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3. Nous avons eu l'occasion de signaler ces passages dans la pre-
paraissent hors de propos, voilà, dans les chœurs d'Euripide, tout ce qui peut être mis au compte de l'esprit philosophique du poète *.
C'est peu, si l'on considère l'ensemble de son œuvre, qui est très étendue ; cela suffit cependant, pour distinguer, à l'égard des idées, la poésie de ses chœurs de celle des autres tragiques. Les personnages du chœur chez Eschyle et chez Sophocle sont, en toute circonstance, pleins de respect pour les dieux, devant lesquels ils tremblent ou dont ils invoquent le secours contre les malheurs qui menacent les héros de la scène; ils n'ont envers eux aucun sentiment de révolte ou do colère. Pleins de foi dans les fables mythologiques qu'ils tiennent de la tradition, quand ils les citent, ils le font en toute simplicité d'esprit. Leurs idées morales sont celles qui avaient cours de leur temps, et en les exprimant, avec plus de noblesse, ils n'y introduisent nul raffinement, nulle subtilité. Le chœur d'Euripide, au contraire, est quelquefois ce qu'est le poète qui le fait parler : un raisonneur et un philosophe.
Quand il oublie de philosopher dans ses chœurs
mière partie de ce volume, chap. I et chap. II. Il n'y a pas lieu d'y revenir.
1. M. Mahaffy [Hist. of greek Litei'. I, Poets, p. 324) a cru remarquer que les vues personnelles du poète se trouvent « dans la première strophe et antistrophe de ses chœurs, qui d'ordinaire exprime des sentiments généraux ». Cette observation n'est pas toujours justifiée par les faits. C'est dans l'antistrophc 2 du second slasimon A'Électre que le poète fait dire au chœur qu'il ne croit pas au miracle de l'agneau ni du soleil changeant de direction. Le reproche adressé par le chœur des Troyennes à Jupiter, v. 8i3 et suiv. se trouve également dans la deuxième antistrophe.
— et cela lui arrive très souvent — Euripide y développe des idées morales qui ne diffèrent guère en elles-mômes de celles qu'on rencontre chez les autres tragiques; il les développe seulement avec moins d'ampleur et de force qu'Eschyle, d'une façon moins suivie que Sophocle. On ne trouverait pas dans son œuvre un seul morceau lyrique qui, comme le premier stasimon à' Aïitigone, soit tout rempli d'une seule et même idée abstraite : ses chœurs n'ont point cette teneur. Manque-t-il donc d'habileté dans l'art (j d'ouvrir les idées et de montrer ce qu'elles contiennent? Il est plus exact de dire que, pour les chœurs, il s'est fait une règle d'éviter la continuité trop prolongée des abstractions : énonce-t-il, dans la première couple de strophes, une pensée générale, il se hâte, dans la seconde, soit d'en montrer l'application ' au drame, soit d'en chercher la confirmation dans des exemples empruntés à l'histoire légendaire du , passé. Quand les choreutes de VHippolyte se sont \ demandés ce qu'il faut penser de la providence divine, ils laissent voir aussitôt que ces réflexions leur sont inspirées par l'exil immérité du fils de Thésée'. Les mêmes choreutes ne chantent, dans deux périodes lyriques, le pouvoir funeste d'Éros que pour évoquer, dans un morceau symétrique au premier, l'image de l'union fatale d'Iolé avec Hercule et de celle de Sémélé avec Bacchus*. D'abstrait qu'il était d'abord, le développement devient donc concret ;
\. TroKikma stasimon, 1104-1117; 1118-11.";0.
2. Premier stasimon, .'iao-.'jii, strophe et antistrophe 1. Les exemples sont dans la strophe et l'antistrophc 2, v. ';43-.')64.
mais, si le ton change, comme le thème reste le même, l'impression est une. Cette recherche de la variété de ton, poussée à l'extrême, conduit, il est vrai, parfois à un effet différent. On pourrait citer quelques morceaux où le chœur, avec une singulière mobilité, saute de strophe en strophe, d'une idée à une autre, amusant et distrayant l'esprit par ses caprices, et ne lui laissant à la lin que de légères et flottantes impressions. De tels passages cependant sont des exceptions assez rares* pour qu'ils ne puissent servir à caractériser l'art d'Euripide.
Ce moraliste fait peu de place à la morale dans les chants de ses chœurs : la part des sentiments dramatiques, celle surtout des tableaux et des images y est beaucoup plus grande que la part des réflexions abstraites.
Le chant des mères argiennes devant les cadavres de leurs lils nous offre l'exemple d'une plainte largement développée : « Je n'ai plus d'enfant, je n'ai plus de fils ! Nul bonheur désormais pour moi parmi les Argiennes qui ont enfanté ! Artémis qui veille aux accouchements ne saurait regarder des femmes qui ne sont plus des mères. C'est au malheur qu'est vouée mon existence, et, pareille à une nuée errante, je deviens le jouet des vents et de la tempête. — Nous étions sept mères qui avions mis au monde sept fils, infortunées! des fils les plus illustres d'entre les Argiens. Et maintenant, sans enfants, je vieillis la
1. On peut seulement citer le deuxième stasimons d'Hercule, v.637- 700; le troisième des IléracUdes, 892-927, et d'Andromague 766-801 le premier d'Iphigifnie en Tauride, 393-455, Weil.
plus misérable des femmes, ne comptant ni parmi les morts, ni parmi les vivants, réduite à un sort qui n'est ni la vie, ni la mort. — Il ne me reste que les larmes. De mon fils, dans la maison, il n'y a plus que des souvenirs de douleur : cheveux coupés en signe de deuil, couronnes funéraires, et, comme libations à ceux qui ne sont plus, des chants que le dieu à la chevelure d'or, Apollon, n'agrée pas. Gémissante dès le point du jour, je ne cesserai d'arroser de mes larmes les plis toujours humides du voile qui couvre ma poitrine*. » L'expression du sentiment n'est pas partout simple dans ce morceau et ce n'est pas la nature seule qui parle; mais le flot de douleur s'y épanche avec la plénitude et l'abondance qui conviennent aux femmes. Ailleurs, quand ce même chœur est dans l'attente des événements et que l'inquiétude le domine, ses chants plus courts, divisés en strophes iambiques de quatre vers, ses phrases brèves, coupées, trahissent par leur forme les émotions dont il est possédée Les chants passionnés, qu'anime un sentiment puissant et qu'entraîne un mouvement rapide, ne sont donc pas aussi étrangers à l'œuvre d'Euripide qu'on le croit généralement. Sans parler des Bacchantes qui nous occuperont plus loin, faut-il rappeler les souhaits ardents de victoire du chœur des HéracUdes^ et ses invocations pressantes aux dieux protecteurs? Faut-il citer la supplication que le chœur d'Oreste adresse aux Erinyes?