IV. Son idéal de la femme, de l'épouse, de la mère
V. Gomment, en dehors de toute observation directe, il idéalise la jeune fille : Macarie, Polyxène, Iphigénie. Mais il ne va pas jusqu'à découvrira beauté de l'amour virginal. Raison de cette lacune : les mœurs du temps.
Conclusion : sans le prévoir, même en médisant des femmes, Euripide a contribué à les affranchir.
Quand on lit Euripide pour la première fois, on est frappé du nombre excessif de critiques qu'il a dirigées contre les femmes. Ces critiques fourmillent dans son œuvre entière, et on les rencontre fréquemment où on les attend le moins. Car si les hommes ont quelquefois le droit de médire des femmes, il est surprenant que les femmes se joignent aux hommes pour dire du mal de leur sexe». Elles nous habituent aujourd'hui à une solidarité plus naturelle.
Ainsi Euripide, dans presque toutes ses pièces et pendant les cinquante années qu'a duré son activité littéraire, s'est ingénié à lancer contre les femmes les traits d'une satire singulièrement acrimonieuse. C'est pourquoi les grammairiens anciens, qui voyaient
I. Médée, v. 407 sqq.; Àndromaque, v. 2G9 sqq.; v. 35a sqq.; v. 943 sqq. — Iphigénie ne dit-elle pas que la vie d'un homme est plus précieuse que celle âe mille femmes .3 Iphig. à Aulis, v. iSga sqq.
COHTHADICTIONS SUH LES FEMMES jg-
quelquefois les choses en gros, disaient de lui qu'il haïssait les femmes, qu'il était misogyne.. Et, à lire certains passages de ses drames, il semble bien avoir mérité cette épithète. Mais aussitôt surgit dans l'esprit de ceux qui connaissent son théâtre la troupe radieuse de ses jeunes filles et de ses femmes. L'imagination du poète et 1 amour avec lequel il les a conçues, les ont douées d'une beauté s. intense que les siècles n'ont pas altéré la noblesse de leurs attitudes n. le dessin de leurs profils. Aussi peuvent-elles être comparées aux plus grandes créations des poètes modernes. Et je ne sais même si les êtres frêles qu'enfanta le génie passionné de l'écrivain, n'ont pas dans leurs traits quelque chose de plus attirant et de plus rare. La destinée de ces créatures tragiques est de mourir, et de mourir jeunes. La mort s. mconcevable à tout être vivant, et si révoltante quand on n'a que vmgt ans, n'a pas assez de prise sur leur volonté pour que leur corps defadle. Précipitées dans l'horreur de l'Hadès, elles ne détournent pas les yeux du gouffre sombre. Elles ont en face de la mort le même héroïsme que les vierges chrétiennes, mais elles n'ont pas les mêmes espérances. Cela donne à leur visage un reflet de beauté impérieuse que 1 art moderne ne connaît pas.
Ainsi, d'un côté, des médisances voulues, répétées, innombrables Ailleurs, des femmes d'un type tellement idéalisé qu'on ne peut les oublier dès qu'on les a entrevues. La contradiction est flagrante. Lst-elle inexplicable? ,
La contradiction est dans l'essence même du génie d'Euripide II n est donc pas surprenant qu'en parlant des femmes il ait formulé une foule d'opinions opposées. Cependant il faut reconnaître qu'entre le bien et le mal qu'il dit d'elles, c'est le mal qui domine. Entendonsnous pourunt. Si de nobles femmes apparaissent souvent dans la longue théorie des êtres qu'il a créés., un certain nombre de ses
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3. Alceste. Andromaqùeriph'igil Hélt^ h''' ^.''^'l'^T.' ^'' ^6. nom; Macarie (Héracres) Pvadr% ' n^^^^^^ \^' tragédies qui portent leur
(HécuOej, Joc^sic (PhénuLi^j (SuppUantes), Laodamie CProtésilaos), Polyxène
ii.'.
'jijS ELKIPIDE ET SES IDÉES
héroïnes, au contraire, ne font guère honneur à leur sexe». Mais entre les bonnes et les mauvaises l'équilibre est à peu près observé, de sorte qu'Euripide n'a fait, en somme, que reproduire ici le jeu de la vie ordinaire 2. Là où cet équilibre est décidément rompu, c'est dans les déclarations soudaines qu'il fait au sujet des femmes. 11 arrive souvent, dans son théâtre, qu'un personnage élève tout à coup la voix pour nous expliquer à leur égard ce qu'il pense, ou plutôt les sentiments de celui qui le fait parler. Cela produit toujours un effet inattendu, bizarre, déplaisant. On voit, pour ainsi dire, l'acteur se dresser sur la scène; il enfle la voix; ses gestes perdent tout naturel, et voici quelques-unes de ses déclarations : « Ma mère exceptée, je hais toutes les femmes 3. » — « La femme est le pire des monstres sauvages 4. » — « La femme est plus redoutable que le feu et que la vipère 5. » — (( Celui qui cesse de dire du mal des femmes est un fou 6. » — Et, pour finir, cet autre passage si passionné qu'il ressemble à une bouffonnerie : « Terrible est la violence des flots de la mer, terrible l'impétueux courant des fleuves, et la flamme du feu dévorant, terrible la pauvreté, et mille autres choses encore (par bonheur le poète abrège son énumération, qui pourrait être longue), mais il n'y a pas de plus terrible fléau que la femme. Qui saurait la peindre ou la décrire telle qu'elle est? Si c'est un dieu qui l'a formée de ses propres mains, il peut se vanter d'être un puissant créateur d'œuvres funestes et l'ennemi des mortels 7. »
Vraiment, si l'on rapproche ces tirades d'autres passages aussi significatifs, quoique plus discrets, on est surpris de l'animosité d'Euripide. Qu'avait-il donc à reprocher aux femmes pour leur lancer des invectives aussi violentes? 11 se plaît à nuancer finement ses pensées, pourquoi perd- il tout à coup sa réserve, et se met- il à
I. Phèdre, Hermione (Andromaque), Creuse (Ion), Médée, sans compter dans les tragédies perdues : Sthénébée, Aeropc, Alopc, Antiope, Auge, Danaô, Mélanippc, Canacé (Aeolos), Pasiphaé (Us Cretois)^ Thémislo (Ino), Ino (Phrixos), Médée (y€gée).
3. Il dit lui-même qu'il faut être fou pour comprendre toutes les femmes dans la même aversion. ProtésilaoSy fragm. 667. Cf. Troyennes, v. 11 83 sqq.