‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 205 sur 351 · Médée · texte numérisé non relu

Médée

dénouement la double mort d'Etéoclc et de Polynice, frappés l'un par l'autre. Il a fallu à Euripide, reprenant le même sujet dans les Phéniciennes, d'autres morts encore que celle des deux frères. Chez lui, Jocaste se plonge une épée dans le corps et expire à côté de ses enfants. La mort de Jocaste, celle d'Etéoclc et de Polynice ont été précédées, dans le cours de l'action, de la mort de Ménoikeus, fils de Créon, qui, obéissant à l'oracle de Tirésias, s'est dévoué pour le salut de Thèbes. Il n'y a donc pas moins de quatre cadavres dans les Phéniciennes. Il y en avait autant dans la Mélanippe enchaînée : les deux fils de Théano tombaient sous les coups de Bœotos et d'^Eolos; leur mère se tuait de désespoir; le père de Mélanippe était tué par les fils de Poséidon '. Euripide, dans quelquesuns de ses drames, avait donc fait couler plus de sang que n'en réclamait la tradition; il s'était étudié à faire naître des effets de terreur tragique en accumulant les morts et en multipliant les catastrophes.

Ces effets, dans l'économie du drame, peuvent se produire de deux manières différentes. Suivant Aristote, ils peuvent résulter soit du spectacle, soit de l'enchaînement même des faits. « Les faire sortir des faits, ajoute le grand critique, est ce qui vaut le mieux ; c'est d'un poète plus fort. Il faut, sans frapper la vue, constituer la fable de telle sorte qu'à entendre le récit de ce qui s'est accompli, on soit saisi de terreur ou de pitié par suite des événements : c'est ce que l'on éprouvera en écoutant la fable d'Œdipe.

\. Hygin, Fab. 186.

La recherche de cet effet au moyen de la vue témoigne d'un art moins habile et exige de grands frais de mise en scène ^ » Aristote formule ici une des grandes lois de la tragédie grecque : en général, les événements terribles qui en sont le dénouement le plus ordinaire ne se passent point sur la scène; on ne les voit pas, on en entend seulement le récit. Cette loi d'ailleurs n'est pas absolue. Aristote admet les effets de spectacle, mais il ne veut pas qu'ils dépassent une certaine mesure. Le terrible ne doit pas être poussé jusqu'à l'horrible. « Ceux qui, au moyen de la vue, cherchent à produire non l'effrayant, mais seulement le monstrueux (tô TspaTwSsç), ceux-là, dit-il, n'ont rien de commun avec la tragédie. »

Euripide s'est-il conformé à cette habitude générale de l'art? S'il a rarement eu recours au spectacle seul en vue de produire la terreur, souvent, à l'exemple d'Eschyle, il s'est servi du spectacle pour augmenter et pour prolonger l'émotion pathétique du récita Dans son Hercule, à peine le messager a-t-il quitté la scène, que les portes du palais s'ouvrent au large et qu'on aperçoit, étendus sur le sol, à côté du héros qui dort d'un sommeil effrayant, ses trois jeunes enfants qu'il vient de tuer\ Dans les Phéniciennes, comme chez Eschyle, les corps d'Etéocle et

\. Poët. XIV, p. 1433 b, 1-10.

2. Cf. les réflexions de Voltaire dans son épître dédicatoire do Tancrède : « Je sais bien que ce n'est pas un j^rand mérite de parler aux yeux; mais j'ose être sûr que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible quand ils sont soutenus d'un appareil convenable, et qu'il faut frapper l'âme et les yeux à la fois. »

Page 1