‹ Euripide et ses idéesChapitre 47 sur 388 · Étéocle, 27 trimètres · texte numérisé non relu

Étéocle, 27 trimètres

Quelle est la raison de cette symétrie? Pourquoi le discours de Jason a-t-il le même nombre de vers que celui de Médée ? Gelle-ci accuse le traître de Pavoir abandonnée. Jason se défend et cherche à justifier sa conduite. Le public est juge. Les deux plaidoyers ont la même étendue. Gomme ils sont faits non pour être lus, mais pour être récités au théâtre, un public moderne ne s’apercevrait pas à la représentation de l’égalité de leurs discours : elle passerait inaperçue. Il n’en était pas de même autrefois, et voici pourquoi :

Les Athéniens, qui aimaient les procès, n’étaient pas libres, comme nos avocats, de parler aussi longtemps qu’ils le voulaient. Qu’ils se défendissent ou qu’ils attaquassent, leurs discours avaient une longueur déterminée : on versait dans la clepsydre la même quantité d’eau pour chaque orateur. Ge sont des faits dont parlent assez souvent les anciens 3.

Nous avons donc ici une imitation curieuse de la vie quotidienne. Le théâtre grec, où les dieux ne craignaient pas d’apparaître, était aussi à certains moments une réduction du Pnyx. Quand deux personnages héroïques plaidaient l’un contre l’autre sur la scène, les spectateurs comptaient, pour ainsi dire, sur leurs doigts, les vers qu’ils avaient le droit de prononcer. Ils sentaient qu’ils avaient devant eux de véritables compatriotes, soumis aux règles qu’ils subissaient eux-mêmes. Gertes, l’anachronisme était flagrant. Les héros d’Homère n’avaient

1. Suivre le texte de Nauck, c’est-à-dire retrancher un vers dans le discours de Coprée et six dans la riposte d’iolaos.

2. Supprimer le vers 48o. — Christ, Metrik^, p. 6o5, cite d’autres passages de tragédies, où selon lui cet équilibre est observé. Il me paraît abuser des interpolations pour le rétablir. Notons cependant un autre exemple probable de symétrie dans V Antigone, v. ôBg sqq., où le discours de Gréon a 43 et celui d’Hémon 4i vers.

3. Démosthène, Contre Boeotos, II, 38; Contre Conon, 44; Contre Léochar es, 45, et souvent ailleurs. Contre Macartatos, 8 et 9. Eschine, Ambassade, 126. Cf. Meier- Schomann, Der Attische Proeess, p. 928 sqq., et le Dictionnaire de Darcmberg et Saglio, au mot Ilorologiuin.

jamais parlé de la sorte. Agamemnon, Ulysse, le vieux Nestor avaient une éloquence plus ample. Mais le théâtre grec, celui d’Euripide en particulier, a toujours fait bon marché des traditions. Puisque les plaideurs tragiques avaient l’esprit aussi ingénieux que leurs frères de l’Héliée qui les écoutaient, et qu’ils reprenaient pour leur compte les raisonnements des logographes, n’était-il pas naturel qu’ils obéissent aux mêmes règles qu’eux? Notez que plaideurs et acteurs récitaient un discours qu’ils n’avaient pas fait. C’était une ressemblance fortuite à laquelle on donna une précision inattendue. Les délicats, ceux qui comprenaient vite, durent savoir gré au poète de ce léger raffinement qui ne lui coûtait guère, et, au v® siècle, ils étaient assez nombreux dans la cité pour qu’il cherchât à leur faire plaisir.

Ainsi étudiée dans le détail, l’œuvre d’Euripide est en contact perpétuel, on le voit, avec la réalité quotidienne. Gela n’a pas contribué à la rendre souriante. Quand un artiste ne veut faire de concessions ni à l’imagination ni au rêve, ou, s’il en fait, quand il garde obstinément devant les yeux le spectacle de la vie qui l’entoure, sa vision reste toujours attristée. Si, par une coïncidence malheureuse, les événements qu’il contemple affligent les plus indifférents, son œuvre prendra une teinte presque sombre. Et c’est bien ainsi qu’est celle d’Euripide. Quelle différence n’y a-t-il pas entre son Alceste et son Hippolyie! On croirait volontiers que le premier drame est l’œuvre d’un jeune homme i, tant il faut, semble-t-il, être jeune, pour imaginer, même au théâtre, que l’amour puisse jamais vaincre la mort; dans l’autre, au contraire, nous voyons le plus révoltant spectacle, celui de la jeunesse innocente qui succombe douloureusement sous une calomnie. Dix ans seulement séparent les deux tragédies. Mais l’une a été écrite avant la guerre, l’autre au moment de la peste d’Athènes 2. Et il y paraît.

Quelques années plus tard, vers 420, un aveu douloureux a échappé

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