2, p. 261.
264 L*ART DRAMATIQUE CHï^Z EURIPIDE.
Euripide trouvait-il le modèle de ces situations chez les poètes ses prédécesseurs ou ses contemporains? Aucune des tragédies conservées d'Eschyle et de Sophocle ne nous offre rien de semblable ; mais les fragments de leurs pièces perdues ne peuventelles nous mettre sur la voie du rapprochement que nous cherchons? Pour Eschyle, on est très mal renseigné, et de ses drames disparus on n*a souvent que le titre ; encore ce titre laisse-t-il quelquefois deviner la fable que le poète avait traitée. Or, à l'exception peut-être des Mysiens, dont le sujet du reste est mal connue aucune de ces fables n'a de rapport avec celles dont nous venons de parler. Il est donc probable qu'Eschyle n'a pas ou a très rarement traité ce genre de sujets. Mais Sophocle avait, comme Euripide, écrit une tragédie d'Egée; comme lui, il avait composé un drame intitulé Ion ou Creuse. UÉgée de Sophocle, il est vrai, pouvait ne ressembler en aucune façon à celui d'Euripide • ; et quant à Créûse, on ignore comment la pièce était conduite, et il n'est point démontré que la mère y voulût tuer le fils, ni le fils la mère. Mais d'autres fragments de Sophocle nous
1. Tout ce qu'on en sait, c'est que Tëléphos y jouait un rôle, qu'il arrivait de Tégée en Mysie, et qu'à son arrivée il n'ouvrait point la bouche, étant souillé d'un meurtre (Arist.,Po^^,XXIV, p. U60 a, 32. Cf. Amphis, Corn. Gr.JII, p. 467). H n'est pas sûr que cette tragédie traitât le sujet indiqué chez Hygin, Fab, 100 : Auge, sur le point de tuer, sans le savoir, son fils Téléphos, qu*on veut lui imposer pour époux, et Téléphos dirigeant son épée contre sa mère. — Sophocle avait, lui aussi, composé un drame des Mynens, qu'on connaît encore moins.
2. Les fragments 19 et 21 (Nauck*) semblent cependant se rapporter au voyage que fait Thésée, de Trézène à Athènes.
apprennent des faits plus certains» Dans son Chrysès^ dont l'action faisait suite à celle à'Iphigénie en Tau-ride y un frère allait, sans s'en douter, livrer à la mort son frère et sa sœur. Il s'agit d*Oreste et dlphigénie^ qui, après leur évasion, se sont réfugiés à Lemnos, auprès d'une prêtresse d*Apollon, Chryséis, celle dont il est parlé au premier chant de V Iliade. Le roi de Tauride, Thoas, les poursuit dans leur retraite et réclame ses prisonniers, qui seront mis à mort pour avoir dérobé la statue d'Artémis. Le jeune Ghrysës, fils de Chryséis, va les lui livrer, quand la prêtresse révèle à son fils qu'il est lui-même, comme Oreste et Iphigénie, enfant d'Agamemnon. La reconnaissance opérée, Ghrysès aide le frère et la sœur qu'il vient de découvrir à tuer Thoas et favorise leur retour en Grèce '. Dans une autre pièce de Sophocle à laquelle un fils d'Égisthe, Alétès^ donnait son nom, la situation n'était pas moins dramatique. Tandis qu'Alétès règne sur Argos, on annonce faussement à Electre que son frère Oreste a été immolé à l'Artémis de Tauride. Electre va consulter au sujet de cette mort l'oracle de Delphes; elle y rencontre Iphigénie, qu'elle ne connaît pas et qui vient d'arriver avec son frère. Un messager de malheur, le même qui lui a annoncé qu'Oreste était mort, désigne Iphigénie à Electre comme étant la meurtrière de son frère. A sa vue, Electre, possédée de fureur, saisit sur l'autel un bran-
1. Hygin^ Fab. 121. La situation offre quoique analogie avec celle ^Iphigénie en Tauride, mais on ignore la date du Chrysès, et s'il est antérieur ou postérieur à la pièce d'Euripide. Le fait que la fable de ce drame continue celle à! Iphigénie ne prouve rien pour la chronologie. .
don enflammé et va crever les yeux à sa sœur, quand Oreste intervient et se fait connaître ^
Dans le choix de ces situations, est-ce Euripide qui a pris exemple sur Sophocle, ou Sophocle sur Euripide? Le Chrysès et VA lé tes sont^ils antérieurs ou postérieurs au CresphorUe, à VIon, à VIphigénie en Tauride? Comme le Cresphonte doit être placé entre 428 et 425, il n'est pas impossible que Sophocle, dont la carrière, à partir de cette période, se prolonge plus de vingt ans encore, ait songé à chercher le succès dans des combinaisons dramatiques qui avaient réussi à son rival'. Mais la date des pièces de Sophocle citées plus haut étant inconnue, on ne saurait rien affirmer. Peut-être Euripide n'a-t-il pas été le premier à mettre en présence des frères et des sœurs, des mères et des fils qui vont se tuer sans se connaître ; mais, peut-être est-ce lui qui a surtout excellé dans de tels sujets. C'est ce qu'il est permis de déduire sans témérité du témoignage d'Aristote, qui emprunte les exemples de ce genre de situations non point au théâtre de Sophocle, mais à celui d'Euripide*.
Ce théâtre fournissait aux critiques grecs qui, comme Âristote, essayaient de formuler les lois de l'art tragique, le modèle des situations les plus variées. Quelquefois le poète, continuant à mettre en jeu l'amour instinctif qui attache les parents aux enfants, avait demandé le pathétique à des actes atroces qui