PREMIERE PARTIE
Désordre de la médisance en celui qui la fait , el qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre Jésus-Christ. Ces accusateurs du Fils de Dieu avancent contre lui mille impostures , et rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances , que d'y mêler des faussetés : car il n'y a guère de médisances où la vérité ne soit blessée en quelque manière. Si ce n'est pas toujours à l'égard du fond des choses, c'est au moins à l'égard des circonstances.
Ces accusateurs du Fils de Dieu veulent le noircir dans l'esprit de ses juges et le faire condamner; et l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui et de la détruire dans l'estime publique. Injustice d'autant plus griève, qu'elle ravit au prochain , de tous les biens naturels, le plus précieux , le plus délicat, le plus difficile et à conserver et à réparer, qui est l'honneur.
Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion ; et le principe le plus commun de tant de médisances où l'on se porte , n'est-ce [las une secrète passion qui nous anime? Cest une vengeance outrée, une haine 'envenimée , une aveugle Lintipalhie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt, une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu , une envie démesurée de parler^
une légèreté indiscrète et sans réflexion.
SECONDE PAUTIE.
Désordre de la médisance en celui qui l'écoute , et qui souvent n'est pas moins condamnable que Caïphe et tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre Jésus-Christ. Ecouter volontairement la médisance et sans nécessité, c'est y participer, c'est la favoriser et la fomenter. Or, participer à un péché , le favoriser et le fomenter, c'est sans contredit un péché. Si chacun faisait son devoir à l'égard du médisant, et qu'on refusât de l'entendre, il serait obligé de se taire.
Voilà néanmoins de quoi l'on ne se fait nul scrupule. Content de n'être point l'auteur de la médisance , on ne compte pour rien de l'écouter. On l'écoute avec indifférence; on l'écoute avec complaisance , on l'écoute par un respect humain et une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité, et ce qu'il y a de plus criminel, on l'écoute par une secrète malignité.
Préservons-nous donc de la médisance comme du poison le plus mortel, soit pour celui qui la fait, soit pour celui qui l'écoute. Quels maux no cause-t-elle pas? Du reste, si elle nous attaque , imitons la patience de Jésus-Christ.
Multi tetlimonium faltum dieebant adversUt eum, et eonvenientia Ustimonia non
erunl
Piu>ii;urs rt-ndaieiit de faux témoignages contre Jésus, et tous ces léranignages ne s'accordaient point. (S. Marc, ch. 11.)
LE moyen que tous ces témoignages pussent convenir ensemble, puisqu'ils étaient contraires à la vérité, et qu'il n'y a que la vôiité qui s'accorde bien avec elle-môme, au lieu que l'imposture est tous les jours sujette >à se contredire el à se démentir: Mentita est iniquitas sibi (Psal. 26). C'est ce que nous voyons dans ces faux témoins qui déposent contre Jésus-Christ, et qui se font ses accusateurs devant le tribunal de Caïphe, alors grand-prêtre, et revêtu de l'autorité pontificale, pour connaître de toutes les causes qui concernaient la religion. Ils allèguent bien des faits, ils produisent bien des preuves, ils s'étendent en de longs discours; mais rien ne se soutient, et ce que dit l'un, l'autre le détruit, parce qu'ils ne sont inspirés, les uns et les autres, que par l'esprit
de mensonge et par la passion qui les aveugle. Cependant Caïphe les ('coule, lui qui dcvail, en juge équitable, r6prini(;r leur audace; et les scribcp, les pharisiens, les princes des prêtres, les anciens de la Synagogue , tous assemblés pour délibérer avec le pontife, bien loin d'imposer silence à ces imposteurs et de les confondre, se déclarent en leur faveur, et deviennent les plus zélés à les exciter : Summi verô sacerdotes et omne concilium quxrehant adversùs Jesurn testimon'mm (Marc. 14). Voilà, Chrétiens, quoique d'une manière en apparence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque jour dans la société humaine et dans les conversations du monde. Il est vrai qu'on ne se porte pas communément à des calomnies atroces, et qu'il est moins ordinaire de vouloir, en parlant du prochain, lui imputer des crimes dont on le croit innocent; mais du reste, est-il rien de plus commun dans le commerce des hommes, que de se déchirer mutuellement par de cruelles et d'injurieuses médisances? et tout injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en a-t-on quelques remords dans l'âme, et s'en fait-on quelque scrupule? Avec quelle liberté les débite-t-on? avec quelle facilité les écoute-t-on? Deux désordres dignes de tout le zèle évangélique , et contre lesquels je ne puis ici m'élever avec trop de force. C'est aussi de quoi je prétends vous entretenir. Désordre de la médisance dans celui qui la fait, et désordre de la médisance dans celui qui l'écoute. Désordre de la médisance dans celui qui la fait, et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre le Fils de Dieu : ce sera la première partie. Désordre de la médisance dans celui qui l'écoute, et qui souvent n'est pas moins condamnable que ce pontife et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers Foreille aux accusations formées contre le Fils de Dieu : ce sera la seconde partie. La matière est d'une extrême conséquence, et mérite toutes vos réflexions.