‹ Euripide et ses idéesChapitre 214 sur 388 · Iphig. à Aulis, v. 471 sqq · texte numérisé non relu

Iphig. à Aulis, v. 471 sqq

ULYSSE

ne se battait-il tout seul? 11 est devenu un personnage encombrant, comme les êtres faibles, auxquels on a envie de reprocher l’appui qu’on leur prête.

Après la guerre, il a la sagesse de ne pas tuer Hélène, et la faiblesse de lui pardonner. Il est aussitôt regardé comme le plus lâche des époux, un voluptueux, un esclave. Même on s’amuse à le noircir. On lui impute une incroyable méchanceté, des instincts sanguinaires, une perfidie odieuse. Vraiment, Ménélas n’a pas lieu de se féliciter du retentissement que les aèdes ont donné à son nom. Il n’a pas eu l’immortalité heureuse. Et les modernes n’ont rien fait pour sa réhabilitation.

A son tour, Ulysse trouvera-t-il grâce devant Euripide? Ce héros souple et brave, audacieux et retors, en qui la Grèce s’est incarnée presque entière, n’a pas eu plus que les précédents le don de le séduire. Ses captieux discours lui déplaisaient, parce qu’il voyait en leur auteur un ancêtre de ces démagogues sans scrupules qu’il exécrait de toute son âme. Pourtant, Ulysse n’avait qu’une ressemblance bien lointaine avec Cléon. Il aurait, sans doute, avec la perpicacité qu’on lui connaît, fait remarquer à son détracteur que, de son temps, la puissance populaire n’étant pas encore née, il ne pouvait avoir la tentation de l’aduler. Tel est néanmoins le reproche constant qui lui est adressé. Aussi sa gloire ne s’est-elle pas accrue dans les drames où il nous apparaît.

Disons toutefois que, dans son Cyclope, Euripide n’a pas trop défiguré le roi d’Ithaque. L’aventure prodigieuse où il l’engage, en mettant en scène un chant de V Odyssée ^ ne lui a guère permis de faire de lui un contemporain. C’est presque FUlysse homérique qui, sur le théâtre de Dionysos, se tire à son honneur des mains gigantesques de Polyphème. 11 a encore des ardeurs généreuses où, sans y prendre garde, il retrouve ses plus belles paroles de VIliade. Quand Silène, peureux et vieilli, lui conseille, au moment où le monstre approche, de se cacher dans le creux d’un roclier, Ulysse a d’abord un moiive-

P. MASQUEllAY.

ment de faiblesse, mais vite, le premier frisson passé, il redresse la tête: «Eh bien, non!» dit-il, «Troie aurait vraiment trop à se plaindre, si je reculais devant un seul homme, moi dont le bouclier a tant de fois soutenu l’effort de la foule innombrable des Troyens. S’il faut mourir, mourons avec courage. Si nous devons vivre, du moins nous resterons digne de notre gloire passée i . » Dans un théâtre dont les personnages sont trop souvent assombris ou découragés, on est surpris d’en rencontrer un qui ait si bien conservé sa belle jeunesse et son élan.

Cela n’empêche pas Euripide de se moquer de lui et de lui prêter quelques paroles, où il trahit le désenchantement qui lui est propre. Si bien que nous avons devant nous tantôt un bavard, une castagnette assourdissante 2, tantôt un guerrier excédé des misères de l’expédition troyenne^, revenu de tout, même de la gloire, dont se lassent si difficilement ses pareils. Il ne nous rappelle plus du tout l’Ulysse de l’épopée, insatiable de ruses et de fatigues^.

En face du géant, il reprend une attitude plus ferme. Pour sauver la vie de ses compagnons, ne pouvant songer à la force, il lui fait, sans sourire, un discours. Sa situation n’était pas rassurante. Il était au pouvoir du cannibale, comme un oisillon pris au trébuchet. De quelque côté qu’il se tournât, il voyait l’œil du Gyclope, qui suivait chacun de ses mouvements avec une attention inquiétante. A tout instant, il pouvait sentir s’abattre sur son dos le poids de ses mains formidables. Un autre que lui aurait eu la bouche séchée d’angoisse. Mais Ulysse avait toujours l’esprit alerte, la langue affilée. Et ce n’était pas le moment de rester court et de manquer d’ingéniosité, en un péril si pressant, devant un auditeur si insolite, sur la scène d’Euripide.

Il se souvient, en cherchant un peu, que Polyphème est fils de Poséidon, que ce dieu a des temples sur tous les caps de la Grèce. Gela lui fournira sa première idée : s’il n’avait pas vaincu Priam et les Troyens, ceux-ci n’auraient-ils pas pu envahir les sanctuaires de Ténare, de Malée, de Sunium, de Géreste, et les détruire ? Le Gyclope doit donc, loin de le dévorer, lui marquer de la reconnaissance, puisqu’il a par sa victoire assuré le culte qu’on rend à son père 5.

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