‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 274 sur 351 · Aristoph., Thesmoph., 1065. Fragm., 114, Nauck · texte numérisé non relu

Aristoph., Thesmoph., 1065. Fragm., 114, Nauck

2. C'est lo seul prologue d'Euripide, à nous connu, qui ait eu cette forme. Ce n'est pas une raison pour admettre que le scholiaste d'Aris-

sion de ces plaintes douloureuses, et leur donner, avec une plénitude plus complète, un accent plus pénétrant.

Il y a donc dans le théâtre d'Euripide plusieurs prologues qui ne sont pas seulement l'exposition nette et précise des données principales de la pièce, mais qui, par leur ton comme par les passions dont sont animés ceux qui les prononcent, font déjà naître un commencement d'émotion tragique. Tous, il faut le reconnaître, n'ont pas ce caractère. Parmi les prologues qu'il nous reste à citer, celui d'Hécube mérite une place à part. Ce n'est point une personne ordinaire qui vient mettre le public au courant du drame ; ce n'est même pas un dieu : c'est un spectre. Les morts, chez les Grecs, tenaient tant de place dans le souvenir et les préoccupations des vivants, et on leur attribuait un intérêt si persistant aux choses de la terre, qu'il n'est pas surprenant que les poètes tragiques aient quelquefois songé à les évoquer', pour les introduire dans l'action de leurs pièces. Ces ombres avaient, en outre, un mérite appréciable pour un poète dramatique : elles possédaient le don de

tophane (passage cite) se soit trompé en attestant que ces vers étaient le début du prologue de la pièce, toO TtpoXôyou-.. e'taSoXii. C Robert {Arck. Zeihing, 1878, p. 18) suppose après Hartung {Eurip. restil., II, p. 344) que le monologue initial était dit, dans la forme ordinaire» par la nymphe Écho, et que la monodic d'Andromède ne venait qu'après : les vers en question seraient seulement le commencement de cette monodic. Il est difficile d'interpréter ainsi le mot EÎiT6o).r, ; car, dans l'un des arguments grecs de la Médée, ce mot désigne, sans aucun doute possible, les tout premiers vers de la pièce.

1. Clytemncstrc, après sa mort, vient sur la scène exciter contre Oreste la fureur des Érinycs {Euménides, 94 et suiv.).

prescience. Dans les Perses, l'ombre de Darius, après s'être longuement entretenue avec le chœur, prédit le désastre de Platées. Dans la Polyxène de Sophocle, l'ombre d'Achille, se montrant aux Grecs qui mettent à la voile, leur annonce les tempêtes dont ils sont menacés et la mort qui attend leur chef*. C'est donc parce que les ombres conservent le souvenir du passé et sont en possession des secrets de l'avenir, qu'elles peuvent devenir des personnages de prologue; et c'est pour cela qu'Euripide fait apparaître au début de VHécube celle de Polydore. Cette ombre ne sait pas tout, ou ne dit pas tout : elle ne révèle que la première catastrophe du drame ;• le poète a voulu réserver la seconde à l'attente du public. Mais ce spectre que rien n'annonce devait, par son apparition au commencement même de la pièce, produire un effet d'étonnement, sinon de saisissement. C'était là une nouveauté hardie dont le théâtre d'Athènes n'offre aucun autre exemple.

Les prologues que ne recommandent ni ce mérite d'originalité ni ces qualités dramatiques sont assez nombreux. Si l'on en a justement critiqué Jes longueurs, il faut dire que ce défaut est parfois excusable. Comment Hermès aurait-il exposé en quelques mots le sujet de Y Ion? S'il n'eût rappelé tout au long les faits qui ont précédé l'action, s'il n'eût marque

1. Il n'est pas douteux que cette apparition avait lieu seulement à la fin de la tragédie. Longin, Traitd du Sublime, XV, 7, dit formellement qu'Achille apparaissait au-dessus de son tombeau au moment oii les Grecs allaient partir (xatà tov àuoitXouv... irpoq)atvo[i.£voy toÎ; àvayouévotî). Cf. les autres raisons données par M. Weil, notice sur H^cube {Sept Trag. d'Eurip., 2» éd., p. 204).

d'avance le terme vers lequel cette action marchait, peut-être se fût-on perdu dans les fils d'une intrigue dont la complication n'est pas ordinaire. Il ne pouvait déplaire non plus à des Athéniens d'entendre le récit d'une légende qui les reportait au temps d'Érechthée, qui avait eu pour scène Athènes et le rocher même de cette acropole oii s'adossait le théâtre de Dionysos. Le monologue d'Hermès, long pour nous, ne l'était peut-être pas pour le public d'Euripide. D'autres fois encore, le développement du prologue était une nécessité. Le poète ne pouvait modifier à sa fantaisie les traditions, corriger les légendes au profit de son drame, sans avertir de ces corrections un public qui savait son histoire légendaire, et qui, non averti, eût été dérouté. Aurait-on jamais deviné, par exemple, qu'une fille de roi, Electre, était devenue la femme d'un paysan? Ce paysan fait donc bien de se présenter dès le début, et les explications qu'il donne (explications un peu longues, comme il convient à un homme du peuple), sur son mariage et sur les conditions de ce mariage, ne sont pas de trop pour l'intelligence de ce qui va suivre. Mais quelle nécessité, dira-t-on, que, dans les Phéniciennes, le prologue répète la légende rebattue d'Œdipe? Il est certain que cette vieille histoire était connue de tous, et que, même dans la bouche de Jocaste, qui rappelle sans trop d'invraisemblance les fatalités de son passé, elle paraît fastidieuse. Elle renferme cependant des détails nouveaux. Ce que l'on ne savait pas encore et ce que l'on apprend, c'est qu'Œdipe, que Sophocle fit mourir en exil près d'Athènes et avant ses fils, est

encore vivant et enfermé dans son palais de Thèbes ; c'est que Jocaste vit, elle aussi, et qu'elle va tenter la réconciliation de ses enfants ; c'est encore qu'Etéocle détient le trône injustement. Le poète veut qu'on oublie les traditions courantes pour lui accorder cela; il a besoin de cette concession pour la marche de son drame, et voilà comment le prologue, qu'on souhaiterait cependant plus court, est destiné à prévenir tout étonnement. Quelle stupéfaction n'eût pas produite la représentation de la tragédie &' Hélène, si Euripide n'eût donné aussi à cette tragédie, comme introduction, un prologue explicatif! Les Athéniens, qui connaissaient encore mieux Homère que Stésichore, n'eussent rien compris à la pièce. Hélène un modèle de pureté, la femme de Ménélas devenue le type de la fidélité conjugale, quelle contradiction de la légende homérique ! quel renversement de toutes les idées qui avaient cours à ce sujet! Ce n'est pas tout : Hélène dédoublée en un fantôme et une personne réelle, quelle imagination bizarre! H fallait faire accepter ces données extraordinaires ; il fallait encore présenter aux Athéniens deux personnages qui ne leur étaient pas familiers, dont le nom sans doute leur était à peine connu : un roi d'Egypte, Théoclyménos, une sœur de ce roi,ïhéonoé. Jamais Euripide n'avait autant demandé à la complaisance de son public; jamais prologue, par conséquent, n'avait été à ce point nécessaire.

Ce sont là des circonstances atténuantes qui n'excusent pas les lenteurs de plusieurs de ces morceaux. S'il est des prologues courts, celui de VAlcestf

par exemple, où vingt-cinq vers environ suffisent à une exposition nette et simple ' du sujet, il en est d'interminables, comme celui des Phéniciennes, comme la plupart de ceux qu'Euripide a écrits vers la fin de sa vie. La raison de ce fait ne doit pas être cherchée dans la philosophie du poète. C'est à peine si l'on peut relever au début des Héraclides, d'Oreste, de Sthénobœa\ quelques sentences'; encore ces sentences ont-elles un caractère banal. Euripide ne s'est pas servi de la forme nouvelle d'exposition, créée par lui, pour s'expliquer librement sur ses idées* et sur ses sentiments personnels : cette exposition ne lui a jamais tenu lieu de parabase. Mais si les prologues euripidéens sont très rarement refroidis par des réflexions philosophiques, plusieurs d'entre eux cependant, dans la longueur de leur développement, deviennent fatigants, en raison du soin scrupuleux, poussé jusqu'à la minutie, que met le poète à entrer dans tous les détails d'un passé qui intéresse de près ou de loin, de très loin quelquefois, l'action du drame. Cet excès de précision se traduit surtout par l'abus des

1. Pourquoi l'un des grammairiens à qui l'on doit les notices do VAlceste accuse-t-il Apollon de parler sur le ton delà rhétorique (■7tpo),OYtÇei pr,Toptxâ>;) ? C'est sans doute un reproche général qu'on faisait dans l'antiquité aux prologues d'Euripide; il n'est pas justifié dans le cas \j particulier. '

2. Cité par Aristophane, Grenouilles, 1217. Cf. Schol., 1219. Nauck^, fr. 661.

8. Il y en avait aussi dans le prologue du' Philoctèle. Mais Dion Chrysoslome [Oral., 52, 11) nous apprend que c'étaient « des réflexions politiques ».

4. On ne trouve dans les prologues qu'une seule trace de préoccupations de ce genre : c'est au vers 28 de ÏOreste, où Electre blâme, en passant, Apollon d'avoir ordonné à un fils de tuer sa mère.

41i L'ART DRAMATIQUE CHEZ EURIPIDE.

généalogies. Le personnage du prologue, en arrivant sur la scène, doit assurément faire savoir qui il est : son nom ne se lit point sur son masque, et il n'a pas toujours des attributs, comme Hermès ou Hercule, qui le fassent immédiatement reconnaître. Mais, quand il s'est nommé', s'il appartient à une de ces familles dont les enfants eux-mêmes savaient par cœur l'histoire, quel besoin a-t-il de remonter à l'origine de sa race, et de dérouler un à un, pour nous les faire toucher, tous les anneaux de la chaîne de ses aïeux? Peut-être est-il bon de savoir que ïhéoclyménos descend de Protée, parce que Protée est connu et que Théoclyménosne l'est point; mais n'est-ce pas supposer le public bien ignorant ou bien patient que de lui énumérer, sans lui faire grâce d'aucun, tous les ancêtres et tous les parents d'Œdipe ou d'Agamemnon ? C'était cependant la peine que prenait Jocaste dans le prologue des Phéniciennes, et Electre dans le prologue de YOreste, dont il faut citer un passage, comme exemple de l'excès où tombe le poète :

« Tantale engendra Pélops, et celui-ci engendra Atrée, que la Parque, en filant la trame de ses jours, prédestina à vivre en discorde et en guerre avec Thyeste, qui était son frère. Mais pourquoi revenir sur des choses qu'il faut taire? Atrée tue donc les en-

1. La plupart du temps, exactement dans onze tragédies sur seize, le personnage du prologue se nomme dès la ju-eraièrc plirase qu'il prononce. Mais, dans les Ih'raclides, lolaos, qui se laisse deviner, ne dit cependant son nom qu'au vers 30; Hélène, dans la pièce de ce titre, ne se fait connaître qu'aux vers 17-22; le paysan de Y Electre, qu'aux vers 34-36. Dans YOreste, Electre ne se nomme qu'au vers 23. — On voit i)ar ces exemples que le poète s'est efforcé, pour échapper au reproche de monotonie, de varier les formes do ses prologues.

fants de Thyeste et les lui sert à sa table. D'Atrée — je ne dis rien de ce qui s'est passé dans l'intervalle — naquirent et le glorieux Agamemnon (si l'on peut parler de sa gloire) et Ménélas, fils tous deux d'une mère Cretoise, Aéropé. Ménélas se maria avec Hélène, cette femme détestée des dieux. Le roi Agamemnon épousa Clytemnestre, si fameuse en Grèce, qui lui donna trois filles : Chrysothémis, Iphigénie, et moi, Electre, ainsi qu'un enfant mâle, Oreste*. »

Malgré la précaution que prend le poète de nous faire remarquer qu'il abrège, qu'il résume, et qu'Electre ne dit pas tout, Electre en dit trop. Qui, sur les gradins du théâtre de Bacchus, ignorait les éléments de cette antique histoire? Qui ne savait non plus, à Touverture des Phéniciennes, et avant que Jocaste eût parlé, qu'Œdipe avait eu pour père Laïos, et que Laïos, par Labdacos, remontait à Cadmos-? Ces développements de généalogies superflues nous choquent encore dans les prologues de V Hercule, de \Ion, et de V Iphigénie en Tauride^. On s'étonne que le public n'ait manifesté aucune impatience à les entendre ; mais la monotonie de ce procédé, qui dégénérait en manière, n'avait pu échapper à bien des gens : elle faisait les délices d'Aristophane qui y saisissait l'occasion de piquantes parodies *, et qui, sans scru-

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