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Euripide et ses idées

Des trois tragiques athéniens dont nous avons en partie conservé les œuvres, Euripide est celui dont les modernes s’occupent le plus. Éditions, traductions, études de texte ou de critique, ils multiplient sur lui lés travaux les plus divers. Laissons de côté les deux volumes de Patin, dont l’information est si abondante et si sûre, mais dont la forme a un peu vieilli. Contentons-nous de rappeler les principaux ouvrages publiés depuis vingt ans sur Euripide. En 1889 paraît VHerakleSy de Wilamowitz; en 1898, V Euripide et Vesprit de son théâtre, du regretté Decharme; en 1901, V Euripides, der Dichter der griechischen Erklcirung, de Nestle, sans compter les deux livres de Verrall, publiés en 1896 et en 1905. Ainsi, Allemands, Anglais, Français écrivent à Penvi sur ce poète des commentaires partiels et des études d’ensemble. Chez nous, on a fait mieux encore : on a repris ses pièces au théâtre, et plusieurs d’entre elles ont eu plus qu’un succès d’estime. La popularité posthume dont Euripide a joui chez les anciens n’est pas morte chez les modernes. Nous écoutons volontiers ce qu’il a dit. Il nous surprend, nous émeut. Il y a là un phénomène de survivance presque unique qui fait réfléchir.

Pourtant Euripide n’est pas aussi grand qu’Eschyle, ni aussi parfait que Sophocle, son rival. Il a même des défauts très déplaisants. Sa sophistique, sa manie de disserter, de développer, sans en rien perdre, des idées générales qui n’étaient pas neuves, même de son temps, son obstination à terminer des tirades souvent émouvantes par des maximes qui ne le sont guère, tout cela, osons le dire, nous paraît intolérable ou peu s’en faut, et nous donne de l’humeur. Mais quand nous pensons à la sensibilité profonde de cet écrivain, à la

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tendresse de son cœur, à son attention pour la souffrance, au relief saisissant qu’il a su lui donner, notre jugement sur lui n’est plus le même. Sans compter que nous ne sommes pas toujours très justes à son égard. N’attribuons -nous pas quelquefois à d’autres ce que le premier il a imaginé.^ On surprendrait nombre de nos contemporains, même parmi ceux qui lisent, si, au théâtre, quand Phèdre apparaît toute pâle, les bras nus appuyés sur ses femmes, on leur disait qu’en cet instant ils voient jouer—- directement — de l’Euripide. Le léger frisson qu’ih éprouvent à ce spectacle, où sont mélangés en un équilibre si savant et si raffiné la beauté et la douleur de la femme, est pourtant bien celui qu’ont eu les Athéniens au printemps de 428.

Il existe en effet aujourd’hui dans notre pensée, et souvent à notre insu, un certain nombre d’êtres qui nous sont chers, et qui ont tous Euripide pour père. Mais ce père est très lointain et nous l’oublions. D’autre part, à cause du rayonnement qui émanait des personnages qu’il a créés, d’autres poètes les ont repris, transformés, et nous ne les voyons plus comme ils étaient à l’origine. Mais Alceste, Médée, Hippolyte, Iphigénie, qu’elles qu’aient été plus tard l’âme et la voix qu’on leur a données sur les théâtres les plus divers, resteront toujours des types d’humanité facilement reconnaissables, parce qu’ils sont euripidéens dans leur essence. Ils ont tous un air de famille, une sensibilité frémissante, des gestes passionnés, un cœur fait pour se donner, une volonté impérieuse dans un corps frêle. C’est en eux qu’il faut chercher ce qu’il y a de meilleur en nous : êtres surprenants, plus nombreux et plus vraiment humains chez Euripide que chez aucun autre tragique d’Athènes. Leur vie est encore si puissante qu’il suffit à un de nos poètes de retrouver quelques-unes des paroles qu’ils ont dites autrefois pour devenir aussitôt célèbre.

A côté de ces créations par lesquelles Euripide nous séduira toujours, une foule d’idées qu’il a exprimées avec le retentissement propre a son art rendent son œuvre singulièrement attachante aux modernes. Ce qu’il y a d’humanité profonde en ce vieux poète ne saurait être exagéré. Notre façon de

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comprendre la vie a une grande analogie avec la sienne. Nous sontTrons obscurément, parce qn’ii des croyances qui nous restent chères s'opposent des certitudes invincibles qui les détruisent. Et notre esprit, secoué par ce choc continu, a peine à trouver un équilibre. N 'est-ce pas ce qui s’est passé dans l’esprit d'Euripide, et toute la pensée des poètes antérieurs ne s’est -elle pas figée en lui, quand la réflexion lui découvrit leurs chimères.^ Il est sur la limite de deux âges : celui de l’imagination qui finit, celui de la science qui commence. Il appartient au passé par son art, fils de l’épopée, au présent par son intelligence qui est une des plus raisonneuses qu’on ait jamais entendues. Quand on aura mis d’accord le cœur et la raison, la lecture d’Euripide ne nous intéressera plus.

Nous n’en sommes pas encore là. C’est pourquoi j’ai étudié encore une fois, malgré tous ceux qui m’ont précédé, les idées de ce poète. Wilamowitz ne s’en est guère occupé, Decharme l’a fait un peu vite, Nestle y a mis une application pénible, Yerrall, au contraire, trop de fantaisie. J’ai cherché dans ses tragédies ce qu’elles exprimaient de l’âme et de la vie des hommes de ce temps-là, ce qui demeure en elles d’éternellement jeune et d’immortellement vivant. En d’autres termes, j’ai essayé de retrouver dans le passé la source vive du présent.

Il est vrai que depuis quelque temps nous nous détournons de l’Antiquité. Notre vie agitée ne nous laisse aucun loisir pour penser aux morts. Nous affectons de dire qu’ils n’ont rien de commun avec nous. Les connaissons-nous bien? Et ceux qui dans notre pays ont le devoir de les faire connaître aux autres s’y prennent-ils toujours comme ils le devraient? Je ne sais si les livres si documentés qu’ils publient sont très attirants, et si la science minutieuse et un peu enchevêtrée de l’Allemagne est celle qui nous convient. Nous aimons la clarté, les idées précises, la lumière. Les Grecs qui divinisèrent Hélios avaient déjà nos goûts. Il faut donc parler d’eux comme ils parlaient de toute chose, avec simplicité, ou du moins tâcher d’écrire sur eux des livres sans trop allonger les notes au bas des

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pages. Ai-je eu toujours ce courage? Assurément non, et c’est une faute grave, que je déplore.

Encore un mot. Peut-être quelques-uns trouveront -ils, au contraire, insuffisante la documentation de cette étude. J’ai utilisé tout ce que la bibliothèque de notre Université pouvait me fournir. Mais il est certain qu’elle n’est pas aussi riche que celle de la Sorbonne, ni même que celle de la plus petite Université allemande. L’État a de lourdes charges, et les crédits qu’il nous alloue sont loin d’être infinis. Qu’y faire? Ne pas travailler, ne rien écrire? 11 m’a semblé que ce n’était pas le meilleur parti et qu’un livre peut être incomplet sur un point et plus satisfaisant sur un autre. Puis, quand on étudie l’Antiquité, ne citer jamais que les dernières éditions et les plus récents ouvrages n’est-ce point une manière de superstition? Euripide n’en avait aucune. Je demande qu’on me pardonne d’avoir été sur ce point, malgré moi, son disciple.

Soulac, septembre 1907.

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