LA LRITIQUE DES FEMMES
grande partie de leurs défauts précisément à ceux qui les leur reprochaient? Les civilisations et les peuples changent, mais le fond même de notre nature reste immuable. Aujourd’hui, la curiosité, le bavardage, l’indiscrétion ne sont-ils pas les travers des petites gens, qui vivent à l’écart, ne savent rien, se travaillent pour savoir quelque chose, et ne peuvent, par manque d’habitude, garder le moindre secret, fût-il celui de tout le monde? Une existence étroite et fermée donne à l’esprit une médiocrité misérable. C’est celle des villageois enracinés à leur sol, et, à un degré différent, celle des nonnes. Mais la femme qui est libre n’a pas naturellement ces défauts. Si de nos jours elle y est encore, à notre gré, trop souvent portée, elle le doit au long servage où nos pères ont tenu ses aïeules. Car il fallait bien, dans les heures innombrables de leur vie somnolente, qu’elles fissent quelque chose, malgré la contrainte, l’isolement, le silence.
Mais elles sont rusées, ajoute Euripide; si la ruse suffisait, elles seraient les maîtresses des hommes : il ne faut pas se fier à elles i. — Gomment en serait-il autrement? La ruse est l’arme des faibles, que l’homme dédaigne parce qu’il a la force, et qu’il appréhende parce qu’il en sait le danger. Et, en effet, la femme est telle. Mais n’est-ce pas une conséquence de la servitude dont on l’accable? Elle a une puissance de dissimulation effrayante. Craintive, humiliée, toute trempée de larmes, elle se redressera tout à coup pour frapper désespérément 2. Mais qui a fait de Médée l’être redoutable que l’on connaît, sinon Jason? Si celui-ci, à la fin du drame, exhale devant le cadavre de ses enfants une plainte qui nous touche 3, nous ne pouvons oublier l’incroyable désinvolture de son abandon, ni la douleur de Médée, ni son désespoir, ni sa haine, ni sa fureur qu’a exaspérée, au moment où il eût fallu tant de ménagements, l’impertinence moqueuse de celui qui la quittait^. Jason, après tout, n’a que ce qu’il mérite. Car Médée n’est pas née méchante. Jeune fille, elle vivait à Golchos, près de son père, aimée des siens, dans la tranquillité douce du palais 5, avant qu’elle fût
1. Iphig. en Tauride,\. 1082, v. 1298; Andromaque, v. 84 sq.; Hippolyte, v. 48o sq.; Crétoises, fragm. 463; Danaé, fragm. 821; Méléagre, fragai. 628; Sthénébée, fragm. 671. — C’est pourquoi dans VHélène, Vlphigénie en Tauride, VÉlectre et l'Oreste, le plan de la ruse qui provoque le dénouement est toujours imaginé par une femme.