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Eustache [microforme]

Eaviron œnt ans après la naissance de Jésus-Christ, Trajan étant empereur, un général romain nommé Placide édifia par ses vertus et étonna par ses malheurs tout le monde chrétien. Ce général s'était acquis une grande célébrité par ses victoires sur les Parthes, et avait eu la gloire de réduire à une paix honteuse ces redoutables ennemis de Rome. Avec la permission de l’empereur, le général avait quitté la cour après les fêtes du triomphe pour se rétirer avec sa famille dans le patrimoine de ses ancêtres. Cette maison de camnpagne, enfouie en quelque sorte dans une vallée magnifique, était d’une assez modeste gd C'est à peine si, au milieu des vergers ‘et des bosquets, on apercevait le sominet des vieux toits de la villa, et pourtant Placide se sentait plus heureux dans cette campagne retirée qu'au milieu du luxe de la capitale du monde. Le général avait conservé les mœurs simples et sévères des vieux Romains de la république ; aussi trouvait-il plus de charmes dans cette vallée qui l'avait vu naître, que dans les fêtes fastueuses de la cour. :

Piacide possédait des richesses immenses, qu'il voyait s’accroître chaque année ; mais il n’avait poiat

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enfassé à grands frais dans sa maison des objets de luxe ou des ornements ab l’ameublement était en harmonie avec la sévérité et la simplicité du style des bâtiments, et l’on ne remarquait dans le vieux palais de ce glorieux général qu’une excessive proprelé et un arrangement de bon goût.

La famille de Placide était une des plus anciennes et des plus nobles de l'empire; mais la noblesse de son âme surpassait encore cette illustration originelle. L'épouse du général était belle et vertueuse : la noblesse de sa naissance et l’élévation de ses sentiments . répondaient parfaitement aux inelinations charitables de son mari. Fortune, dignités, bonheur, tout semblait concourir à l’envi pour combler cette famille de tout ce qui peut rendre heureux. Deux fils, dont les précoces dispositions faisaient concevoir les plus belles espérances, resserraient encore les liens de ces heureux époux, ét promettaient d’être un jour l’orgueil et la consolation de leur vieillesse. L'air noble et grave du-général était empreint dans les traits enfantins de l'aîné, tandis que la gracieuse figure du cadet avait toule la douceur de sa mère. Déjà leur disposition naturelle à faire le bien, aidée de l'excellente éducation ci recevaient de leurs parents, était un gage assuré qu'ils pratiqueraient un jour leurs vertus et hériteraient de la noblesse de leurs sentiments. Que de fois leur mère avait rêvé pour eux le plus brillant avenir!

Piacide avait dans toui l'empire une grande réputation de talent et de bravoure; mais sa bienfaisance et son humanité envers les malheureux l'avaient rendu cher au peuple romain quand il svait cessé d'être redoutable pour les ennemis. Se livrant luimême à l'exploitation de ses domaines, il entretenait un nombreux personnel de domestiques et de servantes qui, selon les mœurs de son temps, étaient esclaves; mais, loin de faire peser sur eux toute la rigueur de leur condition, il s’efforçaiten bon maître d'alléger leurs souffrances et de leur faire oublier leur misérable état, Le cœur du général avait résisté à l'entrainement du préjugé de son époque ; il regardait

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Placide aimait surtout à les voir rassemblés autour de lui et se livrer à la joie : aussi avait-il coutume à chaque saison nouvelle de leur donner de petites fêtes champêtres ; car sa sollicitude pour ses esclaves ne se bornait pas à veiller à leurs besoins physiques, il avait soin encore d'entretenir chez eux une douce gaieté et ‘de relever leur courage par de bienveillantes exhortations quand ils se livraient au découragement. Il les soutenait par l'espoir de la liberté, et il l’accorda même à plusieurs d’entre eux qu'il crut capables d’en bien user. 11 les plaçait dans ses domaines, leur faisait construire une petite habitation, et il leur donnait à cultiver quelques champs pour lesquels il n'exigeait qu'une faible redevance.

Plusieurs soldats qui avaient servi avec courage sous son commandement obtinrent de lui la permission de venir se fixer auprès de leur ancien général, et ils furent tous chargés de quelques attributions de de surveillance, Placide était bien aise de leur faire partager le tranquille bonheur de sa retraite après les fatigues de la guerre des Parthes.

Les étrangers qui étaient sans ressources, les indigents, tous ceux, en un mot, qui avaient été éprouvés par le malheur, trouvaient dans sa maison un asile généreux et bienveillant ; jamais Placide ne les congédiait sans leur avoir prodigué les secours e! !<; con. : solations. Ses richesses lui étaient précieuses, parce qu’elles l’aidaient à soulager les infortunes et à faire le bonheur de ses serablables. C'était pour lui un sujet de gloire que de s’abaisser jusqu'à bander les plaies

es pauvres avec cette main qui avait porté si glorieusement la lance et l'épée.

Une fois, à la fête du retour du printemps, quelques affranchis, reconnaissants de tous les bienfaits . qu'ils avaient reçus du général, vinrent le trouver avec leurs femmes et leurs enfants, et lui offrirent, en versant de douces larmes de gratitude, une simple Couronne de fleurs.

‘* Vois, dit Placide à sa femme, si cette simple

couronne n'est pas plus glorieuse que les lauriers sanglants de la victoire! Oh! combien elle m'est plus Ps AU ainsi mouillée des larmes de ces braves

ens! ” , Le vaste domaine du général, situé entre les anciennes villes de Tibur et de Préneste, s’étendait d’un côté jusqu’à une montagne boisée qui nourrissait une quantité prodigieuse de bêtes sauvages. Placide aimait à y chasser : la chasse, avec ses dangers et ses fatigues, était pour lui l’image de lu guerre. Cet exercice l'empêchait de s’adonner à un dangereux repos qui l’eût rendu inhabile au commandement d'une armée, si les besoins de l’empire devaient l'y appeler encore. Depuis quelque temps ce pee paraissait l'oceuper bien pius qu'auparavant. I] lui arrivait fréquemment de rester deux à trois jours dans la forêt ; souvent même il passait la nuit à l’abri d’un arbre touffu ou daris le creux d’un rocher. Mais ce n’était point l'attrait de la chasse qui le faisait agir ainsi, des idées bien autrement sérieuses l’agitaient ; il s'était opéré un grand changement dans son esprit. Placide, pendant les loisirs que lui laissait la paix, se mit à réfléchir plus attentivement qu’il ne l'avait fait jus-

u’alors sur l’importauce de la vie humaine, sur la dectiniilon. le but et }a fin ce l’homme. L'obscurité et la profonde tranquillité de la forêt, où ni son épouse ni ses enfants ne le troublaient, lui paraissaient particulièrement propres à ses méditations. Quetquelois ses Cmpagnons croyaient qu'il les avait perdus en poursuivant une bête fauve, tandis qu'il était sssis en quelque endroit de la forêt à l'ombre d’un feuillage épais, et se livrait à des pensées plus graves. La grande lutte du christianisme contre le vieux paganisme, commencée déjà depuis longtemps, ébraninit le monde entier. Les païens faisaient de toute leur puissance, avec le feu et le glaive, une guerre d’extermination aux chrétiens. Ceux-ci n’avaient à leor opposer, résignés qu'ils étaient, qu’une sage modéralion, leur foi vive en Dieu et au Rédempteur du monde, l'espérance d’une vie meilleure et une cherité sans bornes pour tous les hommes, même pour leurs

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persécateurs. Déjà un très grand nombre de chrétiens avaient été mis à mort avec la plus atroce barbarie ; ou les laissait expirer lentement dans les tortures, et cependant on en voyait des milliers demander la sainte consécration du baptème. Le christianisme ne comptait plus seulement ses adeptes dans les villes, mais déjà ses dogmes avaient pénétré dans les villages et les bourgardes même les plus éloignées : en divers endroits les temples païens étaient abandonnés ; on ne sacrifiait plus sur leurs autels, et les animaux destinés aux sacrifices païens ne trouvaient plus d'acheteurs. La religion nouvelle avait des prosélytes même parmi les soldats et les courtisans de l'empereur. Placide se pénétrait chaque jour davantage de la grossièreté de l’idolâtrie : il s’indignait surtout de la cruauté avec laquelle on persécutait les chrétiens, et il se servit plusieurs fois de son crédit à lu cour pour sauver la vie à quelques-uns d’entre ceux qu’il avait pris sous sa protection. Plusieurs de ses esclaves étaient chrétiens, il le savait ; et cependant il les traitait avec la plus grande bienveillance,

uoiqu’il ne fût pas chrétien lui-même à cette époque. ft connaissait encore trop peu le christianisme pour en sentir l’origine divine et se déterminer à l'embrasser.

Un jour, le général s’était rendu à la forêt accompagné de plusieurs de ses amis et suivi d'un nombreux équipage de chasse. Tout le monde se dispersa en

etites bandes sur la montagne, et l’on tua beaucoup e gibier. Vers le soir, Placide poursuivait encore de toute la rapidité de son coursier un cerf d’une grandeur extraordinaire : son ardeur l’eut bientôt emporté loin de ses El 8 Lo où Cependant le bois devenait

lus épais, les branches lui barraient le passage, el es racines qui rampaient sur un terrain pierreux rendaient la poursuite très difficile; enfin un rocher escarpé le força d'abandonner la chasse. Harassé de fatigue, il mit pied à terre et attacha son cheval à un arbre. L'endroit où il se trouvait lui parut agréable et propre à la méditation: le ciel bleu ne se laissait voir que çà et là à travers l’épais feuillage des hauts

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‘peupliers et des noirs sapins. Sur la pente d'un rocher voisin ombragé de auriers, un petit ruisseau coulait vers des cailloux couverts de mousse, Les rayons du soleil ne pénétraient qu'avec peine au travers des rameaux entrelacés, et faisaient briller d’un vif éclat, ici une fleur à la corolle de pourpre, là les branches grises d’un vieux tronc, et plus loin la légère écume argentine de la cascade. Le général s’assit sur un quartier de roc détaché de la masse, appuya sa tête sur ‘es deux mains, et se livra tout entier aux pensées sérieuses qui étaient depuis longtemps l'objet de ses méditations.

‘* On ne peut le nier, se dit-il à lui-même, une sagesse infinie a présidé à la création de ce monde. La puissance sans bornes et la gloire du créateur invisible se décèlent d'une manière incontestable dans toutes ses créatures. Ce soleil éclatant suspendu au ciel, ici près de moi ces fleurs que je foule aux pieds, là-bas ce rocher escarpé et les vagues mobiles de l'eau

ui s’en précipite, ce vieux sapin et jusqu'aux légers fllaments de la mousse, tout est un témoignage frapant de sa sagesse, de sa bonté et de sa puissance ; es feuilles innombrables de ja forêt sont comme autant de voix qui le redisent sans cesse à notre oreille. Oui, chaque créature est parfaite dans son espèce et fait gloire à son créateur. ” Placide, plongé dans une méditation profonde, repassait dans son esprit les folies humaines, et s’efforçait de découvrir le but et Ja fin de l’homme. Les

avec un doux murmure et fuyait en écumant à tra-

ce général païen ne connaissait la religion chrétienne

* que par les railleries de ses coreligionnaires, et l’idée

surtout qu’un Dieu avait pu se soumettre au supplice déshonorant de la croix lui ?

blable, qu’il flottait encore titude. Le Dieu de bonté n° vait pas encore touché son cœur, ou plutôt il voulait le disposer par ces

iméditations à sentir tout le prix de la grâce qu'il lui réservait, ss

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Placide, fatigué incertitude, se jeta à genoux, joi-

gnit ses deux mains, et, élevant les Yeux vers le ciel,

il pria en ces termes : ‘ Q Dieu inconnu, l’âme de

la pensée, toi qui as fait le cœur de l'homme et y

déposas la pitié, peux-tu voir la creature sans com-

passion ! pourrais-tu n’être pas touché de mon ignorance, de ma faiblesse et de ma misère !... Le cerf altéré trouve une source pour étancher {a soif qui le dévore, ta sage prévoyance a pourvu à tous les besoins de tes créatures, et l’homme seul ne pourrait apaiser son besoin ardent de vérité, de vertu et de bonheur! Non, il n’en est pas ainsi 5 Mais aie pitié de mes maux, 5 et enseigne-moi la vérité, je t'en conjure, Die: de bonté ; car si ma saine raison répugne aux CrOYin. ces du paganisme, elle se refuse aussi à croire en un Sauveur que nos soldats virent mourir abandonné sur une croix. ” Comme il achevait cette invocation, un léger fristonnement dans les lauriers du rocher voisin attira ses regards, C'était le beau cerf qu'il avait si longlemps poursuivi. Son premier mouvement fut de saisir son arc et ses flèches, et déjà sa main en avait bandé Ja corde, lorsqu'une croix entourée d'une auréole éblouissante, dont la clarté brillait au loin dans l'obscurité de la forêt, lui apparut entre les cornes de ce cerf mystérieux. En même temps il entendit une voix du ciel qui l'appela par son nom avec une douceur inexprimable : ‘ Placide | Placide !...” Il tomba à genoux de frayeur, et s’écria : ‘‘Seigneur, qui êtesvous ?...” La voix lui répondit : 4 Je suis le Christ, mort sur une croix Pour te sauver, toi et tous les hommes.—Ah | Seigneur, dit Placide, qu’exigez-vous de moi ? que faut-il que je fasse pour être sauvé ? — Va dans la ville voisine, chez l'évêque des chrétiens ; c'est là que tu apprendras ce que tu dois faire. ”

La vision disparut comme un éclair, et Placide se {rouva bientôt, comme auparavant, plongé dans l’obscurité de la forêt. Mais son âme était éclairée ; il pensail avec extase à Ja bonté de Dieu, et il ne se possédait pas d'étonnement, de reconnaissance et d'amour.

Ne pouvant rejoindre ses compagnons de chasse, ni,

malgré son saiut empressement, aller trouver aussitôt

l'évêque des chrétiens, il demeura dans ce vallon, qui, lui semblait la porte du ciel, comme autrefois à Jacob

le lieu où il avait vu en songe cette échelle mysté-

rieure par laquelle les anges du céleste séjour mon-

taient et descendaient.

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