‹ Euripide et ses idéesChapitre 181 sur 388 · INFLUENCES ETRANGERES I · texte numérisé non relu

INFLUENCES ETRANGERES I

gorasi, plusieurs autres. Mais il faut bien se garder de grossir outre mesure le nombre des emprunts qu’il leur a faits, et de considérer Euripide comme un écrivain toujours obsédé de souvenirs étrangers, une sorte de compilateur d’œuvres philosophiques, dont il aurait vulgarisé les idées dans ses vers. Cette conception est radicalement fausse : elle défigure le visage d’Euripide, qui a été un poète tragique et n’a jamais voulu être autre chose. Une similitude d’expression, à plus forte raison, une ressemblance plus ou moins lointaine de pensée ne prouve pas une imitation.

Rappelons, pour le démontrer, qu’il a exprimé quelques idées sur l’origine et la formation du monde. Mélanippe avait sur ce sujet, où s’est tant exercée l’imagination des Ioniens, une opinion très précise. Elle la tenait de celle qui l’avait enfantée. Mais cette dernière l’avaitelle reçue d’un philosophe? Elle ne nous le dit pas, parce que dans la tragédie on ne cite jamais ses sources. Essayons de les retrouver.

est exprimé l’éternel écoulement des choses, dans lequel les contraires se ramènent à une harmonie. — Dans les Troyennes, v. 884, Hécube se demande si Zeus n’est pas la nécessité de la nature, àvàyxY] cpjcrsoç. De même Héraclite disait (80) que tout est engendré par son contraire et la nécessité : yivôfjLeva Tztxvzoï. xar’ sptv xat )(pltov. (Correction pour ^peto|X£va. Cette correction ne rend pas le rapprochement plus certain). — On pense encore à Héraclite (21 et 62) quand on lit les fragments 638 et 833 du Polyidos et du Phrixos {infra, chap. VI, § iv.) — Au vers 1278 sq. de V Iphigénie en Tauride, le poète appelle ^aOoaûvav vuxtojttôv l’état de torpeur et d’oubli, où ceux qui consultaient les oracles souterrains étaient jetés par des visions nocturnes (Weil), parce qu’Héraclite disait que ceux qui dorment, oublient ce qu’ils font pendant leur sommeil : ôxôo-a euôovTe; èuiXavQàvovTai (i). Cela me paraît très contestable. La ressemblance est tout extérieure. Si, à la place d’sTixXavGâvovTat, Héraclite avait écrit à(xvy)aovouo-tv, on n’aurait pas songé à ce rapprochement. Il en est de même des deux autres passages comparés par Wilamowitz, qui concède d’ailleurs qu’ils peuvent bien, comme quelques-uns des précédents, n’être pas très probants. — Dans ses Untersuchungen, Nestle a dressé une liste des passages où il prétend qu’Euripide a imité Héraclite. Cette liste, fort longue, est aussi fort discutable.

I. Anaxagoras disait, fragm. 17 (Müllach) (cf. P. Tannery, Pour l’histoire de la science hellène, p. 3o3) : « Aucune chose ne devient ni ne périt, mais elle se mêle et se sépare (Siaxpi'vexai) de choses qui sont. Ainsi on dirait à bon droit « se composer » au lieu de « devenir » et « se décomposer » au lieu de « périr. » Euripide dit à son tour : « Rien de ce qui existe ne meurt, mais les éléments se séparent les uns des autres (6taxpivô[i,£vov 8’ aXXo irpbç aXXou), et se transforment en de nouveaux êtres. » (Chrysippe, fragm. 889, v. 12 sqq.). L’imitation est flagrante. Cf. Decharme, op. cit., p. 4i- — Quant à la théorie du Noüç, Euripide ne paraît pas s’en inspirer dans les Troyennes, v. 886, ni dans le fragment 1018. C’est dans le Pirithoos de Critias (attribué par Nauck à Euripide, fragm. ôgS) qu’il faut en chercher l’écho. — D’autre part, en rapprochant du Chrysippe les idées que le poète a exprimées sur la mort, cf. Suppliantes, v. 53i sqq., Hélène, v. ioi4 sqq., Oreste, v. 1086 sqq., on est porté à admettre, avec Weil, une nouvelle influence d’Anaxagoras {infra, chap. A^l, § iv). Tous les autres passages où l’on a voulu trouver des traces d’Anaxagoréisme : Hélène, V. I sqq., Archélaos, fragm. 228, Oreste, v. 982 sqq., sans compter le fragment 484, peuvent être expliqués dilïéremment. Je laisse de côté, comme il est naturel, A/ccsfc. V. 904 sqq., et Médée,\. 294 sqq., où l’allusion au philosophe, non à ses idées, paraît bien établie.

« Ce n’est pas moi qui l’affirme, disait cette jeune fille surprenante, je ne fais que répéter ce que m’a enseigné ma mère. A l’origine, le Ciel et la Terre étaient confondus. Puis, quand ils furent séparés l’un de l’autre, ils enfantèrent et firent naître à la lumière les arbres, les oiseaux, les bêtes que nourrit la mer, et enfin la race des mortels i.)) Rapprochons de ces déclarations un fragment du Chrysippe : « Tout naît de la Terre immense et de l’Éther de Zeus. Celui-ci engendre les dieux, et les hommes. Celle-là, fécondée par les gouttes des pluies humides, enfante les mortels ; elle enfante aussi les tribus des bêtes et produit leur nourriture : c’est pourquoi on a raison de l’appeler la mère de toutes choses 2. »

Ainsi, dans ses essais successifs et contradictoires de systèmes cosmogoniques, car ces idées sont loin de se tenir, Euripide suppose qu’à l’origine la matière était une 3, puis il se contredit et en admet la dualité^; le Ciel et la Terre, une fois distincts, sont les deux éléments primordiaux de l’univers. Ces éléments cherchent à s’unir. C’est Aphrodite 5, qui joint l’Éther, le Ciel, Zeus, de quelque nom qu’il faille appeler l’élément masculin du monde, à l’autre élément féminin, la Terre. De leur union naissent les dieux, les hommes, les êtres animés, les plantes, tout ce qui a vie6.

Est-il bien nécessaire d’aller chercher les germes épars de ces idées dans Diogène d’Apollonie, dans Archélaos^? Mais Hésiode n’avait-il pas dit en son temps qu’Ouranos était l’époux de Gaia,et n’avait-il pas décrit leurs amours, quand, la nuit venue, le Ciel descendait sur la Terre et s’étendait de toute part sur elle pour la féconder^? Ce sont là des visions de poète, familières à Euripide comme à Hésiode. Sans doute, au v* siècle, en récitant ces vers, on ne les comprenait plus comme au temps où ils avaient été faits. Ouranos, déchu de sa divi-

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