LES PROLOGUES
Le théâtre grec, comme tous les arts qui ont eu une vie intense, n’était pas fait pour une élite, mais pour la nation entière. En ce temps-là on écrivait, sans que personne eût l’idée d’en sourire, des tragédies pour le peuple ; le peuple s’en trouvait bien, les tragiques aussi. 11 faut dire que chez tous les citoyens le goût était presque identique. Les contemporains d’Eschyle, en particulier, avaient encore l’esprit faiblement cultivé. Ceux auxquels les besoins quotidiens, qui restèrent toujours très minces en cette sobre race, imposaient un travail mercenaire, avaient assez de loisir pour acquérir la médiocre culture des autres. 11 en résultait que l’esprit n’était guère plus affiné chez les riches que chez les pauvres.
Cette similitude ne tarda pas à s’altérer, non pas cependant à cause de la différence des fortunes. Le travail manuel ne devint jamais absorbant et les esclaves en délivraient le plus souvent les maîtres. Tous ceux qui le voulaient avaient donc le temps de s’instruire, à condition qu’ils en sentissent le besoin et qu’ils eussent l’esprit alerte. Avec un capital de quelques centaines de francs à peine, Socrate, qui avait trois fils, n’était pas un indigent, au sens moderne du moti. Mais tout le monde n’avait pas sa finesse, sa lucidité, sa logique. Le plus grand nombre n’éprouvait aucun attrait pour les spéculations qui le passionnaient, et ce n’était peut-être pas un mal. D’autres n’avaient pas la force de les comprendre. Les esprits se divisèrent bientôt en deux classes : ceux qui se déclaraient satisfaits de ce que le passé leur avait légué, ceux qui voulaient autre chose. Les uns restant immobiles, les autres suivant leur chemin, la distance qui les sépara ne tarda pas à devenir considérable. Avec Platon, l’intervalle est déjà un abîme. Aussi ce philosophe a-t-il pour la foule le mépris insultant des intellectuels. Elle est pourtant la force vive d’un peuple. Euripide est juste sur la limite entre les deux époques.
1. Ce qu"il possédait, y compris sa petite maison, était estimé valoir 5 mines (environ 5oo francs) s’il trouvait un acheteur généreux, Économique, II, 3. Dans l'Apologie de Platon, 38 b, il fixe lui-même à une mine (environ loo francs) l’amende qu’il pourrait arriver à payer : il avait déclaré, 23 b, qu’il était fort pauvre : sv Tievia [xupîa eipLu Cf. Mémorables, 1, ii, i ; République, 1, 338 b. Comparer Zeller, trad. Boutroux, ni, p. 53.
P. MASqUEUAY.
Il écrit donc pour la multitude. Gela le force à prendre quelques précautions. Sans se défier de l’intelligence de ceux auxquels il s’adresse, — et la moyenne de l’intelligence devait, dans la cité de Pallas, être au moins aussi élevée que dans nos villes modernes, — il est obligé de compter avec son public et de s’assurer qu’il est compris par lui.
De là, en partie, son invention des prologues. Elle n’est pas un progrès dans Fart^ elle serait plutôt un recul, mais elle a ses avantages. Le principal, c’est qu’elle lui permet d’aller vite. Il y raconte son sujet. Il le fait rapidement. Dans la tragédie de Racine le premier acte n’est pas toujours trop long pour exposer la pièce. Ici il suffit de deux ou trois douzaines de vers. Le drame commence quand elles sont terminées. Le prologue euripidéen est donc analogue aux préfaces de nos livres, et la sécheresse avec laquelle il est souvent écrit n’est pas propre à diminuer cette ressemblance.
Ce prologue est en vers, parce qu’il eût été inconcevable qu’il fût en prose. Sur le théâtre, dans le temple de Dionysos, il fallait bien parler le langage des dieux. Les comiques eux- mêmes ont été astreints à la règle. Mais si le style tragique est souvent passionné, il est aussi quelquefois tout autre. Tel prologue d’Euripide, celui de VHéraclès, n’est qu’un ennuyeux et rebutant récit : nous ne pouvons nous intéresser à des faits si nombreux et rappelés avec tant de hâte. Celui des Phéniciennes n’est guère meilleur : les infortunes de Laïos et de sa race ne sont pas émouvantes, quand on les énumère en des vers aussi monotones. On a même de la peine à pardonner ces vers à celui qui les a faits i .
Le prologue achevé, on commence à jouer la pièce. Nous savons d’avance où nous irons, quelle légende sera déroulée sous nos yeux, quel pays nous allons parcourir. On nous a nommé les personnages principaux qui vont défiler devant nous. On nous prévient du sort qui les attend. En un mot, avant les premières scènes du drame, ce drame nous est raconté en détail. Aucun spectateur, après l’avoir vu jouer, ne
I. Il y a toutefois quelques exceptions : le prologue de VAndromaqae, comme il est dit dans V Argument du drame, celui de V Alceste et de la Médée ne sont pas sans qualités, mais ce sont des pièces anciennes. Avec le temps, comme il arrive presque toujours, Euripide exagéra sa manière. C’est pourquoi, après sa mort, son fils retoucha probablement le début de VIphigénie à Aulis, pour le rendre un peu plus scénique.
l’art des PREPARATIUISS
pourrait ajouter ni changer rien à ce résumé. Puisque toutes ces précautions seraient inutiles, et même choquantes, si la pièce était écrite pour des initiés, il n’est pas interdit de supposer qu’elles sont prises justement parce que le public était immense et mélangé.
Nous trouvons méticuleux ces préliminaires. Telle est notre impression et nous sommes des modernes. Quelle ne devait pas être celle des gens instruits du v® siècle? Car nous connaissons à peine, et seulement pour les avoir lues dans des livres qui ne nous passionnent plus, les légendes qu’ils avaient apprises de la bouche de leur mère, de leur nourrice, à l’école, dans les vers de leurs poètes nationaux i. Ces légendes formaient une partie de leur âme. Mais tout le monde, même à Athènes, était-il familier avec elles? Les matelots, les trafiquants, ceux dont nous entrevoyons les silhouettes dans les comédies d’Aristophane ou dans les plaidoyers des logographes, charbonniers d’ Acharnes, charcutiers ambulants, barbiers de l’agora, artisans et manœuvres, toute cette foule anonyme et remuante n’avait peut-être pas l’intelligence très informée et il fallait songer à elle.
Aussi quelles précautions le poète n’emploie-t-il pas pour avancer dans son sujet! Le navire a tendu sa voile, il va partir, il s’ébranle. Mais ne reste-t-il pas sur le rivage quelque retardataire? Tout le monde a-t-il bien compris? Euripide répétera donc plusieurs fois les mêmes choses, mais, pour ne pas impatienter l’élite de son public, avec quel art il varie ses redites ! Dans Y Alceste, Apollon annonce une première fois que, pour prolonger les jours du roi, la reine de Phères va mourir2. Thanatos, qui discute avec le dieu, confirme la chose 3. Le chœur répète en vers lyriques les mêmes faits, en y ajoutant l’émotion contagieuse des foules^. Un serviteur, qui ajoute sa douleur personnelle à cette émotion collective, raconte à son tour comment Alceste se prépare à la mort. Il parle en son nom propre et dit ce qu’il ressent. Son langage est plus concret, plus précis, plus prenant. 11 annonce que la reine a purifié son jeune corps dans l’eau des sources,