LE SENS DE LA REALITE
est reproduite, telle qu’elle se fait entendre dans notre conscience. Notre hypocrisie a beau se rebiffer, Euripide n’y fait pas attention et même il s’ingénie à la froisser.
Il nous prévient qu’il fait exprimer à ses personnages leurs pensées secrètes. Quand le corps d’Égisthe, roulé sur l’eccyclème, paraît devant le public, Electre, qui ressent pour l’amant de sa mère tout autre chose que de la sympathie, n’est pas apaisée par la mort du malheureux. Elle invective longtemps contre la victime. Avant de commencer ses outrages, elle a soin de nous dire qu’une pensée lui vient à l’esprit qui la fait rougir I. Oreste, qui connaît sa sœur, l’encourage à parler. Elle nous confie alors son abominable désir : elle voudrait insulter le cadavre. Quand nous avons entendu son aveu, elle épanche enfin sur lui les flots amers de sa haine.
Entrons un peu dans le détail des choses. Dans VHippolyte^ écoutons le dialogue où Phèdre à demi morte avoue à sa nourrice, après tant de résistance, ce qui la fait si cruellement souffrir 2, L’esclave supplie, conjure, menace; elle veut savoir, elle saura l’énigme douloureuse. La reine se raidit, se défend, languissante, enfiévrée : elle ne dira pas son amour, son secret mourra avec elle. N’est-il pas juste de remarquer que personne ne nous avait encore conviés à des scènes aussi intimes, puisque, si les nécessités du théâtre ne s’y opposaient, ce serait au fond même du gynécée, où ne pénétrait aucun homme, que nous entendrions ces deux femmes causer presque à voix basse.
De même, c’est un bien lourd secret que Créuse nous confie, quand, lasse de souffrir et affolée par la conduite de son mari, dont elle se croit trahie, elle dépouille toute pudeur, et nous raconte en frissonnant l’outrage qu’ Apollon lui a fait subir autrefois dans l’ombre 3. Cette confidence, elle ne la fait que parce que le désespoir la met hors d’elle, et qu’elle se voit abandonnée de tous. Le désir furieux de la vengeance la force à crier le nom du suborneur qu’elle exècre. Elle éprouve du soulagement à le charger de malédictions. Il fallait bien toutes ces raisons pour la résoudre à parler, car pour une femme il est presque aussi douloureux de confesser un semblable opprobre que de le subir.
Elle rappelle près du dieu qui l’a violentée ce passé qui la torture,
r. Électre, v. yoo.
a. llippolyte, V, i7() sq((.