L'EXIL
spectacle où la pudeur, l’amour naissant, la peur de mourir, la joie de vivre formaient un si savoureux mélange, les Athéniens devaient se pâmer d’aise. Andromède, il est vrai, ne mourait pas pour sa patrie, mais le sacrifice auquel il ne semble pas que la victime eût consenti I, était vraiment excessif.
C’est ce qui rend si admirable le dévouement d’Iphigénie. Ici, non seulement l’être faible accepte la mort, comme le plus courageux des héros, mais encore il la fait accepter aux siens ; c’est contre sa mère, qui veut la sauver, qu’Iphigénie est obligée de lutter, pour se perdre. Cela ressemble à une gageure : c’est la vérité pure. Les Grecs ont toujours aimé les combinaisons surprenantes. Ils en ont inventé d’innombrables dans le raisonnement, la rhétorique, la politique, la philosophie. Au théâtre, où ils avaient toute licence de les accommoder à leur guise, les plus inattendues ne les ont point effrayés, et, comme l’adresse n’exclut pas la sincérité, ils ont toujours su les rendre naturelles.
La fdle d’Agamemnon dira donc à sa mère : « Tu ne m’as pas enfantée pour toi seule, mais pour tous les Grecs. C’est sur moi qu’ils ont les yeux fixés. De moi seule dépend leur salut, ma gloire. Immolez-moi 2 . » C’est déjà le langage auquel Corneille devait plus tard nous habituer, quoique son esprit n’eût pas le naturel ingénieux et savant du poète de V Iphigénie .
Cette patrie, pour laquelle il est glorieux 3 et enviable ^ de sacrifier sa vie ou ses enfants 5, ce n’est pas sans déchirement qu’on la quitte : « O mon pays, ma maison, puissé-je ne jamais connaître l’exil, ni tramer dans la misère une existence difficile, de toutes les douleurs la plus digne de pitié! Que la mort, oui, que la mort me frappe avant de voir un tel jour! Il n’y a pas de plus grand malheur que