Fr
VUES POLITIQUES. i81
sans y ajouter de cruelles épreuves*. » Adraste dit encore que les cités pourraient éviter les désastres qui les ruinent, en cherchant à s'entendre avant de se combattre; que ce n'est point par le sang, mais par laparolo, qu elles devraient vider leurs querelles^ Voilà un sentiment qui n'a rien de l'âge héroïque et qui est bien invraisemblable chez celui qui l'exprime ; mais ce sentiment s'accorde trop avec ce que l'on sait du poète pour qu'on ne lui en fasse pas honneur. Comme Aristophane, Euripide est donc partisan de la paix ; de cette paix que, dès les premières années de la guerre, le chœur de son Cresphonte appelait de tous ses vœux et qu'il trouvait trop lente à venir^ Mais, s'il aime la paix, ce n'est point par désir égoïste de repos, pour faire tranquillement valoir ses propriétés, pour jouir sans trouble de la solitude dans sa caverne de Salamine. Il aime la paix parce que la guerre lui fait naturellement horreur, parce que son âme est largement ouverte à la pitié pour tous les maux de l'humanité.
L'humanité est un mot qu'on n'oserait prononcer en parlant d'Eschyle, mais qu'il est permis d'em-
1. Suppl. 949 et 8uiv. Remarquons qu' Adraste parle à peine des vertus guerrières des chefs et fait surtout ressortir leurs mérites civils.
2. Ibid, 748. Comparer l'accent du vers 119 : xotaOO' 6 xlr\\i.u)^ ■KÔXzy.oz êÇepydtÇeTat. Cf. Hélène, 1151-59.
3. Fr. 453. Aristophane, dans ses Laboureurs, reproduisait le premier vers de cet éloge de la paix. Or, les Laboureurs ont été joués en 424. D'autre part, si l'on tient compte de l'expression : « 0 Paix, combien tu tardes! », le Cresphonte peut difficilement être antérieur à la troisième ou à la quatrième année de la •,'uerre. Cette pièce pourrait donc se placer entre 428 et 425.
ployer à propos d'Euripide. Ce dernier, en effet, ne s'en est pas toujours tenu à l'idée de la patrie étroite et limitée, telle que l'entendaient ses contemporains. Il parait s'être élevé quelquefois à la haute conception d'une patrie large et ouverte, commune à tous les hommes, qui est la terre. « Je suis citoyen du monde », disait Socrate. — « Pour les grands cœurs, dit Euripide; la terre entière est une patrie*. » L'idée que la science n'a point de frontières semble appartenir à notre siècle : Euripide, en son temps, l'avait cependant déjà formulée, quand il disait que le sage, habitât-il aux extrémités du monde, était pour lui un ami^ Déduira-t-on de là qu'Euripide, qui eut à se plaindre d'Athènes, n'était pas profondément attaché à son pays? Ce serait une conclusion téméraire que beaucoup d'autres textes démentiraient^ Il n'en est pas moins vrai qu'on rencontre chez lui, comme chez Socrate, les traces d'une sorte de cosmopolitisme qui alors était chose nouvelle : pareille chimère ne pouvait hanter qu'un grand esprit.
Si Euripide a peut-être caressé le rêve d'une patrie universelle, il a dû plus d'une fois être brusquement
1. Fragm. incert. 1047 (Musonius chez Stobée, Flor., 40, 9). Cette idée sera surtout développée par les Cyrénaïques et les Stoïciens. C'est dans un sons différent qu'un personnage du Phaéthon (fr. 777) disait que « l'homme trouve une patrie partout où la terre le nourrit ». Lysias, 31, 6, a fait ressortir l'égoïsme de cette maxime.
2. Fragm. 902. Faut-il lire dans ce texte, avec Nauck, £(t6X6v au lieu de aoçiv?
3. L'amour de la patrie est souvent et fortement exprimé chez Euripide. Phénic, 358; Iphig. T., 452, 647, 1137. Fr. 347, 1046, etc. Schenkl, Die polit. Anschauungen d. Eurip., a recueilli (p. 21-22) tous les passages sur les devoirs du citoyen envers la patrie.
rappelé à la réalité par le fracas des événements. Au moment où il écrivait quelques-unes de ses tragédies, la guerre était aux portes d'Athènes. Comment un poète aussi préoccupé qu'il l'était du présent, eût-il pu s'enfermer toujours dans la contemplation du passé et maintenir ses drames à des hauteurs où ne pussent monter les bruits et les troubles de la vie publique? Les allusions à la politique extérieure d'Athènes ne sont chez lui nullement dissimulées : elles s'étalent au grand jour dans Andi^omaque, dans les Héraclides, dans les Suppliantes.
Comme la plupart de ses concitoyens, il a au cœur la haine de Sparte, dont il critique les institutions* et dont il condamne les moeurs^. Quand il déprécie la rivale détestée d'Athènes, quand il dit : « Enlevez aux Spartiates la gloire de la lance, ils ne seront supérieurs à personne pour le reste ^ », il partage les passions de son public. Le personnage de Ménélas dans Andromaque est le type du Spartiate, et ce personnage est odieux. C'est lui qui pousse la perfidie jusqu'au cynisme en déclarant à la veuve d'Hector qu'il lui a tendu un piège pour l'arracher du sanctuaire où elle s'était réfugiée*; lui qui ne cède ni aux larmes d'Andromaque ni aux supplications du jeune