‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 133 sur 362 · LA MYTHOLOGIE EST IMMORALE · texte numérisé non relu

LA MYTHOLOGIE EST IMMORALE

avec un dieu : elle a elle-même demandé cette faveur à son père. Le concours des déesses sur l'Ida est donc un conte mal fait, qui répugne au caractère même des êtres qui y jouent un rôle.

Sans doute, mais pour lui, en revanche, il avait l'Antiquité, les poèmes homériques I, la foi des générations simples. Euripide était obligé de compter avec tout cela. Il s'insurge contre cette légende, il la critique, il la nie; il va plus loin, il la refait. Peut-être pensera-t-on qu'il a pris une peine inutile, puisque son essai de correction rationaliste 2 n'a pas fait oublier un instant le récit immoral qu'il veut détruire : du moins la divinité n'était plus coupable.

Car il voyait bien le danger de ces imaginations. Celles qui n'étaient que sottes excitaient seulement son ironie. Il ne croyait pas, par exemple, que les fautes des humains s'envolaient au ciel, pour être inscrites sur les tablettes de Zeus. Il alléguait posément que ces tablettes, pour être complètes, auraient dil être un peu longues, que même dans le vaste ciel elles auraient été bien encombrantes, que Zeus, maître du monde, avait autre chose à faire qu'à les consulter, que la justice, en un mot, réside en notre cœur3. Son ton, quand il expose ces idées, est tout uni : c'est un homme qui cherche à détruire dans l'esprit d'un ami des illusions démodées. Quelques expressions seules, par leur vivacité familière ^ trahissent un peu d'impatience.

Mais, quand on pouvait s'autoriser des fautes divines, pour donner à autrui des conseils coupables, ou pour mal agir soi-même, conservait-il toujours le même calme P

Tu aimes, dit à Phèdre sa nourrice, et tu veux mourir ! « Mais tous ceux qui possèdent les écrits des anciens ou qui fréquentent eux-mêmes les Muses, ne savent-ils pas que Zeus aima jadis Sémélé? Ignorent-ils que l'éclatante Aurore enleva et plaça parmi les dieux Céphalos qu'elle aimait? Pourtant ils habitent tous deux dans le ciel, ils ne fuient pas

I. Il est fait une. très courte allusion au jugement de Paris dans VJliade, XXIV V. 39 sq.

a. Troyennes, v. 987 sqq. Voir les réûexions de Decharme sur cette interprétation remarquable de la légende, op. cit., p. 70 sq. 11 est revenu brièvement sur ces idées dans La critique des traditions religieuses chez les Grecs, p, 126 sqq.

3. Mélanippe enchaînée, fragm. 5o6. — Y a-t-il ici un souvenir, une transposition de ce qu'Homère raconteitdesAtraî? /ftarfe,IX,v.5o2 sqq. Ribheck (Earipidesund seine Zeit, p. i3) veut avec Nâgelsbach que le germe de ce développement se trouve dans Eschyle, Euménides, v. 378 sqq. Mais dans ce passage il est question de l'Hadès, et l'expression oeATOYpaçw çpevt paraît un peu maigre à côté de celles d'Euripide. Mêmes idées dans Babrios, fab. 127, et ailleurs. Cf. Nestlé, op. cit., p. /iSa sq.

4. Notamment le verbe icr,oâv, au vers 1. Cf. aussi lu vers 4.

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les dieux, ils ne se mettent pas à 1 écart : ils se résignent apparemment a être vaincus par la destinée. Et toi, tu ne céderais pas à l'amour :> 11 fallait alors que ton père t'engendrât à de certaines conditions, et qu'il te donnât d'autres dieux pour maîtres, si tu ne veux pas accepter la loi commune». »

Voilà un raisonnement dont l'immoralité n'est pas douteuse. 11 est aussi tranquillement déduit qu'un théorème : aucune indignation ne semble y percer. La nourrice de Phèdre lient un vrai langage d'entremetteuse, et c'est dans la mythologie qu'elle va chercher ses arguments. f

D'autres n'avaient pas sa liberté d'esprit, ou son inconscience. Les dieux révoltaient Ion, et il protestait contre leur conduite sur un ton presque menaçant^. Ces critiques étaient si familières à l'esprit d'Eurip.de, qu'elles formaient, pour ainsi dire, une partie de sa conscience, et qu 11 les exprimait chaque fois d'une façon différente, selon l'âme dont il douait ses personnages 3.

«Juand ïléraclès a tué ses enfants dans un accès de folie divine, rhesee en face de sa douleur immense, est saisi d'une immense pitié 11 essaie de réveiller en lui un .este de courage. Le héœs n'a plus de force que pour maudire les dieux. Dans l'abîme de maux où il est tombe, Il levé les yeux vers les Olympiens pour braver leurs coups qui ne peuvent plus l'atteindre.

II rappelle sa destinée : Zeus, quel que soit le dieu qu'on appelle de ce nom^ et s'il hésite à le définir, il n'est pas sans raisons: est-ce un dieu juste, mais quels bienfaits a-t-il jamais reçus de ce père oublieux? - Zeus a fait de lui dès sa naissance l'ennemi d'Héra. 11 était encore au ben. .. cette déesse jalouse lui envoya des serpents pour le faire perir5. Et quels travaux, dans les années qui suivirent, n'a-t-il pas

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