‹ Euripide et ses idéesChapitre 310 sur 388 · I. Ilécube, V. 557 scjq · texte numérisé non relu

I. Ilécube, V. 557 scjq

soin de tourner notre esprit et nos regards sur la fragilité de ce corps de jeune fille, que l’on va brutalement frapper, et pendant qu’elle parle, comme s’il plaçait une statue de vierge devant nos yeux, nous voyons un instant sa grâce délicate et ses gestes qui supplient. Quand elle conjure le roi de l’épargner, elle nous ravit en évoquant ses souvenirs d’enfance, lorsque, assise sur les genoux de son père, elle lui prodiguait ses caresses de petite fille, et se suspendait à son cou avec ses mains frêles. Nous revivons avec elle ses premières années. Le passé s’ajoute au présent pour grandir notre pitié. L’avenir lui-même est évoqué dans la même intention. Car si elle nous dit comme elle aurait souhaité, mariée, de recevoir Agamemnon à son foyer, et de le dédommager de ses soins paternels par une hospitalité digne de lui, c’est qu’elle veut que nous pensions aux nombreuses années que sa jeune vie espérait, et que nous nous attendrissions sur son sacrifice. Mais, quand il est décidé, que l’armée le réclame, que sa mère et Achille sont impuissants à le conjurer, brusquement l’héroïne se dresse devant nous, intrépide. L’honneur de la Grèce exige qu’elle meure. Elle mourra. Alors, seulement, elle a le courage de Polyxène et sort du théâtre en faisant son adieu au ciel éclatant.

Euripide n’a jamais été mieux inspiré que dans ce rôle. Sentait-il, dans les dernières années de sa vie, qu’il n’avait pas été toujours très juste à l’égard des femmes, le regrettait-il et voulait-il s’amender? Sur le point de disparaître, comprenait-il le charme de celles qu’il avait souvent méconnues, comme on ne comprend quelquefois la beauté d’un pays que lorsqu’on s’en éloigne et qu’il s’efface? Celle qu’il a placée dans sa dernière œuvre, il l’a prise dans la fleur de son printemps. Il a fait d’elle un être faible et résolu, dont le charme est si fort que Racine lui-même ne l’a pas égalé. Elle a toute la beauté, la candeur, la pureté d’Hippolyte, avec une discrétion que celui-ci n’a pas conservée. Si jamais il avait aperçu quelque part sa grâce et son ingénuité, peut-être aurait-il perdu sa tristesse morose et aurait -il eu honte, à son âge, de son désenchantement!. Mais il n’a

I. Hippolyte, qui n’a jamais connu de femmes, parle d’elles avec beaucoup d’assurance. Ce trait de caractère est bien observé : tous les petits jeunes gens ont des théories sur les femmes. Ces théories sont souvent très dures. Ils ne A^eulent pas être dupes : il est entendu qu’ils ne le seront pas. Ils commencent par condamner toutes les lemmes, sans exception, et parles mépriser. Ce qui ne lesempêche guère de se défendre très mal, comme Hippolyte, contre la première qu’ils rencontreront sur leur chemin.

LAGDiNE DAJNS l’iDÉAL QU’lL SE FAIT DE LA FEMME 325

pas plu à Euripide de rapprocher l’un de l’autre ces deux êtres vierges. La flexibilité des légendes antiques n’était pas, je pense, un obstacle bien sérieux à leur rencontre. Il n’a pas songé à les réunir. On peut le regretter. Ils formeraient le couple immortel d’amants que nous cherchons en vain dans le théâtre grec, et que Shakespeare nous a le premier donné.

Le V® siècle porte ici la peine de ses préventions et de ses mœurs. Il n’a pas compris le charme infini de l’amour jeune, sa puissance de séduction, son rayonnement. Sophocle l’a entrevu dans V Antigone, mais il ne s’y est pas arrêté. Euripide, qui mieux que lui, sans doute, aurait su le décrire, ne semble pas l’avoir fait. Car on ne peut penser, autrement que pour en sourire, aux mariages de pure convenance par lesquels, comme nos vaudevillistes, il s’est amusé quelquefois à terminer ses drames i. L’indifférence réciproque de ses fiancés n’a d’égale que leur surprise de se voir unis l’un à l’autre. Si c’est ainsi que, de son temps, on concluait les mariages, comment n’étaient-ils pas plus souvent détestables ?

En somme, Euripide, à l’égard des femmes, est dans une situation un peu fausse. Il médit souvent d’elles en traits acérés et durs. Il les loue aussi, moins en paroles que par les actes généreux et touchants qu’il leur fait accomplir. Quelle est la raison de cette contradiction ? Il a l’âme droite, le cœur tendre, l’esprit le plus intelligent et le plus ouvert. Ces qualités le rendent impartial. Il voit les mérites où ils sont et il le dit. Mais il est Athénien, et comme tel, il reste défiant. Or la femme justifiait, en ce temps-là, les préventions. Il se peut même qu’il les ait flattées, en répétant et en multipliant ses invectives. C’est ainsi, je crois, qu’il faut expliquer les déclarations soudaines et surprenantes, les injures qu’il lance à la tête des femmes. Il était auteur dramatique. Un peu de scandale ne lui déplaisait pas 2.

Il ne sut pas découvrir que les légers travers — ce ne sont pas

1. A la fin de VOreste, quand le fils d’Agamemnon, v. i653, menace Hermione de son glaive, — geste brutal, qui n’est pas celui d’un amoureux, — le poète les marie l’un avec l’autre. A la fin de VAndromaque, il unit la captive de Néoptolème à Hélénos : on ne s’y attendait guère. Electre est plusieurs fois mariée avec Pylade. On ne nous dit qu’une seule fois que leur vie sera heureuse. Oreste, v. i65g.

2. Polymestor, à qui Hccube, aidée de ses compagnes, a crevé les yeux, n’a pas à se louer des femmes. Mais le ton même dos critiques qu’il leur adresse (Héciibe, V. 1177 s<jq.) fait trop penser à l’écrivain, qui ii’esl pas f;\cbé de terminer un long discours (près de cimiuanto tri mètres) par quelques déclarations relonlissaules.

EURIPIDE Eï SES IDEES

les moins agaçants, — qui défiguraient ses contemporaines, elles les devaient moins à elles-mêmes qu’à la vie qui leur était imposée. Sur ce point, il était aussi peu éclairé que la foule. Il croyait que ces défauts étaient naturels. Affligé de la réalité, il cherchait à s’en affranchir. Il entrevoyait des êtres beaux, des figures radieuses. Il les décrivait avec amour. Car les vérités que le raisonnement ne peut apprendre aux hommes ordinaires, les poètes savent les découvrir par intuition et sans s’en rendre compte. Et il recréait ainsi la femme éternelle, celle que son siècle avait un instant déformée. Quand la vision s’en était allée, le contraste entre l’être imaginé et ceux qu’il avait sous les yeux ne diminuait pas son acrimonie naturelle, au contraire.

Cependant, en donnant aux femmes, comme il l’a fait, une place si importante dans ses drames, il les aidait, sans le savoir, à se relever de l’abaissement où elles étaient plongées i. Il hâtait leur affranchissement par l’attention générale qu’il attirait sur elles. Elles devraient bien, maintenant qu’elles sont libres, lui être reconnaissantes de ses louanges et même de ses invectives. Car il importait peu qu’il les exaltât ou qu’il les rabaissât, pourvu qu’il parlât d’elles. Et comme il leur prêtait la tribune retentissante de son théâtre, plus que personne il a servi leur cause. Depuis, elles ont fait bien des progrès. Elles se sont précipitées sur toutes les scènes où l’on joue encore des drames, elles s’y sont installées comme chez elles, elles nous y ont raconté leurs passions, leurs désirs, leurs fantaisies. C’est à Euripide que nous sommes redevables de leur envahissement. Après tout, elles ne sont que la moitié du genre humain, et quelque intéressantes qu’elles soient, elles ne devraient occuper que la moitié du théâtre. Mais leur victoire a été si complète et les hommes ont été si faibles, qu’elles n’ont pu se garder d’abuser de leur triomphe.

I. Déjà, sans qu’il y pense, la femme est chez lui plus affinée que dans Homère. La première qualité qu’Andromaque aime en Hector dans les Troyennes, v. 678 sqq., c’est son intelligence, la dernière, son courage. Dans VIliade, il semble que l’ordre aurait été renversé.

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