‹ Euripide et ses idéesChapitre 313 sur 388 · LES ROIS. LEURS HAILLONS · texte numérisé non relu

LES ROIS. LEURS HAILLONS

costume, et que, dépouillés de tout, ils ne se distinguaient des autres hommes, que parce qu’ils étaient plus misérables.

Ainsi naquit l’extraordinaire Ménélas de l’Hélène. C’est le plus significatif des héros déguenillés de notre poète. Après avoir erré sept ans sur la mer, ballotté par toutes les tempêtes, sans pouvoir aborder sur le rivage de sa patrie, ni se fixer en aucun pays, il est enfin jeté dans un naufrage sur une côte inconnue i. Il a tout perdu et s’est sauvé à grand’peine sur une épave de son navire. 11 devait arriver en scène à moitié noyé, le corps ruisselant. Il a si bien conscience du triste état où il est réduit, ou plutôt Euripide tient tant à nous faire constater le dénuement où il le plonge, qu’il nous le présente dans l’attitude embarrassée d’un pauvre homme. Ménélas nous explique — et il devrait être le dernier à faire cette remarque, car s’il est pénible d’être misérable, il est encore plus douloureux de le confesser — qu’il a honte de ses vêtements, qu’il en souffre, qu’il n’ose pas dans un pareil état se mêler à la foule 2. Il manque de tout et son corps est couvert d’étoffes déchirées 3. Dans un si piteux appareil, il est pris par la femme qui garde la porte, au palais de Théoclyménos, pour un mendiant importun, et accueilli comme Il faut toute la tendresse d’Hélène pour qu’elle reconnaisse son mari dans ce malheureux. Et encore, au premier abord, quand il se dresse inopinément devant elle, croyant avoir affaire à un voleur, elle se sauve en poussant des cris 5.

Ainsi, quand après une séparation de dix -sept années Hélène retrouve son époux, elle s’enfuit à sa vue. A son tour, Ménélas, pressé par Hélène elle-même de la reconnaître, lui tourne le dos 6, C’était une façon inattendue de les réunir.

1. Le roi Ulysse, quand il aborde dans Uîle de Polyphème (Cyclope, v. 85 sqq.}, n’est, lui aussi, qu’un navigateur affamé, qui porte comme ses compagnons de misère des vases vides autour du cou : il a faim et soif, il cherche de l’eau, des vivres. Sans doute, il n’a pas fait naufrage comme Ménélas. Mais si le navire d’Ulysse n’avait pas été nécessaire à sa fuite, Euripide se serait-il privé du plaisir de le broyer?

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