I. Iphigéaie en Tauride, v. 4i iqq
EXAMEN DE h'iPHIGÊHIE ES lAVRIDE ,33
Ce reflet du ciel d'Argolide, qu'Euripide jette sur la face de son héroïne, la transfigure si noblement, que nous ne remarquons pas d abord a quel horrible ministère elle est vouée, ni de quel temple elle est la prêtresse. II faut qu'Ores.e et que Pylade, par un procédé familier à la tragédie-, nous décrivent ce temple, à mesure qu'ils en appi^chent. pour que nous comprenions quel fétiche monstrueux était 1 Artemis Tauropole. Les sauvages d'Océanie n'en ont pas de plus répugnant. L'autel dégouttait de sang. On y avait cloué une rangée de têtes humaines. Elles y pendaient en guiriande». C'est en frémissant que les Grecs découvrent ces horreurs
Jamais le contraste entre les idées du poète et le sujet qu'il traite n a ete plus saisissant. Iphigénie. figure idéale, a déjà toute la douceur et 1 amour tendre des siens, qui nous tireront des larmes, quelques années plus tard, au moment de son sacrifice 3. C'est une candide vierge du v siècle, jetée par la volonté incompréhensible des dieux en une étrange aventure. Elle est la contemporaine d'Euripide par son .ntelhge„ee réfléchie. Ou plutôt, car les Athéniennes de ce temps ne réfléchissaient guère, elle est la fiUe de l'esprit qui l'a créée, et même un peu l'être ingénu où s'est complu son rêve. Comment, ainsi conçue pourrait-elle, dans un ministère aussi barbare et au milieu de ce sang verse, reprimer la révolte de son intelligence, adorer, se taire?
Elle ne se taira pas. Aucune prêtresse n'a eu moins de respect pour la divimte qu'eUe sert. Elle connaît trop l'Artémis des Grecs et sa pureté, pour vénérer ceUe des Tauriens et ses souillures. Celle-ci était pourtant l'aïeule de celle-là. En Attique, la vieille déesse de Brauron avait été honorée par des sacrifices humains. Mais des siècles moins cruels l'avaient peu à peu adoucie et transfigurée. De l'idole informe et rouge de sang éuit sorti l'être jeune et même un peu farouche, qui fuyait dans les clairières des forêts, où l'on apercevait quelquefois la blancheur de son voile. C'était l'incarnation presque .mmatérielle. imaginée par un peuple artiste, du charme des jeunes fllles, charme à peine entrevu, qui se dérobe et se défend. Dans les jeux incertains de la lumière et de l'ombre, Artémis au sein des chastes solitudes s'élançait à la poursuite des cerfs. C'est là qu'Hip- I . Se souvenir surtout de la parodos de 1/on. 3.' 6„ tûVue'ivoW:.:!? ^?- •"' '"" »~'" •=« P»'"»» '« »«■" odoP'é par Weil.
i34 EURIPIDE ET SES IDÉES
polyte, quand le soleil enflammait le ciel et que la terre se taisait assoupie, lui causait à voix basse, sans voir son visage». Mais Euripide, qui connaissait l'immortelle chasseresse et qui l'aimait, loin d'essayer de découvrir, avec toute la curiosité des modernes, dans les traits hideux de la mère la face divine de son enfant, ne se sert de l'une que pour accabler l'autre.
Voici ce qu'il fait dire à la jeune fille : « Les subtiles contradictions de la déesse, je les condamne. Quand un mortel a les mains souillées d'un meurtre, quand il a aidé à un accouchement ou touché un cadavre, elle l'éloigné de son autel, comme un être impur, tandis qu'elle-même se plaît aux sacrifices humains. Il est impossible que l'épouse de Zeus, Latone, ait mis au monde un être aussi déraisonnable. (Je ne crois pas d'ailleurs que les dieux, au festin de Tantale, aient pris plaisir à manger la chair d'un enfant.) Je pense que les gens de ce pays, qui aiment à verser le sang humain, attribuent leur férocité à la déesse. Non, je ne puis admettre qu'aucune divinité fasse le mal 2.»
Après une déclaration aussi catégorique, il est entendu que les jeunes gens tombés entre les mains de celle qui l'a prononcée ne courront pas de danger sérieux. 11 importe cependant que nous craignions pour leur vie. Cette crainte est nécessaire pour que nous suivions d'un œil attentif le cours ingénieux du drame. Euripide a senti qu'en cette occasion un artifice était indispensable. Iphigénie a vu en songe que son frère Oreste était mort. Elle sera impitoyable pour les Grecs qui le lui ont tué. Son ressentiment fraternel se vengera d'eux. Elle les immolera, non pas à la déesse, mais à elle-même. D'ailleurs Agamemnon, son père, ne l'a- 1 -il pas conduite au sacrifice? Ne l'a-t-il pas frappée au cou comme une génisse P En remuant ainsi son douloureux passée, Iphigénie ranime en elle des souvenirs endormis, qui aigrissent son âme et y font naître la haine. Ainsi, nous serons délicieusement inquiets jusqu'au dénouement. Notre inquiétude ne sera ni violente ni sérieuse; elle n'en sera pas moins réelle 4. Car Euripide sait faire vibrer les fibres les plus superficielles comme les plus profondes de notre cœur. Ici, sa touche est