Phaéthon, fragm
CONCLUSION
Dans cette longue enquête sur les idées d’Euripide, nous avons bien des fois constaté qu’elles ont avec celles des modernes des similitudes fréquentes, quelquefois même inattendues. Sa pensée effleure à chaque instant la nôtre. Quand on le lit, on a souvent la sensation de lire un contemporain, et il serait à peine un étranger parmi nous. Pourquoi cela?
Son art est très voisin de notre art par le souci de l’exactitude vivante. A mesure que l’homme vieillit, il serre la réalité d’une étreinte plus forte. Elle seule l’attire, parce qu’elle seule est vraie. Aussi, quand nos poètes cherchent un modèle parmi les anciens, ils délaissent Eschyle, malgré sa grandeur, Sophocle, malgré son harmonieuse beauté, pour se tourner vers Euripide. Quelques-uns de ses défauts, surtout ceux qui donnent un caractère heurté à son œuvre, sont presque devenus des qualités pour nous.
Son inquiétude, en face des dieux de son pays, n’est pas sans analogie avec certains de nos doutes. Il a passé, comme quelques-uns des hommes les plus religieux de ce temps-ci, une moitié de sa vie à détruire la foi traditionnelle et l’autre moitié à tâcher de s’en refaire une autre. Si les plus nobles consciences sont celles qui cherchent avec le plus d’ardeur la solution de ces graves problèmes, ces tâtonnements, loin de lui faire du tort, doivent grandir l’estime qu’il nous inspire.
Il a employé tout son effort non à conserver les légendes, mais à les rajeunir, c’est-à-dire à les rapprocher de nous. Dans leurs métamorphoses, qui reconnaîtrait chez lui, s’il ne nous les nommait, les héros de l’âge épique? Mais pourquoi cet âge s’était-il obstiné à les grandir? La vérité est différente, il le sait bien.
Il y a au fond de cet ancien un sens critique très aigu qui est moderne. Une affirmation qui fait incliner la tête de la foule le force.
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au contraire, à redresser la sienne. 11 ne nie pas pour nier, mais il ne croit jamais sans preuves. Comme ces preuves font souvent défaut, et que les croyances populaires ressemblent fréquemment à un défi jeté à la raison, il s’habitue à un examen de toutes choses, même où il est inutile, à un ton sentencieux, qui peut indisposer contre lui, et quelquefois aussi, car il n’a pas le temps de coordonner toutes ses idées, à la contradiction.
Tout le monde raisonnait autour de lui, il fit comme tout le monde. Cette mode a passé, et les raisonnements de ce temps-là nous déplaisent. C’est la partie caduque de l’œuvre d’Euripide. 11 ne faut pas en exagérer l’importance.
Car autre chose est de s’ingénier à multiplier les arguments inattendus dans une cause frivole, autre chose est de lutter pour de chères idées. Dans le premier cas, l’esprit seul travaille et pousse sa pointe. Dans le second, c’est l’homme même qui défend ce qui donne un sens à sa vie. Chez Euripide, on entend quelquefois parler l’esprit seul, et la séduction de cet esprit, qui fut immense autrefois, a vieilli : ces attraits fanés sont devenus presque des laideurs. Par bonheur, le poète élève souvent la voix en son nom propre, et cette voix nous entraîne encore.
Que nous fait l’histoire d’Oreste et celle de Clytemnestre? Ces genslà sont bien loin de nous, et leurs crimes qu’on a imaginés atroces, nous laissent indifférents. Mais pourquoi Racine s’est-il intéressé à eux? Pourquoi a-t-il fait une Iphigénie? C’est que la sensibilité de celui qui a le premier raconté ces horreurs, révoltée par ce qu’elles contiennent d’inhumain, s’est ingéniée à les rendre émouvantes, à cause de leur cruauté même. Le tragique protestait à sa manière contre une tradition inacceptable. Et l’on voit le résultat le plus clair de sa protestation. Les œuvres où il l’exprime le mieux, sont celles qui nous intéressent le plus, non par les faits qu’elles exposent, mais par l’émotion qui les vivifie. Il n’a pas nui à Euripide, autant qu’il a pu le supposer, de travailler sur des sujets qui lui étaient antipathiques. Ils ont fait battre son cœur; ils font battre encore le nôtre. Les gestes de ses personnages seraient moins passionnants s’ils étaient moins abominables. Cela est rigoureusement vrai, puisque les Suppliantes et les Héraclides, dont le caractère historique est mieux accusé, sont des pièces languissantes.
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La sensibilité et la raison, voilà les deux facultés maîtresses de cet écrivain. L’une ne va pas ici sans l’autre, ou plus exactement la première n’a toute sa puissance chez lui, que si elle est excitée par la seconde. Euripide aurait fait un satirique excellent. Il en a la verve, l’esprit incisif, le trait. Il est doué d’une adresse très fine pour mettre en lumière les imperfections des autres et pour découvrir leurs parties faibles : sans tâtonner, il y pose le doigt. Quand cette sagacité s’exerçait aux dépens de la mythologie, où de son temps ne manquaient déjà pas les fêlures, on devine les ravages qu’elle y causait. C’est pourquoi il a tant réussi dans les siècles suivants, pendant lesquels, après une longue agonie, se sont enfin écroulés les dieux morts.
Son esprit chagrin ne fait grâce à personne, puisqu’il ne s’épargne pas toujours lui-même. Avec une pareille tournure d’esprit, il ne voyait d’abord dans le tableau du passé, comme dans celui du présent, que des ombres. Il avait le droit d’être difficile. Ne peuplait-il pas sa pensée d’êtres de pure lumière qu’on ne peut oublier, si on les a une fois aperçus? Sans doute, tous les artistes ont fait comme lui, et Sophocle a écrit Y Antigone. Mais les visions d’Euripide sont plus humaines. Il semble qu’avec un peu de bonheur nous pourrions les voir prendre corps devant nos yeux. Les êtres qu’il caressait dans ses rêves connaissent nos hésitations, nos regrets et surtout nos affections tendres, qui nous affaiblissent, nous tyrannisent, nous mettent dans l’incertitude, font de nous, en un mot, des hommes. Et quel est le poète antique qui ait eu dans ses créations une pareille attention pour nous, une telle sympathie pour notre faiblesse? Quel est aussi le poète moderne qui, par indulgence, ne nous en ait pas montré une trop vive?
Cette tendance à considérer les choses comme elles sont, a rempli son œuvre d’une foule de remarques précieuses, où l’humble réalité est prise sur le vif. L’enfance le charme, parce qu’elle est faible et gracieuse : il le dit comme il le sent. Sur les femmes, il a les préjugés de son temps, mais il parle d’elles comme il parle de tout être qui vit et qui souffre, et, par l’attention qu’il leur porte, il contribue, sans le vouloir, à les affranchir. Sur les différentes classes de la société, il semble appréhender d’avoir aucun des préjugés courants. Sa clairvoyance lui fait même outrer la vérité. Les rois n’ont, dans son théâtre, rien qui les distingue du commun, si ce n’est une désillusion plus grande. Les nobles deviennent des pauvres. Seuls, les esclaves demeu-
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renl à leur vraie place, parce qu’elle n’est pas enviée. Sur certaines gens qui attirent l’admiration irraisonnée du peuple, il multiplie les remarques désobligeantes, et quelques-uns, on l’a vu, n’ont pas lieu de se féliciter de sa franchise.
Ainsi, en tout, il s’obstine à découvrir ce que l’on a soin de cacher. Il veut dire la vérité, surtout si elle est pénible. Tourne-t-il les yeux vers la vie humaine? Elle lui paraît médiocre, presque misérable. Par une contradiction que nous connaissons tous, il s’y attache cependant assez pour ne pas sentir la vieillesse approcher de lui sans angoisse. Son art seul lui fait accepter les années pesantes. A sa tristesse se mêle une pointe d’ironie amère. Pour ne pas déplorer sa propre décrépitude, il la tourne en dérision dans les autres. C’est une façon de se venger d’elle, qui lui interdit de s’apitoyer sur lui-même.
Enfin, — et c’est sur cette idée capitale que je terminerai, — l’incertitude si profonde et si douloureuse où nous nous trouvons à l’égard de la divinité, ne sachant point ce qu’elle est, n’osant imaginer ce qu’elle peut être, Euripide l’a eue avant nous, et il l’a combattue, sinon diminuée, en s’attachant désespérément à l’idée de Justice. Si Dieu existe. Dieu est juste. Il est arrivé à cette formule définitive après bien des détours, mais, malgré son inquiétude naturelle, il s’y est tenu. C’est de cette conviction que devaient naître plus tard, puisque la Justice a si peu d’action dans le monde, tous ces rêves de rémunération future, qui ont si longtemps bercé la douleur humaine. Euripide n’a pas eu le courage de les faire. Il nous a seulement conseillé, défiant à l’égard de la vie, de ne pas lui demander trop, et, confiant dans la divinité, d’obéir à la voix intérieure qu’elle fait entendre en nous. Cette voix, dont on ne peut expliquer l’origine, nous guide vers la Justice. Elle est ce qu’il y a de plus divin en Dieu même. Ainsi, en l’écoutant dans nos actes, et en limitant nos ambitions chaque jour, nous avons la meilleure chance de ne pas trop souffrir. Et devant la mort, sans s’inquiéter de ce qui la suit, Euripide est resté tranquille. C’était un sage. De tous ceux qu’il a appelés de ce nom, — on sait combien il affectionnait ce mot, — personne plus que lui n’a montré qu’il en était digne.
TABLE DES MATIERES
Pages.
Avant-propos. vu-x