‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 74 sur 92 · POUR LE TEMPS DE CARÊME · texte numérisé non relu

POUR LE TEMPS DE CARÊME

à la divine parole qui vous est prêchée, vous y rendant assidue, l'estimant , la goûtant , la méditant, craignant d'en abuser ou de la négliger, portant les autres à l'entendre comme vous , et lui donnant du crédit, quand ce ne serait que pour empêcher l'avilissement où elle tombe. Par là , vous aurez part à la béatitude de ceux qui l'honorent : car c'est Jésus-Christ lui-môme qui les a déclarés bienheureux. Au défaut de la prédication , lorsque vous serez hors d'état d'y assister , et même quand vous y assisterez, vous devez aller à la source de cette parole toute sainte, lisant chaque jour du Carême l'Évangile qui lui est propre ; mais le lisant avec respect , avec attention, avec foi , parce que c'est la parole pure et immédiate du Saint-Esprit , et qu'en ce sens cette parole est encore plus vénérable que celle qui vous est annoncée par le ministère des hommes.

XI. Ajoutez qu'une des fins du Carême et de son institution, est de préparer les fidèles à la communion pascale , et que c'est à quoi vous devez singulièrement penser, travaillant plus que jamais à purifier votre conscience, faisant vos confessions avec plus d'exactitude, rentrant plus souvent en vous-même pour vous éprouver, afin que, dans la solennité de Pâques, Jésus-Christ vous trouve plus digne d'approcher de lui et de ses divins mystères. Il serait bon que vous fissiez pour cela, d'année en année, une espèce de revue, durant le Carême , pour remédier à vos relâchements et à vos tiédeurs. Par cette confession générale depuis la dernière, vous vous renouvelleriez et vous vous disposeriez à la fête qui approche , et qui doit être le renouvellement universel de toutes les âmes chrétiennes. Du reste, la plus excellente préparation pour bien communier, est, selon saint Chrysostome, la communion même. Vous ne pouvez mieux vous disposera celle de Pâques, que par les communions fréquentes et ferventes du Carême. Car voilà pourquoi , dans la plupart des Eglises d'Occident, comme nous l'apprenons des anciens conciles, la coutume était, pendant le Carême, do communier tous les jours. Coutume que saint Charles souhaita si ardemment de rétablir dans l'Eglise de Milan , n'ayant point trouvé de moyen plus eificace pour préparer les peuples au devoir pascal, que d'ordonner dans les temps du Carême la fréquentation des sacrements. Pourquoi donc ne vous conseillerais-je pas la môme pratique, puisque j'en ai les mêmes raisons, et que je suppose de votre part les mêmes dispositions?

XII. Enfin le Carême, de la manière qu'il est institué dans le christianisme , se rapportant tout entier au grand mystère de la passion de Jésus-Christ, qui en est le terme, c'est surtout dans cette sainte quarantaine que vous devez être occupée du souvenir des souffrances du Sauveur. Souvenir que Jésus-Christ attend de vous, et auquel vous ne pouvez manquer sans vous rendre coupable de la plus énorme ingratitude. Souvenir qui vous doit être infiniment avantageux , et que vous ne pouvez perdre sans renoncer aux plus solides intérêts de votre salut. C'est, dis-je, dans le temps du Carême que vous devez vous l'imprimer profondément, ce souvenir, afin qu'il ne s'efface jamais de votre âme, et qu'à tous les moments de votre vie vous puissiez vous écrier : Ah ! Seigneur, j'oublierais

plutôt ma main droite que je n'oublierais ce que vous avez souffert pour moi. Il est donc important que vous ne passiez aucun jour du Carême, sans lire dans les évangélistes quelque cliose de la passion du Fils de Dieu et de sa mort. Quels miracles de vertu, pour peu que vous y soyez allenliye, n'y découvrez-vous pas? Le souvenir des souiTrances d'un Dieu vous rendra tous le-^ exercices de la pénitence, non-seulement supportables, mais aimables; et l'une des plus douces pensées pour vous et des pratiques plus consolantes dans la suite du Carême, sera d'unir votre pénitence à la pénitence de Jésus-Christ. Telle était la dévotion de saint Paul, quand il disait : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ (Galal. 2) ; ne séparant point la croix de Jésus-Christ d'avec la sienne, et n'en faisant qu'une des deux. Mais pour parvenir à cette dévotion du grand Apôtre, il faut que le mystère de la passion soit le sujet le plus ordinaire de vos considérations et de vos réflexions.

XIII. Voilà les avis que j'ai à vous donner pour un temps qui vous doit être si précieux. Vous ne pouvez trop reconnaître la bonté de Dieu qui vous l'accorde, et qui veut bien acce[)ter le bon emploi que vous en ferez pour la rémission de vos fautes. Car il y a dans cette conduite de Dieu envers vous une double miséricorde, dont vous ne sauriez assez le bénir, ni lui témoigner assez de reconnaissance, lié! Seigneur, devez-vous lui dire, qu'ai-je fait, et par où ai-je mérité que vous m'ayez ainsi attendue, et que vous m'ayez fourni un moyen si facile de payer à votre justice tant de dettes dont je me trouve chargée? Vous n'avez pas voulu me perdre comme des millions d'autres; et, bien loin de me traiter comme eux dans toute la rigueur de vos jugements, vous vous relâchez en quelque sorte pour moi de tous vos droits. A combien de pécheurs et do pécheresses moins coupables que moi, avez-vous refusé ce temps de pénitence, et quelle proportion y a-t-il entre cette pénitence que votre Eglise m'impose, et toutes les infidélités de ma vie? Mais plus vous m'épargnez, mon Dieu, moins je m'épargnerai moi-même; et plus vous usez d'indulgence envers une misérable créature, pour lui faciliter la juste réparation qu'elle vous doit, plus j'userai de sévérité pour vous rendre, non pas toute la gloire que je vous ai ravie et qui vous est due, mais toute celle au moins que je suis en état de vous procurer. Que n'ai-je été toujours animée de ce sentiment! Je n'aurais point tant écoulé mille prétextes , que l'esprit du monde, que la nature corrompue, que ma faiblesse et mon amour-propre me suggéraient. Mais, si je n'ai pas profilé du passé, vous voyez, Seigneur, la résolution où je suis de i,e laisser rien échapper du présent ni de l'avenir, autant quil vous plaira de me donner encore de jours. Daignez, mon Dieu, me confirmer dans cette heureuse disposition, et comme votre grâce me l'inspire, qu'elle m'aide à la soutenir. Ainsi soit-il.

INSTRUCTION iPour la eeconcle Fête de !Pâques.

Sur les deux Disciples qui allèrent à Emmaùs.

ANÂ

Jésus-Christ s'entretenant avec ces deux disciples, raffermit leur foi, ranime leur espérance , et rallume enfin leur charilé ; d'où nous pouvons tirer pour nous-mêmes de très-solides leçons.

I. Comment Jésus-Christ raffermit la foi des deux disciples. — Ils commençaient à se scandaliser du mystère de la croix, et à douter qu'un homme mort si ignominieusement fût le Messie. Mais il confond leur incrédulité par trois arguments invincibles. Car d'abord, ilïeur montre que ce grand mystère d'un Dieu crucifié avait été prédit par tous les prophètes.

Ensuite, il leur fait souvenir que lui-même il leur avait plusieurs fois parlé de son crucifiement et annoncé sa mort.

Enfin , il leur fait entendre et leur explique comment il était convenable et nécessaire que le Christ souffrît.

Caractère des incrédules : ce qui altère leur foi , c'est cela même qui devrait l'augmenter. Demandons à Dieu le don de la foi, et conservonsle avec tout le soin possible.

II. Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des deux disciples. — Ils commençaient à ne plus espérer, parce qu'il y avait dans leur espérance des erreurs que Jésus-Christ leur découvre : l'une par rapport au fond , et l'autre par rapport au temps.

Erreur par rapport au fond. Ils espéraient que Jésus-Christ rétablirait le royaume temporel d'Israël ; mais ce n'était point là le royaume

LYSE

qu'il leur avait promis, puisqu'il leur avait même expressément marqué que son royaume n'était pas de ce monde. Ne tombons-nous pas dans une erreur toute semblable?

Nous n'espérons en Dieu que dans la vue des biens de cette vie.

Erreur par rapport au temps. Le Fils de Dieu leur avait dit qu'il ressusciterait le troisième jour; ce troisième jour n'était pas encore passé, et ils ne laissent pas de témoigner déjà leur impatience et leur défiance.

Ainsi nous espérons en Dieu ; mais, pour peu qu'il diffère à nous exaucer, nous nous décourageons et nous perdons toute confiance. No nous attend-il pas lui-même en tant d'occasions? Pourquoi ne l'attendrons-nous pas?

III. Comment Jésus-Christ, rallume la charité des deux disciples. — Leur amour s'était beaucoup refroidi ; mais il en rallume toute l'ardeur en trois manières.

Par ses discours.

l'ar la pratique des bonnes œuvres.

Par l'usage de la divine Eucharistie.

Or, ce sont ces trois mômes moyens dont nous devons nous servir pour renouveler en nous la ferveur de notre dévotion et de notre amour envers Dieu. Mais de quoi parlons-nous communément , et do quoi nous entretenons-nous? quelles Bonnes œuvres pratiquons -nous?

comment approchons-nous du sacrement de Jésus-Christ et de sa sainte table?

L'Evangile nous parle de deux disciples qui s'en allèrent à un bourg- nommé Emmaiis, et nous les représente en trois dispositions dangereuses. Ils ne croyaient plus que faiblement en Jésus-Christ, ils n'espéraient presque plus en lui, et, par une suite

Ifturdàlout, - 4 80

nécessaire, ils ne lui étaient plus gucr.' attaclif'S. Mais ce Dieu sauveur se joignant à eux sur le chemin d'I'^inmails, et, s'entrotcnant avec eux, rafTcrmit leur foi, ranime leur e.--péraiicc, et rallume enfin toute l'ardeur de leur charité. Nous pouvons tirer de là de très-solides leçons pour nous-mêmes et nous en faire une juste applicalion.

i l^"". Comment Jésus-Christ raffermit la foi des deux disciples.

La foi de ces disciples n'était plus qu'une foi chancelante et faible depuis qu'ils avaient vu leur maître condamné à la mort et livré au supplice honteux de la croix. Ils avaient de la peine à se persuader qu'un homme traité de la sorte, et mort si ignominieusement, pût être ce Messie qu'ils attendaient, ce Messie qui devait sauver Israël, ce Messie dont ils s'étaient formé de si hautes idées. Voilà ce que nous pouvons appeler le désordre ou le scandale de leur foi. Car c'est, au contraire, pour cela qu'ils devaient croire en Jésus-Christ : c'est, dis-je, parce qu'ils l'avaient vu mourir dans l'opprobre et crucilié. Ainsi , de ce qui devait è!re pour eux un motif de créance et de foi , ils se faisaient un obstacle à la foi même. Ils commençaient à douter et à ne plus croire , par la même raison qui eût dû les déterminer à croire; et le mystère de la croix leur devenait, comme aux .luifs incrédules, un sujet de trouble ; au lieu que s'ils eussent bien laisonné , c'était le mystère de la croix qui devait les rassurer et les confirmer.

Que fait donc le Fils de Dieu? Il leur reproche leur aveuglement, et les convainc par trois arguments invincibles, capables de confondre leur incrédulité et la nôtre.

I. Il leur montre que tous les prophètes qui avaient parlé du Messie, après l'avoir si hautement exailé, et l'avoir annoncé comme le Libérateur d'Israël, avaient en même temps déclaré qu'il soulfrirail tout ce qu'en elTet il avait soulfert. Il leur fait le dénombrement de toutes ces prophéties où se trouvaient marquées si distinctement et en détail les dilférentes circonstances de son supplice, le jour de sa mort, le prix donné à celui qui l'avait vendu, l'emploi qu'on avait fait de cet argent, le partage de ses habits, le fiel et le vinaigre qu'on lui avait présenté à boire, et le reste. D'où il les oblige à conclure que leur incrédulité est non-seulement mal fondée, mais absolument insensée et déraisonnable; puisqu'il s'ensuivait de là que, s'il n'avait pas été trahi et livré, s'il n'avait pas été comblé et rassasié d'opprobres; s'il n'avait pas été condamné et attaché à la croix , il ne serait pas celui qu'avaient prédit les prophètes, ou que ces prophètes se seraient trompés à son égard, leurs prophéties n'ayant pas été accomplies dans sa personne. Contradiction dont leur loi eût du être ébranlée et scandalisée. Mais, parce que ce Dieu sauveur avait enduré la mort et le tourment de la croix, tout s'accordait parfaitement et se conciliait. Les oracles élaient vérifiés; il ne manquait rien à l'accomplissement des Ecritures; on voyait dans lui ce Me-sie, d'une part victorieux et triomphant, et de l'autre sacrifié et immolé; d'une part le plus beau des enfants des hommes, et de l'autre meurtri et défiguré; d'une part

le Dieu de gloire , et de l'autre l'homme de douleurs : preuve convaincante et sans réplique.

II. 11 les fait souvenir que lui-même, qui avait mis fin à la loi et aux prophètes, il leur avait, parlé plus d'une fois de son crucifiement et de sa mort; qu'il les en avait avertis par avance, et qu'il les y avait ainsi préparés, afin que dans le temps ils n'en fussent point surpris, et qu'ils rappelassent la mémoire de tout ce qu'il leur avait dit. Rien donc ne devait plus les fortifier que de voir toutes ses prédictions si ponctuellement exécutées : comme, au contraire, rien n'eut dû les jeter dans une plus grande incertitude, ni ne les eût fait douter avec plus de fondement, que s'il élail mort d'une autre manière, et qu'il n'eût pas été exposé à une pareille persécution, ni à tant d'indignilés. Et en effet, après leur avoir dit expressément : Nous allons à Jérusalem , et tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l' Homme s'accomplira ; on le livrera aux Gentils, on le couvrir a d' ignominie ^ on lui crachera au visage. Usera flagellé^ et ensuite on le mettra en croix (Luc. 18) : après, dis-je, leur avoir tenu ce langage, si l'événement n'y eût pas répondu, qu'eussentils pu penser de lui? et bien loin de le reconnaître pour le Messie, n'eussent-ils pas eu sujet de juger qu'il n'était pas même prophète? Mais par une règle tout opposée, ayant été eux-mêmes témoins de ce qui s'était passé; ayant su la prédiction , l'ayant entendue de sa bouche et la comparant avec le succès où rien n'était omis de tout ce qu'elle contenait, n'y avait-il pas en cela de quoi les soutenir, de quoi les consoler, ne devaient-ils pas dire : Voilà justement ce que notre Maître nous avait marqué; toutes ses paroles étaient véritables, et c'est sans doute l'envoyé de Dieu. Tellement que c'était dans eux une extrême folie et l'aveuglement le plus grossier, de prendre de là même un scandale directement contraire, non-seulement à la foi, mais au bon sens et à la raison.

III. Indépendamment des anciennes prophéties et de ses propres prédictions, il leur fait entendre et leur explique, comment il était nécessaire que le Christ souffrit, et que par ses souffrances il entrât dans sa gloire (Luc. 24). Nécessaire qu'il souffrit, parce qu'il devait réformer le monde, parce qu'il devait nous donner l'exemple, parce qu'il devait être, en nous servant de modèle, notre règle, noire soutien, notre consolation. Nécessaire que par ses souffrances il entrât dans sa gloire, parce qu'une des marques de sa divinité devait être de parvenir, par l'humiliation de la croix, à la possession de toute la gloire dont un Dieu est capable. Ce moyen si singulier et si disproportionné ne convenait qu'à Dieu, et surpassait toutes les vues et toutes les forces de l'homme. Démonstration encore plus sensible pour nous et plus touchante que pour les disciples d'Emmaûs, [luisque nous voyons dans l'effet, ce qu'ils ne faisaient que prévoir dans l'avenir. Jésns-Christ est monté au plus haut des cieux, et, par la voie de la tribulation et de la confusion, il est arrivé au comble de la félicité et de la gloire. Si tout cela ne sert pas à rendre noire foi plus ferme, ne peut-on pas nous dire à nous-mêmes : 0 hommes aveugles et incrédules (Luc. 24)1

Quoi qu'il en soil, voilà le caractère de l'incrédulité, qui a été le vice de tous les siècles , et qui n'est encore que trop commune

dan;? cfis dornicrs âges. Combien sur le fait de la religion , y a-t-il, jusqu'au milieu du clirislianisme , de gens lucertaiiis et indéterminés? combien y en a-t-il de lents et de tardifs à croire ? combien d'ignorants et de grossiers dans les cho?es de Dieu? combien même d'absolument impies et libertins? Or, à bien examiner les principes les plus ordinaires qui les font penser, juger, douter, décider, parler, on trouvera souvent que, ce qui altère leur foi, c'est cela même qui devrait l'augmenter; que ce qui trouble leur foi, c'est cela même qui devrait la calmer ; que ce qui les détache de la foi , c'est cela même qui devrait les y attacher. Une simple explication des choses , s'ils voulaient Técouter avec docilité , et déposer pour quelques moments leurs vains préjugés, leur ouvrirait les yeux, et leur ferait apercevoir l'erreur qui les séduit. Demandons à Dieu le don de la foi ; car c'est un don de Dieu, et l'un des plus grands dons. Conservons-le avec tout le soin possible , et ne nous le laissons pas enlever par des opinions tout humaines , qui n'ont d'autre fondement ni d'autre attrait que leur nouveauté, pour engager les esprits frivoles et remplis d'eux-mêmes. Tenons-nous-en aux prophètes et à l'ancienne doctrine de l'Eglise. Afin d'exciter souvent notre foi et de la réveiller, formons-en de fréquents actes; et s'il nous vient des difficultés, faisons-nous instruire ; mais pour l'être , écoutons avec attention, avec soumission, sans obstination. Au contraire , ne prêtons jamais l'oreille à tout ce qui pourrait blesser la foi. Ces sortes de discours sont toujours pernicieux et très-nuisibles à ceux mêmes qui n'y veulent pas déférer. 11 est rare que les âmes les plus fidèles n'en remportent pas certaines impressions qu'elles ont de la peine à effacer, et dont il est aussi difficile de se défaire , qu'il est aisé de les prendre.

Entre tous les articles de notre foi , tâchons surtout à nous bien pénétrer de cette vérité essentielle; qu'il a fallu que Jésus-Christ endurât toutes les ignominies et toutes les douleurs de sa passion , avant que de recevoir la gloire de sa résurrection. Cette pensée nous préservera d'un double scandale. Car le monde naturellement se révolte contre une religion qui nous propose , pour objet de notre culte, un Dieu crucifié: mais plus nous comprendrons ce mystère des souffrances et des humiliations de notre Dieu , plus nous le trouverons adorable. Il y a encore un autre scandale qui n'est que trop commun : c'est d'être surpris de voir sur la terre la plupart des gens de bien dans l'allliction , et en particulier de nous y voir nous-mêmes; mais du moment que nous aurons une foi vive de l'obligation où était Jésus-Christ même de subir la mort et la mort de la croix, pour entrer dans une vie éternellement glorieuse, nous nous estimerons heureux d'avoir part à son calice ; nous reconnaîtrons en cela une providence et une miséricorde toute spéciale sur nous ; nous nous confondrons des plaintes et des murmures où nous nous sommes portés; et, nous appliquant les paroles du Fils de Dieu, nous nous écrierons : 0 infidèles et irisensés! ne fallait-il pas que le Christ lui-môme souffrit et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (Luc. 24).

§ 2. Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des deux disciples.

La foi des deux disciples étant devenue si faible et si chancelante , c'était une conséquence nécessaire que leur espérance s'affaiblît à proportion. Ils avaient espéré en Jésus-Christ ; mais oa peut dire qu'ils n'espéraient plus , ou qu'ils n'espéraient qu'imparfaitement. Ils avaient espéré, comme ils le témoignent euxmêmes : nous espérions ; mais ils n'espéraient plus , ou ils n'espéraient qu'imparfaitement; car, si leur espérance eût toujours été la même, ils n'eussent pas dit seulement : Nous espérions; mais ils auraient ajouté : Nous espérons encore , et nous sommes sûrs que notre attente ne sera point trompée. Ce n'est plus là leur disposition : pourquoi ? parce qu'il y avait deux erreurs dans leur espérance , l'une par rapport au fond , et l'autre par rapport au temps.

I. Erreur par rapport au fond. Ils espéraient que Jésus-Christ rétablirait le royaume temporel d"I>raël ; qu'il délivrerait les Juifs de la servitude où ils étaient réduits ; qu'il rerr^'ltrait toute la nation dans la gloire et dans l'éclat où ils avaient été ; qu'il les comblerait de prospérités, et les rendrait puissants dans le monde : voilà ce qu'ils avaient conçu, et ce qu'ils s'étaient promis de lui. Or, en cela leur espérance était une espérance mondaine et toute terrestre. Espérance qui n'avait point Dieu pour objet , qui ne s'élevait point au-dessus de l'homme , qui n'allait point au solide bonheur, mais qui s'attachait à des biens périssables, au lieu de chercher avant toutes choses le royaume de Dieu et sa justice. Espérance qui tenait encore du judaïsme , et n'avait rien de la loi de la grâce. De sorte qu'ils étaient par là semblables à ces Israélites qui avaient soupiré après les oignons d'Egypte , qui avaient méprisé la manne du ciel , et s'étaient dégoûtés des viandes délicates que Dieu leur préparait dans le désert. Espérance qui les rendait tout charnels, comme ces anciens Juifs, au goût desquels Dieu s'était accommodé, ne leur permettant que la fertilité de leurs moissons , que l'abondance du blé et du vin , que la défaite de leurs ennemis , en un mot, que des avantages humains. Mais par -dessus tout, espérance fausse et erronée : car Jésus-Christ leur a fait expressément entendre que son royaume ne serait pas de ce monde. Il devait les délivrer, mais de leurs péchés , et non point de la servitude des hommes. Il ne s'était point engagé à les rendre heureux dans la vie , puisqu'au contraire il leur avait dit : Si quelquun veut venir après moi , qu'il porte sa croix et qu'il me suive (Matth. 16). Bien loin de leur promettre des prospérités sur la terre, il ne leur avait annoncé que des souffrances. En quoi donc consistait leur erreur? en ce qu'ils confondaient les choses, interprétant d'un royaume temporel et visible, ce qui n'était vrai que d'un royaume spirituel et intérieur, et ne comprenant pas la nalure des biens que la venue de Jésus-Christ et sa mission leur devait procu'cr.

N'est-ce pas là ce qui nous arrive à nous-mêmes? Nous espérons en Dieu; mais si nous nous consultons bien, et si nous démêlons bien les vrais sentiments de notre cœur, nous trouverons que nous

n'espérons en Dieu que dans la vue des biens de cette vie, que dans la vue d'une fortune passagère, que dans la vue de mille choses que nous alLcndons de lui , mais qui n'ont nul rapport à lui. Nous espérons en Dieu : mais nous ne rcs[)éroiis pa?? hii-môme, ou du moins nous ne l'espérons pas lui-môme préférablement à tout; et loin d'espérer en lui de la sorte, nous le faisons servir indignement à nos espérances mondaines, n'espérant en lui que pour satisfaire nos désirs corrompus, et pour venir à bout de nos plus injustes prétentions.

Delà vient que quand nous voyons ces espérances frustrées, nous commençons il perdre confiance en Dieu, et que nous disons comme les disciples d'Emmatis : Nous espérions. J'espérais que servant Dieu avec quelque fidélité, il aurait soin de moi, qu'il m'assisterait, qu'il me protégerait, qu'il me délivrerait de la persécution de mes ennemis. J'espérais qu'ayant recours à lui, il écouterait mes prières, il seconderait mes desseins, il bénirait mes entreprises : mais rien de tout cela, et après tant de vœux , je me trouve encore da!is !e même état. Au lieu de dire : J'espérais que, m'attacliant à Dieu, je recevrais de lui de puissants secours pour opéri^r mon salut et pour acquérir les vertus; j'espérais, ou qu'il écarterait de moi les tentations qui m'attaquent, ou qu'il m'aiderait à les surmonter (espérances solides, espérances infaillibles, puisqu'elles sont fondées sur la parole de Jésus-Clirisl), au lieu, dis-je, de parler ainsi, on tient dans le secret du cœur un langage tout contraire : j'espérais qu'en prenant le parti de la piété , je passerais des jours tranquilles et à couvert des orages du siècle; j'espérais y avoir plus de douceurs et plus d'agréments. Nous espérions : marque donc que nous n'espérons plus : et pourquoi? parce que nous espérions mal, c'est-à-dire 5 que nous n'avions qu'une espérance trompeuse et mal conçue.

Non, mes Frères, dit saint Augustin, qu'aucun de vous ne se promette une félicité temporelle, parce qu'il est chrétien. Jésus- Christ ne nous a point admis parmi ses disciples à cette condition. Quand un soldat s'enrôle dans une milice, on ne lui dit point qu'il vivra bien à son aise, qu'il sera bien traité, bien logé, bien couché. Mais on l'avertit qu'il faut agir, fatiguer, s'exposer; et comme il s'y attend , il n'est point étonné des marches pénibles qu'on lui fait (aire , ni des périls où on l'engage. Nous sommes les soMats de Jésus-Christ : ce divin conquérant des âmes nous a enrôlés dans sa sainte milice, non pas pour amasser des richesses, non pas pour parvenir à de hauts rangs ni pour être grands selon le monde, non pas pour jouir de toutes nos commodités ; mais pour nous sanctifier, mais pour détruire dans nous le péché, mais pour combattre nos vices et nos passions , mais pour avoir part à ses souffrances et à ses humiliations. Il est vrai qu'il nous a en même temps promis» un bonheur et une récompense; mais ce bonheur et cette récompense , non plus que son royaume, ne sont pas de ce monde. Voilà ce qu'il nous a cent fois répété dans son Evangile, et sur quoi nous avons dû compter. Par conséquent, quoi que nous ayons à soutenir de fâcheux selon la nature et dans la vie présente, nous n'en devons point être surpris ni déconcertés, et c'est même ce qui

doit donner à notre e'^pérance un nouvel accroissement et un nouveau degré de fermeté.

II. Une antre erreur des deux disciples, fut à l'égard du temps. Le Fils de Dieu leur avait prédit qu'il ressusciterait le troisième jour; ce troisième jour n'était pas encore passé, et ils ne laissent pas de témoigner déjà leur im[)atience : Nous voici , disent-ils , au troisième jour que toutes ces choses sont arrivées , sans que nous ayons rien vu. Ce n'est pas, ajoutent-ils, que quelques femmes n'aient été avant le jour au sépulcre , et qu'elles ne nous aient rapporté que le corps n'y était plus. Quelques-uns de nous y sont aussi allés, et ont en effet trouvé les choses comme les femmes les avaient dites. Tout cela devait relever leur espérance , et les conforter : mais leur empressement l'emporte sur tout cela, et au lieu d'attendre en paix et avec persévérance, ils s'inquiètent et se découragent.

Telle est encore la disposition de la plupart des chrétiens. Nous espérons en Dieu ; mais nous ne savons ce que c'est que d'attendre avec tranquillité et en repos, l'accomplissement des promesses de Dieu. Nous voulons que Dieu nous exauce tout d'un coup. Nous nous lassons de lui demander si souvent et si longtemps, et le moindre rlélai nous rebute; comme si la persévérance n'était pas une condition nécessaire de la prière, pour obtenir les grâces du ciel ; comme si ces grâces divines ne valaient pas bien celles que nous attendons de la part du monde, et que nous sommes si constants à poursuivre et à rechercher : comme si Dieu n'était pas le maître de ses dons, et que ce ne fût pas à lui de juger en quel temps et en quelles conjonctures il est à propos de les répandre sur nouS;

Confions-nous en la bonté de notre Dieu , et laissons agir sa providence, sans entreprendre de lui prescrire aucun terme. Sil tarde à nous répondre , demeurons en patience, et réprimons les mouvements précipités de notre cœur. Voilà le grand principe, et en quoi nous devons au moins imiter la conduite de Dieu môme à notre égard. Nous nous plaignons qu'il y a tant d'années que nous lui demandons trie grâce, et que nous ne l'avons pu encore obtenir; mais lui-môme, combien y a-t-il d'années qu'il nous sollicite, qu'il nous appelle , qu'il nous presse intérieurement de renoncer à cette passion de lui sacrifier cette inclination, de nous défaire de celte habitude, de changer de vie, et de travailler à une sainte réformation de nos mœurs? Combien de fois s' est-il fait entendre là-dessus au fond de notre àme , et combien de fois nous a-t-il fait entendre la voix et les exhortations de ses ministres? lui avons-nous accordé ce qu'il voulait de nous? n'avons-nous point différé? no différons-nous pas tous les jours? et néanmoins se rebute-t-il? cesse-t-il ses poursuites? nous abandonne-t-il à nous-mêmes? Ne devrait-il pas être plus fatigué de nos retardements, que nous des siens? car eidin les siens ne tendent, selon les vues de sa sagesse, qu'à notre bien et à notre salut ; mais les nôtres, par une obstinalion opiniâtre et presque insurmontable, ne vont qu'à le déshonorer et à nous perdre. Réglons-nous sur ce modèle. Soyons patients envers Dieu comme il l'est envers nous. Dès que nous per-

sévôrons, il n'y a rien que nous ne puissions espérer de sa miséricorde.

g 3. Comment Jésus-Christ rallume la charité des deux disciples. Do raiïaiblissement de la foi et de respérance , suit enfin le relâchement de la charité. Ces deux disciples avaient aimé Jésus- Christ; c'était à eux, comme aux autres, que cet Homme-Dieu avait dit : /1/on Père vous aimo, parce que vous m'aimez (Joan. 16). Ils avaient, dans les rencontres, montré du zèle pour ce Dieu sauveur : mais ce zèle autrefois si ardent paraissait tout refroidi. Ils étaient tristes : cette tristesse n'élait qu'un dégoût qui leur avait pris de son service, qu'un chagrin secret de s'élre engagés à le suivre, qu'une sécheresse de cœur, qu'un abattement d'esprit; et rien de plus opposé, qu'une pareille désolation , à la ferveur de l'amour de Dieu et de la piété chrétienne. Etat malheureux, qnand on ne prend pas soin de s'en relever, qu'on ne fait nul elibrt pour cela. L'on y succombe lâchement, et l'on quitte tout. Etal dangereux pour les âmes faibles et peu expérimentées dans les choses de Dieu; c'est la tentation la plus commune et la plus forte, dont se sert le démon pour attaquer les personnes qui commencent à marcher dans la voie du salut, et pour les renverser. Efat pénible pour une âme fidèle qui veut s'y soutenir; mais aussi état d'un tiès-grand mérite pour elle , lorsque, l'envisageant comme une épreuve, et s'estimant heureuse d'avoir cette occasion de marquer à Dieu son attachement inviolable, elle porte avec courage toutes les aridités, tous les ennuis, et avance toujours du même pas el avec la môme résolution.

Comment le Fils de Dieu ranime-t-il des disciples affligés et tout abattus? Gomment ranime-t-il dans leur cœur le feu de son amour? en trois manières et par trois moyens.

I. Par ses discours. Il se joint à eux, il se mêle dans leurs conversations, il s'accommode à leur disposition présente, il se fait voyageur comme eux, et marche au milieu d'eux ; il leur parle, il les" interrage, il leur répond. Cependant sa grâce agit secrètement : il s'insinue peu à peu dans leurs esprits. Autant de paroles qu'il prononce, ce sont autant de traits enilammés qui les touchent, qui les percent , qui les brillent d'une ardeur toute nouvelle. C'est ce qu'ils témoignèrent bien dans la suite, quand ils vinrent à le reconnaître ; Que ne sentions-nous pas (Luc. 24), se disaient-ils l'un à l'autre , et dans quels transports étions-nous , pendant qu'il nous entretenait? Ainsi se vérifia ce qu'avait dit à Dieu le prophète royal : Votre parole, Seigneur, est une parole de feu, et du feu le plus vif et le plus pénétrant (Ps. 118). Ainsi ces deux disciple^; éprouvèrent-ils par avance ce que tous les saints depuis eux ont éprouvé, et ce que nous a si bien marqué l'un des hommes les plus versés dans la vie intérieure (Gerson), lorsqu'il nous représente les douceurs que goûte une âme en s'entretenant avec Dieu. Il n'y a point de peine si amère, qui ne s'adoucisse dans ces communications divines, ni d'ennui qui n'y trouve son soulagement et sa consolation.

II. Par la pratique des bonnes œuvres. Quand ils sont arrivés au

bourg d'EmmatiSj Jésus-Chrisl fait semblant de vouloir passer outre et aller plus loin, et par là il leur présente une occasion d'exercer envers lui l'hospitalité. Ils l'exercent en eiret; ils le pressent de demeurer avec eux : ils lui remontrent qu'il est déjà tard , et que le jour commence à tomber. Parce qu'il ne se rend pas d'abord, ils lui font de nouvelles instances, et ils vont môme jusqu'à lui faire une espèce de violence, tant ils souhaitentdeleretenir.il ne s'était pas encore fait connaître à eux ; ils ne le regardaient que comme un voyageur, et ce ne fut pas sans une providence particulière de cet Homme-Dieu, qui voulait épurer leur charité, et qu'elle en devînt plus méritoire. Car s'ils l'eussent connu pour leur maître, ce n'eût pas été proprement une charité de l'arrêter; leur seul intérêt les y eût portés. S'il se fût invité de lui-même, ou que sans nulle résistance il eût accepté leur première invitation, leur charité eût encore moins paru. Mais elle éclate tout entière dans l'empressement qu'ils lui témoignent , jusqu'à l'obliger, en quelque sorte malgré lui, de rester. Aussi ne fut-elle pas sans récompense. Lorsqu'il marchait avec eux , remarque saint Grégoire pape, et qu'il leur expliquait les divines Ecritures, ils ne purent découvrir qui il était; mais dans le repas qu'ils lui avaient oltert, et qu'ils firent ensemble, il se déclara enfin , et les combla de joie en se faisant reconnaître.

III. Par l'usage de la divine Eucharistie. Car ce fut dans la fraction du pain, c'est-à-dire, selon le langage de l'Ecriture, dans la communion, quils reconnurent Jésus-Christ (Luc. 24). Ils le reconnurent, dis-je , dans cette sainte action , et en le reconnaissant, ils se souvinrent de l'amour qui l'avait engagé à instituer pour eux et pour tous les fidèles l'adorable sacrement de son corps. Ce souvenir les toucha, et réveilla dans leurs cœurs les sentiments d'un amour tendre et alfectueux. Mais de plus, ils sentirent dans leur àme les opérations salutaires de ce sacrement de vie et ses admirables elfets, dont le premier est le renouvellement de la charité de Dieu , la ferveur de ce divin amour, l'union avec Jésus-Christ. Car il est certain que c'est surtout dans la communion que s'accomplit ce que disait le Sauveur du monde parlant de lui-même : Je suis venu sur la terre pour y répandre le feu (Luc. 12). Son intention , et le principal dessein qu'il se propose en se donnant à nous dans le sacré mystère, est de nous embraser de son amour, d'entretenir dans nous le feu de son amour, de nous attacher éternellement à lui par l'amour. De là ce zèle et cette sainte précipitation des deux disciples, qui tout à coup se lèvent, retournent à Jérusalem , annoncent aux autres disciples la résurrection de leur mi.ître, protestent hautement qu'ils l'ont vu eux-mêmes, et sont prôls, au péril de leur vie, d'en rendre partout témoignage. Or ce sont ces trois mômes moyens dont nous devons nous servir, pour renouveler en nous la ferveur de notre dévotion et de notre amour envers Dieu. Pourquoi y a-t-il parmi nous tant de chrétiens lâches, tièdes et indifférents, n'ayant nul goût pour le service de Dieu, et ne s'affectionnant à aucun exercice de religion? Eu voici les trois raisons les plus communes.

1° De quoi s'entretient-on communément, de quoi parle-t-on? Nos conversations ont-elles ce caractère que demandait saint Paul,

314 INSTBLCTION

c'est-^-dire , ressentent-elles la piété? montrent-elles que nous sommes chrétiens? A nous entonflro raisonner et discourir pendant les heures enlières, pourrait-on distinguer quelle foi nous professons? Sont-elles, encore une fois, ces conversations mondaines, telles que les voulait l'Apôlre, quand il disait aux premiers chrétiens : Qu'on n'entende point entre vous des paroles libres et capables de blesser les oreilles chastes : car ces sortes de discours ne conviennent point k la sainteté de votre vocation; mais que vos paroles soient des paroles d'actions de grâces. Comme si l'Apôtre leur eût dit : Entretenez-vous souvent des obligations que vous avez à Dieu , des grâces que vous avez reçues de Dieu , des miséricordes dont il vous a prévenus, de la patience avec laquelle il vous a supportés; car voilà de quoi doivent parler les saints. Est-ce ainsi que l'on converse dans le monde? est-ce sur cela que roulent ces longs et fréquents discours où l'on consume les journées et où l'on perd le temps? Encore si l'on n'y perdait que le temps; mais on y offense le prochain par des railleries piquantes, par des médisances pleines de malignité, quelquefois par de vraies calomnies; mais du moins on s'y dissipe, et l'on s'y remplit l'imagination de mille idées vaines et toutes profanes, de mille bagatelles et de mille maximes d'autant plus contraires à la religion et au culte de Dieu, qu'elles sont plus conformes à l'esprit du siècle.

Après cela faut-il s'étonner si nous vivons dans une si grande indifférence et une si grande froideur pour Dieu? Comment l'aimerions-nous de cet amour sensible qu'ont eu les saints, quand on ne pense jamais à lui , qu'on ne parle jamais de lui, qu'on n'en entend jamais parler, qu'on évite même ces sortes d'entretiens comme ennuyeux et importuns? Il y aurait bien plus lieu d'être surpris que la ferveur de notre dévotion put avec cela subsister et ne pas s'éteindre. Car voici l'ordre : comme les mauvais discours corrompent des bonnes mœurs , aussi les pieux entretiens réforment les mœurs les plus corrompues, et raniment les âmes les plus languissantes. Si donc nous nous trouvons dans cet état de langueur où Dieu , par une juste punition, permet que nous tombions, au lieu de nous épancher là-dessus en des plaintes inutiles, allons au remède, cherchons quelqu'un avec qui nous puissions nous entretenir de Dieu ; formons de saintes liaisons avec les personnes que nous savons être plus attachées à Dieu; et plus disposées à nous parler de Dieu; rendons-nous assidus à entendre la parole de Dieu , et alors nous sentirons dans le cœur ce que sentirent les disciples d'Emmaus, et nous nous écrierons comme eux : De quelle ardeur mon âme estelle embrasée! C'est par là que l'esprit de Dieu se communique; c'est par là que saint Augustin, selon qu'il le rapporte lui-même dans ses Confessions, fut intérieurement ému et changé. De l'abondance du cœur la bouche parle, et à mesure que la bouche parle, le cœur se remplit du sujet qui l'occupe, et sur quoi il s'explique.

2° Outre qu'on ne s'entretient point assez de Dieu, on ne pratique point assez les bonnes œuvres du christianisme, et propres de la condition où l'on est engagé. Car, de môme que la foi est morte sans les œuvres, et que les œuvres, pour ainsi dire, sont l'âme de la fui, de même la charité séparée des œuvres s'amortit, et c'est

une illusion cle croire qu'on la puisse conserver sans en faire aucun acte. Les bonnes œuvres en e^ont l'aliment; et comme le feu s'éteint flès qu'il n'a plus de malière et qu'il lui en faut sans cesse fournir, si l'on ne donne à la charité sa nourriture, et qu'on la laisse oisive et dépourvue de saintes pratiques, elle se ralentit et perd bientôt toute sa vertu. On entend dire à tant de personnages, qu'ils voudraient avoir plus de dévotion qu'ils n'en ont; mais comment en auraient-ils, ne faisant rien de tout ce qui est nécessaire pour l'exciter? Qu'ils s'adonnent, selon que leur état le permet, aux œuvres de la miséricorde chrétienne; qn'ils soulagent les pauvres, qu'ils consolent les malades, qu'ils visitent les prisonniers, qu'ils soient bienfaisants envers tout le monde; et ils verront si Dieu, touché de leurs aumônes et de leurs soins officieux à l'égard du prochain , ne répandra pas dans leur esprit de nouvelles lumières qui les éclaireront, et dans leur cœur de nouvelles grâces qui les retireront de l'assoupissement où ils étaient. Mais en vain espéronsnous de telles faveurs de la part de Dieu, tandis que nous mènerons une vie paresseuse et inutile, tandis que nous aurons un cœur dur et insensible aux misères d'autrui, tandis que nous manquerons aux devoirs les plus essentiels de la société humaine.

3° Enfin, on n'approche point assez du sacrement de Jésus-Christ et de sa sainte table, et c'est la dernière cause du refroidissement de la piété et de la charité dans les âmes. Ce divin sacrement est le pain qui doit réparer nos forces et nous soutenir; c'est le remède qui doit guérir nos maladies spirituelles et nous rétablir; c'est la source de toutes les grâces, et par conséquent de la dévotion. Pourquoi les premiers chrétiens étaient-ils si fervents, et d'où leur venait celte intrépidité , cette joie même et cette allégresse avec laquelle ijs couraient au martyre et versaient leur sang pour Dieu? c'est qu'ils avaient le bonheur de communier tous les jours. Dans la suite des siècles, ce fréquent usage de la communion a été négligé. Parcelle négligence si pernicieuse, l'iniquité peu â peu a prévalu dans le monde , et plus l'iniquité s'est accrue , plus la charité s'est relâchée. Il n'y a rien en cette triste décadence que de trés-nalurel. Si vous refusez au corps les viandes dont il se nourrit, faute de soutien, il n'a plus de vigueur, et tombe dans une mortelle défaillance; et dès que vous ôlez à l'âme cette viande céleste que Jésus-Christ lui a préparée, elle doit devenir, pour m'exprimcr de la sorte, toute sèche et tout aride. Voilà de quoi nous n'avons que trop de témoignages. On se contente de communier une fois dans l'année; du moins on pense avoir beaucoup fait, si l'on ajoute à cette communion pascale quelques autres communions très-rares et en très-petit nombre. On est bien aise d'avoir des prétextes pour s'éloigner de l'autel du Seigneur, et l'on porte même l'illusion jusqu'à s'en faire un mérite et une vertu. De là dans l'Eglise de Dieu celle désolation presque universelle que nous déplorons, et qui est en effet si déplorable.

Profitons de l'exemple des deux disciples en qui la présence du Fils de Dieu produisit de si heureux changements. Prions ce Dieu sauveur qu'il nous ressuscite avec lui , en res.-uscitant noire foi, notre espérance, notre charité; car c'est en cela que consiste pré-

senl(>mcnt notre résurrection selon l'esprit; et c'est cela même qui nous metlra en état d'obtenir un jour cette résurrection glorieuse selon le corps , laquelle doit être la consommation de la béatitude éternelle des élus. Ainsi soit-il.

Pour l'Octave du. Très-Saint Sacrement.

ANA

Celte octave est instituée pour réparer les outrages fails à Jésus-Clirist dans l'adorable Euctiaristie , considérée, soit comme sacrement , soit comme sacrifice.

I. Comment nous devons réparer les outrages que nous avons faits à la divine Eucharistie considérée comme sacrement. — Ces outrages consistent surtout en tant de communions, ou sacrilèges, ou lâclies , tièdes, inutiles, que nous avons faites. Réparons-les dans la suite, et en particulier dans cette octave, par de saintes communions.

Approchons de la communion avec humilité et avec amour, avec crainte et avec confiance , avec un profond respect et un désir ardent de nous unir à Jésus-Christ. C'est dans lo juste tempérament de ces mouvements du cœur, contraires en apparence , mais d'un merveilleux accord , qu'est renfermée toute la perfection de la communion chrétienne.

Pour commencer à enfairel'é[jreuve, faisons pendant cette octave une

LYSE

amende honorable au Sauveur du inonde, et allons à lui avec les mêmes sentiments de repcn'ir que l'enr>mt prodigue alla à son pire.

II. Comment nous decons réparer /(•>• outrages que avons faits à la di- -iiie Eucharistie considérée comme • icrifice. — Par rapport à ce divin acriiice, que nous appelons le sari fice de la messe , on se rend coujablo,. soit en n'y assistant pas, soit en y assistant mal.

Sur cela , les promesses que nous 'levons faire à Jésus-Christ, et les résolutions où nous devons nous confirmer durant l'octave , se réduisent à quatre, savoir : d'assister désormais tous les jours au sacrifice de la messe..

D'y assister avec révérence , avec atlention , avec dévotion.

D'offrir le sacrifice avec le prêtre toutes les fois que nous y assisterons.

De communier spirituellement à chaque messe.

I. Tp« NTRONS dans l'esprit de l'Eglise, et comprenons bien ce H qu'elle se propose dans la fêle du Saint-Sacrement. Elle *^ vout rendre au corps de Jésus-Christ un culte particulier, cl c'e.^L aussi la fin que nous devons nous-mêmes avoir en vue dans cette grande solennité. Appliquons-nous sérieusement et sainte- ■nenl lux moyens que nous fournit pour cela notre religion, f.ar -ion h\ nous doit être plus vénérable que le corps de Jésus-Christ, 'le quelque manière que nous le considérions : soit par rapport à lui- .-îième, puisqu'il est uni au Yerbe divin ; soit par rapport à nous, puisqu'il est la victime de notre salut , et qu'il doit être jusqu'à la iin des siècles la nourriture de nos âmes.

11. Nous avons une obligation de l'honorer, d'autant plus étroite, qu'outre les traitements indignes qu'il reçut pour nous dans sa pas-

POUR l'octave du très-saint sacrement. 317

sion, il en reçoit encore tous les jours de plus humiliants rlnns l'eucharistie par l'abus que les hommes font fie ce redoutable mystère. Comprenons donc bien que le dessein de l'Eglise, dans cette octave, est de faire à Jésus-Christ une réparation publique de tous ces outrages ; et concevons en même temps , que c'est à nous en particulier de nous acquitter d'un devoir si important, puisqu'ayant eu le malheur d'être du nombre de ces âmes infidèles qui ont souvent abusé de l'adorable eucharistie, nous devons nous reconnaître devant Dieu comme personnellement coupables de ce que saint Paul appelle la profanation du corps du Seigneur.

III, Les hérétiques et les mauvais catholiques, quoique par différentes impiétés, déshonorent ce sacré corps dans le mystère même où il est continuellement immolé pour eux, et par conséquent, où il devrait être l'objet de leur culte. Mais s'il est de notre zèle de réparer, autant qu'il nous est possible , les outrages faits au corps de Jésus-Christ par d'autres que nous , il est encore bien plus juste que nous travaillions à réparer ceux dont nous avons été spécialement les auteurs; et que nous devons éternellement nous reprocher. Car telle est la disposition où il faut que nous soyons : c'est-à-dire, que nous devons être dans une disposition de pénitence et de zèle pour rendre au corps de Jésus-Christ tout l'honneur que nous lui avons refusé jusqu'à présent, et qui lui était dû par tant de titres. Pensée solide et touchante; pensée qui répond parfaitement aux vues de l'Eglise, et qui nous doit être toujours présente, si nous voulons célébrer cette fête en esprit et en vérité.

IV. Cependant, il ne suffit pas que nous ayons ce zèle en général ; mais pour en venir à la pratique et aux réparations particulières que Jésus-Christ attend de nous, elles se réduisent à deux chefs : l'un , qui regarde l'eucharistie comme sacrement; l'autre, qui la regarde comme sacrifice : le premier, fondé sur le mauvais usage que nous avons fait de la communion, le second, sur la manière peu chrétienne avec laquelle nous avons tant de fois assisté au sacrifice de la messe. Car c'est à ce sacrifice et à ce sacrement que se rapportent tous les péchés dont nous nous sommesrendus coupables envers le corps de Jésus-Christ; et par une miséricorde infinie de Dieu, c'est dans ce même sacrement et ce môme sacririce que nous trouvons de quoi lui en faire une pleine satisfaction. Toute autre satisfaction que nous pourrions imaginer, ne serait ni égale à l'offense que nous avons commise , ni conforme aux inclinations de ce Dieu sauveur, dont la gloire est inséparable de notre salut. Et voilà l'excellent secret que la religion nous enseigne. Voilà ce que nous devons désormais pratiquer avec toute la ferveur dont nous sommes capables. Secret qui consiste à honorer le corps de Jésus-Christ, par où nous l'avons si longtemps peut-être et si souvent profané.

2 1. Comment nous devons réparer les outrages que nous avons faits à la divine Eucharistie considérée comme sacrement.

I. Souvenons-nous d'abord , mais avec une extrême douleur, de tant de communions peut-être sacrilèges, lorsqu'emportés par le torrent du monde, nous vivions dans le désordre de nos passions; approchant des sacrements dans l'état d'une conscience déréglée et

318 INSTBUCTION

avec de secrètes atlacho.s au p6ch6. Quel outrage, ou, comme parle saint Cyprien, quelle violence ne faisions-nous pas au Fils de Dieu, en le recevant ainsi pour notre condamnation , lui qui voulait être notre viel Souvenons-nous au moins de tant de communions lâches, c'est-à-dire, de tant de communions faites avec négligence et sans préparation. Communions tièdes, auxquelles nous n'avons apporté qu'un esprit dissipé, qu'un cœur froid et indilférent; communions inutiles, qui n'ont produit nul changement en nous, parce qu'elles n'avaient été précédées de nulle épreuve de nous-mêmes ; communions en vertu desquelles nous n'avons été ni plus réguliers '>i plus humbles, ni plus charitables envers le prochain. Pouvonsnous compter sur de telles communions, et avons-nous pu nous en faire un mérite auprès de Jésus-Christ? Enfin souvenons-nous de ces éloignements de la communion où nous nous sommes entretenus, et qui ont été si injurieux à Jésus-Christ, quand , par indévotion, par insensibilité, par un attachement opiniâtre aux créatures, (lous n'avons pas voulu faire le moindre eflbrt pour surmonter les obstacles qui nous empêchaient de communier. N'était-ce pas mépriser ouvertement le corps de notre Dieu , quoique d'ailleurs l'esprit d'erreur, pour justifier notre conduite, nous suggérât assez de i)rétextes, surtout celui d'un faux respect , qui ne servait qu'à nous endurcir davantage dans nos dérèglements?

II. Il s'agit de faire à Jésus-Christ une préparation authentique de tout cela , et nous ne le pouvons que par la communion môme. Car, suivant trois belles maximes de saint Chrysostume , la communion sacrilège ne peut être réparée que par de saintes communions; la communion lâche, que par des communions ferventes; elles omissions volontaires de la communion , que par la fréquentation du divin sacrement, accompagnée de toutes les dispositions requises. Il faut donc que désormais notre plus grand désir soit d'en approcher; notre plus grand soin , de nous y préparer; et notre plus grande douleur, de tomber dans un état qui nous oblige à nous en éloigner. Il faut que nous ayons un exercice de préparation, auquel nous nous attachions inviolablement , et que l'un des motifs qui nous y engagent , soit de réparer toutes nos profanations et toutes nos négligences passées. Chacun peut se prescrire à soimême cet exercice , en le soumettant néanmoins à 1'. xamen et au jugement d'un directeur. Quand nous nous le serons ainsi tracé nous-mêmes , nous y trouverons plus de goût , et nous y deviendrons plus fidèles. Quoi qu'il en soit, on ne doit point communément approcher de la sainte table, sans avoir pris quelque temps pour rentrer dans l'intérieur de son âme, sans avoir fait quelque rédoxion ou quelque lecture sur le sujet de cette importante action sans s'y être disposé par quelque œuvre de charité et de pénitence. L'intérêt de Jésus-Christ dont nous nous sentirons touchés, nous rendra tout facile.

III. Mais de quelque méthode que nous usions, nous devons toujours communier avec humilité et avec amour, avec crainte et avec confiance, avec un profond respect et un désir ardent de nous unir â Jésus-Christ. Car c'est là , c'est dans le juste tempérament de ces mouvements de cœur, contraires en apparence, mais en effet d'un

POUR l/OCTAVE DU TRÈS-SAINT SACREMENT. 319

merveilleux accord , que doit consislcr pour nous la Fainlclc de la communion. Ne séparons jamais l'un de l'autre. Que la crainte de communier indignement soit to-ujours comme le contrepoids du désir que nous avons de communier; et que la confiance et l'amour soient toujours sonlenus de l'humilité et du respect. Voilà en substance toute la perfection de la communion chrétienne. Mais pour commencer à en faire l'épreuve, ne communions point dans celte octave que nous n'ayons fait auparavant à Jésus-Christ une amende honorable de toutes nos irrévérences , de toutes nos dissipations, de toutes nos tiédeurs , de tous nos scandales , de toutes les injures qu'il a eu à essuyer de nous; et que, dans ce dessein, nous ne nous soyons prosternés devant son autel.

IV. Allons à lui comme l'enfant prodigue alla à son père, contrits et pénitents, la tête baissée, et n'osant même lever vers lui les yeux pour le contempler. Disons-lui, dans les mêmes sentiments de douleur et de confusion, que ce fils ingrat et rebelle, mais enfin suppliant et soumis: Ah! Seigneur, puis-je encore paraître en votre présence, et par quel prodige de votre infinie bonté sonlfrezvous à vos pieds une âme criminelle, et lui permettez-vous d'approcher de votre sanctuaire? J'ai péché! mon Dieu, j'ai tant de fuis péché contre le ciel, contre vous, devant vous! Oui , Seigneur, j'ai péché contre le ciel, puisque je ne pouvais pécher contre vous sans pécher contre votre Père, contre votre divin Esprit, contre tout ce qu'il y a de bienheureux dans le ciel qui s'intéressent à votre gloire. J'ai péché contre vous , et n'est-ce pas directement à vous que je me suis attaqué, en déshonorant votre corps, en ne lui rendant pas les hommages que je lui devais, en le profanant? Mais surtout , Seigneur, j'ai péché devant vous, sous vos yeux , à votre autel , àvotre table.

V. Ajoutons : Dans le repentir qui me touche et le regret que me cause la vue de tant d'infidélités, je ne demande point, ô mon Dieu, que vous me mettiez encore au nombre de vos iidôles adorateurs. Je ne suis pas digne que vous me comptiez parmi vos enfants, ni que dans votre sacré banquet vous me communiquiez les mêmes grâces, et me fassiez part des mêmes -faveurs qu'à tant d'âmes pures et ferventes. Je ne le méritai jamais, jamais il n'y eut rien en moi qui pût m'élever à ces eritrctiens si doux , si tendres , si intimes , et même si familiers , dont il vous plaît de les gratifier. Mais, Seigneur, vous avez plus d'une bénédiction. Il y a dans votre royaume plusieurs places , et au même autel vous parlez et vous agissez ditréremment. Si celte dilTérence n'est pas sensible aux yeux, elle l'est au cœur. Traitez-moi comme un esclave, mon Dieu , j'y consens, traitez-moi comme un esclave, et le dernier de vos esclaves. Mais souvenez-vous aussi que tout méprisable et tout vil qu'est un esclave, le maître lui accorde le pain nécessaire pour le nourrir. Voilà ce que j'attends de vous, et ce que je cherche auprès de vous. De quelque manière que vous vous comportiez du reste envers moi, je m'estimerai toujours heureux, et le regarderai comme un avantiige inestimable, si vous daignez m'admellre à la participation de votre corps et de votre sang. Qu'oserais-jc prétend le au delà? et si même je ne savais combien vous êtes libéral

et bienfaisant, oscrais-jc me flatter d'un tel retour de votre part, et concevoir en votre miséricorde une telle conliance?

VI. Disons encore : Que n'est-il, Seigneur, que n'est-il présentement en mon pouvoir de vous rendre tout l'honneur que je vous ai ravi! que ne puis-je autant relever votre culte que je l'ai profané et avili! que ne puis-je le répandre par toute la terre , et wus faire connaître, vous faire adorer, vous faire aimer dans tout l'univers! Quedis-je, Seigneur? c'est beaucoup pour moi si j'apprcnfls bien moi-même à vous connaître , et si dans la vive connaissance de vos grandeurs, et de vos innombrables perfections, je commence à vous adorer comme vous devez l'être, et à vous aimer. Agréez du moins, mon Dieu, agréez sur cela les vœux de mon cœur. Agréez les vœux de tant de fidèles, avec qui je vais me présenter pour vous recevoir, et à qui je m'unis d'intention. Tout ce qu'ils vous diront, je vous le dis , ou je veux vous le dire comme eux , Seigneur, que je puisse aussi comme eux l'éprouver au fond de mon âme et le sentir!

N'en doutons point : Dieu écoutera cette prière. Il nous traitera de môme que le père du prodigue traita son fils, dès qu'il le vit humilié devant lui et repentant. Il nous embrassera, il nous fera asseoir à son festin , il se réjouira de notre retour avec ses anges et ses élus. Nous aurons part à cette joie , nous nous trouverons remplis d'une tendre dévotion , souvent môme de la plus douce consolation. L'Eglise en sera édifiée, et voilà d'abord comment nous entrerons dans ses vues et nous accomplirons le dessein qu'elle s'est proposé.

§ 2. Comment nous devons réparer les outrages que nous avons faits à la divine Eucharistie considérée comme sacrifice.

I. Après avoir considéré la divine Eucharistie comme sacrement, nous la devons considérer comme sacrifice. Sacrifice véritable, puisque c'est dans cet adorable mystère et par cet adorable mystère que la vraie chair et le vrai sang de Jésus-Christ sont présentés à Dieu , en qualité de victimes : et c'est en ce même sens que saint Augustin appelle l'Eucharistie la victime sainte et le sacrifice du Médiateur. Sacrifice d'une valeur inestimable et d'un prix infini, puisque c'est un Dieu qui y est ofl'ert , et le môme Dieu qui s'offrit sur la croix. Sacrifice de Ta loi nouvelle dont tous les sacrifices de l'ancienne loi ne furent que les ombres et que les figures. Sacrifice unique dans cette loi de grâce où nous sommes. Tous les autres sacrifices sont abolis, et celui-ci en est la consommation. Car comme le Fils de Dieu disait à son Père, par la bouche de David : Vous n'avez pas voulu, ô mon Père, du sang des animaux. Il vous fallait une hostie plus pure et plus noble : c'est moi-môme. Ainsi , moimôme je suis venu , et moi-môme je me suis sacrifié. Sacrifice non sanglant, puisque le sang de Jésus-Christ n'y est plus répandu comme dans sa passion; mais sacrifice néanmoins qui renferme toutes les grâces et tous les mérites de cette passion sanglante , puisqu'il s'y fait la môme oblation. Sacrifice universel et perpétuel : universel, pour tous les lieux du monde; perpétuel, pour tous les temps jusqu'à la fin des siècles. Sacrifice de louange,

pouu l'octavJ': du très-saint. sacuement. 321

qui honore Dieu de la manière la plus parfaite dont il puisse être honoré; d'impétration , qui attire sur nous les hénédictions de Dieu et ses dons les plus précieux; de propitialion , qui nous rend Dieu favorable, et qui apaise sa colère; d'expiation, qui r.ous acquitte auprès de Dieu, et communique pour cela sa vertu ; nx vivants et aux morts. Voilà ce que nous appelons dans l'Eglise cattiolique le sacrifice de la mess(\

II. Or, par rapport à ce sacrifice , combien est-on coupable, S' il en n'y assistant pas, soit en y assistant mal? En n'y assistant pas : tant de chrétiens et de catholiques l'ont professio:i d'en reconnaître la vérité, la sainteté, la dignité, et cependant n'y assistent presque jamais. Plusieurs n'y assistent pas môme aux jours ordonnés par riîglisc , et s'en dispensent pour la plus légère incommodité. Mais du moins est-il rien de plus commun dans k monde que i!e voir des personnes se faire une habitude de n'entendre jamais la mes^e aux jours non commandés : comme s'ils n'avaient ce.- jour-.-là nul devoir de religion à remplir ; comme s'ils étaient moins c. llioliques, ou qu'ils dussent moins honorer Dieu; comme si .)(' -us- Christ avait moins de quoi les attirer par amour, par piété, par intérêt, à un sacrifice où ce Dieu sauveur s'immole pour nous , où il agit si elOcacement pour nous auprès de son Père, et où il verse si libéralement sur nous ses grâces.

III. Telle est néanmoins la conduite d'une infinité de mondains. La moindre affaire, et souvent sans nulle affaire, une molle oisiveté les arrête. Telle est surtout la conduite d'une infinité de femmes. Une délicatesse outrée, un mauvais temps, quelques pas qu'il leur en coûterait, quelques moments qu'il y aurait à retrancher de leur sommeil; le soin de s'ajuster et de se parer ; en voilà plus qu'il ne faut pour les retenir. L'Eglise a beau faire donner le signal pour appeler les fidèles, les temples sont déserts, et le plus auguste sacrifice e^t abandonné. Si c'était le signal d'une partie de plaisir, d'une partie de jeu, on s'y rendrait bientôt. Si c'était le signal d'une heure marquée pour paraître devant un roi ne la terre, ou pour solliciter u'i juge, on y serait attentif, et l'on ne manquerait pas de diligence. Mais dès qu'il n'est question que d'un exercice chrétien, et en particulier de la messe , on n'y pense pas, et tout sert d'excuse pour s'en exempter. En vérité, n'est-ce pas là un mépris formel de la plus grande action du christianisme, et n'est-ce pas ainsi qu'en jugerait un idolâtre , s'il en était témoin?

IV. D'autres sont plus assidus au sacrifice de la messe : ils y assistent; mais ils n'en sont guère moins criminels, parce qu'ils y assistent mal. Rappelons dans notre mémoire combien de fois nous y avons assisté sans application , sans réflexion, sans dévotion, avec une imagination di>lraite, tout occupés des pensées du monde, et n'y donnant aucune marque de religion. Combien de fois une femme volage et sans reteuu(! a-t-elle fait de ce sacrifice le sujet de .'^es scandales : y tenant des postures indécentes, y parlant et s'y entretenant avec la même liberté que dans une assemblée toute mondaine, y satisfaisant sa vanité et son amour-propre par un pomi)''UX étalage de son luxe et de ses parures, y servant peut-être et y voulant servir d'objet à la passion d'autrui? C'est l'usage du monde , je

Beurdaloiiti — ^ 81

dis du monde impie et libertin, dont on suit les pernicieuses maximes : mais en môme temps, c'est le sacrifice du vrai Dieu, le sacrilice du corps de Jésus-Christ que l'on profane. Quoi donc! le corps de Jésus-Christ est sacrifié pour nous sur raulel, et nous lui insultons en quoique sorte par nos impiétés 1 Nous devons honorer ce corps vénérable partout où il est présent , mais encore plus dans les sacrés mystères où il achève de consommer l'œuvre de notre rédemption.

V. A tous ces désordres, quel remède et quelle réparation? Comme les contraires se guérissent et se réparent par leurs contraires, après avoir conçu un repentir sincère du passé, et l'avoir témoigné à Dieu, voici les promesses que nous devons lui faire pour l'avenir, et les résolutions où nous devons nous confirmer pendant cette octave. Elles se réduisent à quatre.

1° D'assister tous les jours au sacrifice de la messe , de s'imposer cette loi , de la garder inviolablement, et de s'y assujettir en satisfaction de nos négligences. Mais, dit-on, je n'ai pas le temps. Si vous le voulez bien, le temps ne vous manquera pas ; des personnes plus occupées que vous le savent trouver. Jugez-vous vous-même de bonne foi , et voyez si vous ne pourriez pas remettre à une autre heure certaines affaires, si vous ne pourriez pas prendre un peu sur votre repos, qui n'est que trop long et que trop paresseux. Dès que vous entrerez là-dessus dans une sérieuse discussion , et que vous vous donnerez le soin d'arranger l'ordre de votre journée, vous verrez qu'il est très-rare que vous n'ayez pas absolument le loisir d'entendre une messe. Mais ma santé ne me le permet pas : je conviens qu'il y a telle infirmité qui peut être une excuse légitime; mais il est vrai aussi que bien des infirmités dont on se prévaut, ne sont que de vains prétextes, parce que ce ne sont que de pures délicatesses. Avec cette prétendue infirmité , combien faites-vous d'autres choses plus difficiles? mais c'est une gêne et une peine : je le veux, et c'est justement par là que vous vous en ferez une pénitence, et que ce sera pour vous devant Dieu une espèce de réparation. Étrange mollesse que celle de la plupart des femmes du sièclel elles ont auprès d'elles dans un quartier plusieurs églises où elles peuvent en un moment se transporter, et elles ne daignent pas pour cela sortir de leur maison.

2" D'assister au sacrifice de la messe , non-seulement avec assiduité , mais avec révérence, avec attention, avec dévotion. Avec révérence , pour réparer tant d'immodesties commises durant cet adorable sacrifice. Avec attention, pour réparer tant de dissipations volontaires et de pensées inutiles, peut-être criminelles, où l'on s'est arrêté pendant ce même sacrifice. Avec dévotion , pour réparer tant de lâcheté, tant de froideur et d'indifi'érence qu'on a apportée à ce sacrifice. Révérence, soit par rapport à l'habillement, qui ne doit être, ni trop négligé, ni trop orné (car on tombe sur cela en deux excès condamnables) ; soit par rapport à la vue, qui doit être communément ou baissée vers la terre , ou appliquée sur un livre de prières, ou attachée à l'autel ; soit par rapport à la contenance, qui doit toujours être décente, humble, sorlable à l'étal et aux sentiments d'une âme suppliante. Attention , qui recueille

POUR l'octave du thès-saint sacrement. 323

l'esprit, qui en bannit toutes les idées et toutes les affaires du monde, qui le rappelle de ses égarements et de ses évagations dès qu'il commence à s'en apercevoir, qui l'applique aux cérémonies et aux différentes parties du sacrifice, qui le porte continuellement à Dieu, ou pour honorer sa souveraine majesté, ou pour implorer sa miséricorde et lui rendre des actions de grâces. Dévotion , laquelle excite sans cesse le cœur à de tendres et de pieuses affections , aux actes de toutes les vertus. Il y aura des soins pour cela à prendre , il y aura des obstacles à vaincre, des respects humains à surmonter. Il faudra mortifier la curiosité naturelle, qui nous fait observer tout ce qui se passe autour de nous. Il faudra captiver le corps, en le tenant dans une situation qui le contraint et qui l'incommode. Il faudra réprimer sa langue et l'envie de parler, en se condamnant à un silence inviolable. Il faudra, pour s'éloigner de l'occasion et de la tentation, se retirer de certains lieux, de certaines places, de certaines personnes. Il faudra éviter certaines messes, qui sont comme les rendez-vous d'un certain monde , et où l'on cherchait auparavant à se faire voir et à se distinguer. Des gens viendront vous aborder et vous saluer, ils resteront auprès de vous, ils voudront lier entretien avec vous, et il faudra ne leur point répondre, ou ne le faire qu'en peu de paroles et couper tout à coup le discours. Peut-être en seront-ils surpris, en riront-ils, et il faudra les laisser dans leur surprise, et ne tenir nul .compte de leurs railleries. Mais tout cela, tous ces soins que vous prendrez, toutes ces victoires que vous remporterez, seront autant de satisfactions que Dieu acceptera, et dont le mérite pourra compenser en quelque sorte tant de fautes, qui vous rendent également redevable, soit â sa justice, puisque ce sont de vrais péchés, soit à sa suprême grandeur, puisqu'elles regardent le mystère même où vous devez plus la reconnaître, et où il doit recevoir de plus profonds hommages.

3° D'offrir avec le prêtre le sacrifice de la messe , toutes les fois que nous y assisterons; de l'offrir en esprit de pénitence, pour tous les péchés du monde , et en particulier pour les nôtres; mais surtout de l'offrir en esprit de réparation , pour toutes les messes que nous n'avons pas entendues par notre négligence , ou que nous avons mal entendues. Car tout fidèle peut et doit s'unir ainsi au prêtre, en assistant r la messe, pour offrir avec lui le sacrifice, puisque nous en sommes tous les ministres , quoique d'une manière différente. Et comme ce sacrifice est le môme que celui qui s'accomplit sur la croix, et qui y fut offert par le Sauveur des hommes pour la rémission des péchés, une des principales vues que nous devons avoir en l'oflrant, est d'obtenir de Dieu le pardon de tous les péchés que notre conscience nous reproche , et d'acquitter par une offrande si sainte et d'un si grand prix , toutes les dettes dont nous nous sentons chargés. Mais entre les autres péchés , nous pouvons nous proposer d'abord ceux que nous avons commis à l'égard du sacrifice que nous offrons , et par là nous tirerons de ce qui a été le sujet et l'occasion du mal , le moyen le plus efficace et le remède le plus puissant pour le guérir.

4oDe communier spirituellement à chaque messe, et départi-

ciper ainsi au sncrifice, témoignant à ce Dieu sauveur, cacli('' ?0'is les appanMiccs du p.iin et du vin, un désir sincère do le recevoir ré(dienient et en etrct , tâchant de se mcllre dans les mômes dispositions que si l'on approcliait de la sainte table , et de concevoir Jes mêmes sentiments. Saint Augustin disait : Croyez , el votre loi sera une espèce de communion , qui honorera Jésus-Christ, qui l'attirera dans vous, qui vous rendra participants doses mérites : et que sera-ce quand à celte foi nous ajouterons l'humililé, la reconnaissance, l'amour, tout ce qui compose cet exercice que nous appelons communion spirituelle.

Voilà de quoi nous devons nous occuper dans ces jours spécialement consacrés à l'honneur du plus auguste de tous les sacrements et du plus grand de tous les sacrifices. Voilà sur quoi nous devons prendre de justes mesures, et former de bons propos pour tous les jours de notre vie. C'est avec Jésus-Christ môme que nous en pouvons conférer au pied de son autel; c'est avec lui que nous pouvons traiter de la manière dont il doit ôlre sali-fait , et dont il le veut être. Car à quel autre m'adresserai-je, Seigneur, el qui peut mieux m'éclairer que vous, m'inslruire que vous , me faire connaître ce que vous voulez de moi , et me donner les secours nécessaires pour en soutenir la pratique? Je viens donc à vous avec confiance, et j'ose me promoltte que vous serez touché du dessein qui m'y amène , et de la droiture de mon cœur, aussi bien que de la vivacité de mes regrets. Vous êtes témoin de mes résolutions, vous les voyez ; car, c'est vous-même qui me les avez inspirées. N'est-ce pas encore assez, et demandez-vous, Seigneur, d'autres réparations? Parlez; que voulez-vous que je lasse? Je n'en ferai jamais Irop, et il n'y a rien à quoi je me seule disposé. Daignez seulement seconder les désirs de mon âme, daignez les agréer. Hélas! Seigneur, ma faiblesse est telle, que je ne puis guère vous olfrir autre chose que des désirs. Mais je me trompe : je puis tout vous oiïrir, puisque je puis vous otTrir vous-même à vous-même, puisque je puis vous offrir votre corps , voire sang, toute votre adorable per^onne. Vous ne refuserez point ce sacrifice ; et par les mérites infinis de ce sacrifice, j'obtiendrai la grâce de l'honorer toujours et d'en profiter.

INSTRUCTION Pou.r l'octave de l'Assoraption de la Vierge.

ANALTSE.

Trois fruiis que nous devons reli- nous apprend à mourir de la nwrt

rcr do celle octave, lo Apprendre à des saints. — Sa mort fui préciouso

laourir de la morl des saints. 2* Ap- de\aiU Dieu ; premièrement , p.:ir la

j)i'endro à discerner en quoi consiste Lonne vie qui l'avait précédée,

el sur quoi est fondé le bonlieur des Secondement, par la paix dont

saints. 3o Apprendre quelle est la elle fut accompas:née. Faix élablie

vraie dévotion envers Marie, mèro sur l'exemption du [)éché et sur lo

du Saint des saints. détachement du monde.

I. Comment l'exemple de Marie Enfin , par la disposition d'esprit

POUR l'octave de l'assomption de la vierge, 325

et de cœur avec laquelle Marie la pureté, son humililé, sa charité,

reçut, ^■oilà comment tous les chré- C'est par les mêmes vertus et les

tiens pourraient et devraient mourir. mêmes mérites que nous obtiendrons

Page 1