‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 78 sur 92 · III. Moyens les plus propres à ment de l'unité · texte numérisé non relu

III. Moyens les plus propres à ment de l'unité

JE ne puis trop vous exhorter de contribuer, autant que vous le pourrez , à établir la paix dans votre maison, et à l'y conserver. J'ai cru même devoir vous marquer sur cela quelques pensées; et quoique je l'aie fait sans beaucoup d'ordre, vous verrez néanmoin.-! aisément qu'elles se rapportent à trois points, qui sont : l'importance de cette paix dont je vous parle ; les obstacles les plus ordinaires qui la troublent dans une communauté; et les moyens enfin les plus propres à l'y maintenir.

g 1 . hnportance de la paix avec le prochain.

I, Jésus-Christ, en quittant ses disciples et les laissant sur terre, ne leur recommanda rien plus expressément ni plus fortement que la paix. Dans un seul entretien qu'il eut avec eux, il leur répéta jusqu'à trois fois : Que la paix soit avec vous (Joan. 20). Il ne se contenta pas même de la leur souhaiter, ni de la leur recommander, mais il la leur donna en effet : Je vous donne ma paix (Joan. 14). Pourquoi lappela-t-il sa paix? pour la leur faire estimer davantage, et pour la distinguer de la fausse paix du monde : car la paix du monde n'est communément qu'une pnix apparente, et n'a pour principe que rinlérôt propre, que le déguisement et l'artifice; au lieu que la paix de Jésus-Christ est toute sainte, toute divine, et n'est fondée que sur une charité sincère et une parfaite union des cœurs. Voilà quels ont été les sentiments de notre adorable maître; et puisque nous faisons une profession particulière de l'écouter et de le suivre , avec quel respect devons-nous recevoir ?es enseignements sur un point qu'il a eu si fort à cœur, et avec quelle fidélité devons-nous accomplir ses ordres!

II. Cetie paix où nous devons vivre les uns avec les autres, est un des plus grands biens que nous puissions désirer. C'est le plus précieux trésor de la vie, et sans elle tous les autres biens ne nous peuvent rendre heureux en ce monde, Ainsi raisonneraient un philosophe et un païen. Mais nous, qui sommes chrétiens , et qui avons

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de plus embrassé l'état religieux , nous devons surtout envisager celte paix comme un des plus grands biens par rapport à notre perfection et à notre salut. Car sans cette paix , il n'est pas possible que nous travaillions solidement à nous avancer dans les voies de Dieu. Et le moyen qu'ayant sans cesse l'esprit agité et le cœur ému contre le prochain, nous puissions avoir toute la vigilance nécessaire sur nous-mêmes, et toute l'attention que demandent nos exercices spirituels pour nous en bien acquitter? A quoi pense-t-on alors? de quoi s'occupe-t-on? d'une parole qu'on a entendue et qu'on ne peut digérer ; de la réponse qu'on y a faite , ou qu'on y devait faire et qu'on y fera à la première occasion qui se pourra présenter; de la manière d'agir de celle-ci, d'un soupçon qu'on a conçu de celle-là, de telle injustice qu'on prétend avoir reçue, de telle aflfaire dont on veut venir à bout malgré toutes les oppositions qu'on y rencontre, de mille choses de cette nature, qui jettent dans une dissipation perpétuelle, et qui ôtent presque à une âme toute vue de Dieu. En de pareilles dispositions, quel recueillement, quelle dévotion , quel goût peut-on trouver à la prière et à toutes les observances religieuses? Et Dieu, d'ailleurs, qui est le Dieu de la paix, comment répandrait-il son esprit, au milieu de ce trouble, et comment y ferait-il sentir son onction?

III. 11 y a plus; car dès que la paix ne règne plus dans une communauté , et que les esprits y font divisés , combien de péchés s'y commettent tous les jours? combien de plaintes et de murmures, combien de médisances y fait-on? combien d'aigreurs et d'animosités nourrit-on au fond de son cœur? quels desseins quelquefois y forme-t-on, et même à quelles vigilances secrètes se porte-t-on? péchés d'autant plus fréquents , que les sujets en deviennent plus ordinaires par le commerce journalier et continuel qu'on a ensemble; péchés d'autant plus dangereux , qu'ils n'ont point l'apparence de certains péchés grossiers, dont la honte est comme le préservatif et le remède; péchés où l'on se laisse aller avec d'autant plus de facilité , qu'on y est poussé par la passion, et que d'ailleurs on en voit moins la malice et la grièveté. Car chacun, au contraire, se croit très-justement et très-solidement autorisé en tout ce qu'il dit et en tout ce qu'il fait; et si dans les discordes et les dissensions on veut entendre les deux partis, on trouvera, à les croire, qu'ils ont de part et d'autre les meilleures raisons du monde, et que leur conduite est droite et irréprochable. Mais quoi qu'ils en puissent penser, péchés néanmoins réels , péchés souvent griefs et trèsgriefs ; tellement qu'au lieu de se sanctifier dans la religion, on s'y rend par là devant Dieu très-criminels, et l'on se charge d'une multitude infinie de dettes, dont il nous demandera un compte exact et rigoureux.

IV. Il ne faut point s'étonner après cela que peu à peu toute la discipline régulière vienne à se renverser. Car, suivant la parole de Jésus-Christ : Tout royaume où il y a de la division, sera désolé, et l'on verra tomber maison sur maison (Luc. 1 1). Les personnes qui gouvernent, ou qui devraient gouverner et tenir toutes cboses dans l'ordre, ne sont plus obéies. On les fait entrer ellesmêmes dans les différends qui naissent. Pour peu qu'elles semblent

pencher d'un côté , l'autre se tourne contre elles. D'où il arrive qu'elles n'osent presque parler ni agir, et que, pour ne pas allumer le feu davantage, elles sont obligi^es de dissimuler et de tolérer les abus qui demanderaient toute leur fermeté. Ainsi le relâchement s'introduit, les fautes demeurent impunies; chaque jour ce sont de nouvelles brèches qu'on fait à la régie; plus d'unanimité, plus de concert. Une maison est alors comme un vaisseau abandonné aux vents, et prêt à donner dans tous les écueils où il sera emporté.

V. Avec la paix ce serait un paradis, et voilà ce que Dieu en voulait faire pour nous, lorsqu'il nous y a assemblés. 11 voulait, en nous retirant du tumulte et des embarras du monde, nous faire éprouver la vérité de ce qu'avait dit le Prophète : Qu'il est doux et qu'il est agréable à des frères, ou à des sœurs en Jésus-Christ, de se voir renfermés dans un même lieu , d'y être parfaitement unis par le lien d'une charité mutuelle (Ps. 132)1 Mais sans la paix, celte Jérusalem , ce séjour de la tranquillité et du repos, n'est plus qu'un lieu de confusion. De là naissent les chagrins, les dégoûts de la vie religieuse. On n'y trouve pas ce qu'on y avait cherché On s'était proposé d'y passer ses jours dans un saint calme et dans la pratique de la vertu. On s'était promis d'y être content, et l'on avait sujet de l'espérer; mais comment le serait-on parmi des personnes avec qui l'on ne peut compatir, et au milieu d'une guerre domestique , où l'on n'a presque point de relâche par les divers incidents qui se succèdent sans cesse, et qui excitent les querelles et les combats? Ce qu'il y a encore de bien déplorable et bien pernicieux pour la religion, c'est qu'on intéresse les gens du monde dans des dissensions, qu'il faudrait au moins cacher aux yeux da public et dérober à sa connaissance. Mais, soit par indiscrétion, soit pour se donner une vaine consolation, soit pour se procurer de l'appui et de la protection, on s'explique de sa peine avec des amis, un en fait part à des parents , on émeute toute une famille. Le scandale se répand au dehors, et une communauté tombe dans le décri. Le monde, naturellement enclin à juger mal, se persuade, quoique très-injustement et très-faussement, qu'il en est de même de toutes les autres maisons religieuses; et voilà par où l'état religieux a beaucoup perdu de son lustre et de son crédit dans une infinité d'esprits, prévenus et trompés par certains exemples dont ils ont tiré des conséquences trop générales.

VI, L'Apôtre conjurait les premiers chrétiens qu'il n'y eût point entre eux de schismes ni de partialité. Il en prévoyait les suites funestes pour le christianisme, et c'est pour cela qu'il s'appliquait avec tant de soin à en garantir l'Eglise de Dieu. Il représentait aux fidèles qu'ils avaient reçu le même baptême, qu'ils avaient été instruits dans la même foi, qu'ils servaient le même Dieu; d'où il concluait qu'ils ne devaient donc avoir, pour ainsi dire , qu'un môme cœur et qu'une môme âme. Mais outre ces raisons communes et universelle-:, il y en a encore des particulières qui doivent nous lier plus étroitement dans la profession religieuse. Nous avons fait à Dieu les mômes vœux , nous nous sommes soumis à la même règle, nous gardons depuis le matin jusqu'au soir les mômes observances, nous dépendons des mèniès supérieurs, nous demeu-

rons dans la môme maison , nous portons le môme habit , nous sommes membres de la môme société et du môme Ordre. L'unité en tout cela est parfaite : n'y aura-t-il que nos cœurs, entre lesquels elle ne se trouvera pas, lorsqu'elle y est néanmoins si nécessaire?

§ 2. Les obstacles les plus ordinaires qui troublent la paix avec le prochain.

Malgré toutes les remontrances de saint Paul et ses plus fortes exhortations, la paix, du temps môme de ce grand apôtre, ne laissa pas d'être troublée parmi les chrétiens. Ainsi, nous ne devons point être surpris qu'elle le soit encore aujourd'hui dans les communautés religieuses. Elles ne sont pas plus saintes que l'était cette Eglise naissante , que le Saint-Esprit venait de former, et qu'il avait comblée de ses dons les plus excellents. Mais c'est justement ce qui nous doit engager à prendre plus sur nous-mômes , et à faire plus d'efforts pour nous préserver d'un malheur où il est aisé de tomber et dont toute la ferveur de la primitive Eglise n'a pas défendu des âmes si pures d'ailleurs, et comme toutes célestes. Voilà, dis-je, pourquoi nous devons redoubler nos soins et apporter une extrême vigilance à prévenir et à écarter les moindres obstacles qui pourraient altérer la paix et la détrtiire. Or, entre ces obstacles, les plus communs sont : l» la diversité des tempéraments et des humeurs; 2° la diversité des intérêts et des prétentions; 3" la diversité des opinions et des sentiments; 4° la diversité des directions et des conduites ; 5° enfin , les liaisons et les amitiés particulières. Il y en a d'autres , mais qui la plupart sont compris dans ceux-ci et en dépendent. Je vais m'expliquer davantage sur chacun de ces cinq articles.

I. Les tempéraments ne sont pas les mêmes , et rien n'est plus différent que les humeurs. Il y a des humeurs douces et paisibles, et il y en a de violentes et d'impétueuses ; il y a des humeurs agréables et enjouées , et il y en a de chagrines et de bizarres ; il y a des humeurs faciles et condescendantes , et il y en a d'opiniâtres et d'inflexibles. Dans une môme communauté, les unes aiment à contredire, et les autres ne peuvent souffrir la plus légère contradiction ; les unes prennent plaisir à railler et à médire, et les autres sont délicates jusques à l'excès, et sensibles à la plus petite parole qui les touche. De tout cela et de bien d'autres caractères tout opposés, naît une contrariété naturelle qui demande une attention infinie pour en arrêter les fâcheux effets. Si l'on ne vivait pas ensemble, ou qu'on ne se vît que très-rarement, cette contrariété serait moins à craindre ; mais quand des personnes ont tous les jours à se parler, et à converser, à traiter les unes avec les autres; quand tous les jours elles se rencontrent dans les mômes offices , les mômes fonctions , et à côté l'une de l'autre , n'est-ce pas un miracle de la grâce, si elles se tiennent toujours dans un parfait accord, et s'il ne leur échap.je rien qui les puisse déconcerter? Et certes, s'il y a quelque chose en quoi paraissent plus sensiblement la sagesse et la force de l'Esprit de Dieu, c'est de savoir assortir et concilier dts cœurs à qui la nature avait donné des inclinations et des qualités qui semblaient les plus incompatibles.

II. La diversité des intérêts et des prétentions ne cause pas moins de trouble que la diversité des humeurs et des tempéraments. Tous les sujets qui composent une communauté ne devraient proprement avoir qu'un seul intérêt : c'est celui do la communauté. Si même cela était, on y verrait une pleine correspondance et un concours général à s'aider mutuellement et à se prêter la main , parce qu'un n'aurait en vue que le bien commun. Mais ce bien commun n'est pas toujours ce qu'on se propose; et il y a un bien particulier et personnel qui nous occupe beaucoup plus, et sur quoi l'on n'a souvent que trop de vivacité. Car, quoiqu'on ait renoncé au monde, on ne laisse pas dans la profession religieuse de se faire mille intérêts propres, qui, pour être d'un autre genre, n'en attachent pas moins le cœur ; et si l'on n'y prend garde , on nourrit dans le cloître les mêmes passions qu'on aurait eues dans le siècle , et il n'y a de différence que dans les objets. On se met en tête d'avoir une telle charge , on veut obtenir une telle permission, on prétend que telle préférence nous est due, et l'on s'obstine à l'emporter. Il faut pour cela des patrons, il faut des suffrages. De là les intrigues pour réussir; de là les jalousies et les dépits si l'on ne réussit pas ; de là les vains triomphes qui piquent les autres et qui les aigrissent , si l'on a avantage sur elles. C'est assez pour partager toute la maison. Les unes approuvent, les autres condamnent : les esprits s'échauffent, et de celte sorte l'on n'a que trop vu de fois des bagatelles et des affaires de néant, devenir des affaires sérieuses et bouleverser des communautés entières.

III. Un autre obstacle à la paix encore plus dangereux et plus pernicieux, c'est la diversité des sentiments et des opinions en matière de doctrine. Il n'est rien de plus étrange, ni rien de plus déplorable, que do voir des filles religieuses , et souvent de jeunes filles sans expérience et sans connaissances, vouloir entrer dans des questions, que non-seulement elles n'entendent pas, mais qu'elles n'entendront jamais et qu'elles ne peuvent entendre, parce qu'elles n'ont pas là-dessus les principes nécessaires. Cependant un esprit de présomption, un esprit de curiosité, un esprit de vanité et de singularité les préoccupe tellement, qu'elles veulent connaître de tout, parler de tout , juger de tout. S'élève-t-il des disputes dans l'Eglise sur des matières très-subtiles et très-abstraites, il faut qu'elles en soient instruites; et à peine en ont-elles la teinture la plus faible et la plus superficielle, qu'elles se croient aussi éclairées que les plus habiles théologiens. Du moins s'expliqucnt-elles d'un ton plus assuré et plus décisif que les docteurs mêmes ; et parce que tout ce qui est extraordinaire et nouveau donne un certain air de distinction , c'est là communément ce qui leur plaît, et à quoi elles s'attachent, se flattant en secret et se glorifiant de n'être pas de ces génies bornés qui ne pénètrent rien, et qui s'en tiennent purement et simplement aux premières idées dont on les a prévenus. Encore si elles en restaient là , et qu'elles se contentassent de ne pas penser comme les autres; mais elles vont plus loin, et voilà le plus grand désordre. Elles se mettent en lête^de faire penser les autres comme elles pensent : elles étalent leur science ; elles dogmatisent , à propos ou mal à propos. Qu'arrive-

t-il de là? c'est que toute une communauté ne se trouvant pas assez docile pour recevoir leurs leçons, il y en a une partie qui se tourne contre elles, et une partie qui se joint à elles. Or, du moment qu'il commence à y avoir de la division entre les esprits , il est immanquable qu'il y en aura bientôt entre les cœurs. Qu'a-t-il fallu davantage pour allumer les guerres intestines dans les empires mêmes et dans les royaumes?

IV. De cet obstacle précédent, il en suit un de même espèce et tout semblable : c'est la diversité des directions et des conduites. Car, chacune veut avoir un directeur qui soit dans les mêmes sentiments qu'elle, et qui l'y confirme. Souvent c'est ce directeur qui les lui a d'abord inspirés, et qui par là se l'est attachée. Comme donc parmi les premiers chrétiens, les uns étaient pour Apollo, les autres pour Pierre, d'autres pour Paul, et que c'était là ce qui les divisait ; do même entre les personnes religieuses , les unes sont pour celui-ci, les autres pour celui-là; et il n'est pas moralement possible que celte variété ne soit la source de mille discordes. Hé! mes frères, disait saint Paul aux Corinthiens , n'estce pas un seul Dieu que nous servons et un seul Jésus-Christ? est-ce au nom de Pierre que vous avez été baptisés? e?t-ce Paul qui a été crucifié pour vous? voilà l'exemple qu'on devrait s'appliquer, et ce qu'il faudrait se dire à Si)i-môme. Pourquoi tant se mettre en peine d'un homme, quoique niinistro de l'Eglise, et quelque saint qu'il paraisse, si la paix en ^st endommagée? Et quel malheur, si ceux qui devaient nous sanctifier par leur ministère, et être pour nous des anges de paix, servaient à nous désunir, et parla môme à nous dérégler!

V. Un dernier obstacle, ce sont les liaisons et les amitiés particulières, que forment quelquefois certains esprits qui aiment à dominer et à se faire dans une maison comme chefs de parti. Amitiés dont tout le fruit est de s'assembler en particulier, et cela pourquoi? pour s'entretenir de la communauté; pour se rapporter de part et 'l'autre tout ce qui se passe, tout ce qui se fait, tout ce qui se dit; pour s'épancher en de vaines railleries, en des plaintes amères, en des discours remplis de fiel; pour tenir conseil contre des supérieurs, ou contre d'autres, de qui l'on n'est pas content et dont on se croit maltraité. Amitiés, que tous les sainls instituteurs ont toujours étroitement défendues, parce qu'elles dégénèrent très-aisément en cabales, et qu'elles font dans une même communauté, autant de communautés différentes, qu'il y a de ces sortes d'unions et de ligues.

W. Anathème sur ceux qui sèment ainsi la zizanie dans le champ du père de famille et dans la maison de Dieu! car ce sont des enfante d'iniquité. Saint Paul souhaitait qu'on les retranchât du corps des fidèles; mais sans porter la chose si loin, il est bien à souhaiter que dans la juste crainte d'un si terrible anathème , ils prennent une conduite toute nouvelle, et qu'ils réparent tous les désordres dont ils ont été jusqu'à présent les auteurs. Bienheureux au contraire les pacifiques, ces enfants de Dieu qui gardent la paix avec tout le monde, qui du moins la désirent, qui y travaillent de tout leur pouvoir, et n'omettent pour cela aucun des moyens qu'ils

jugent les plus coiiyenables et les plus assurés , quelque gênairls d'ailleurs et quelque morliflants qu'ils puissent être. En voici quelques-uns.

§ 3, Les moyens les plus propres à maintenir la paix avec le prochain.

I. S'accoutumer de bonne heure à vaincre son humeur. Ce n'est pas l'affaire d'un jour; mais si, dès les premières années qu'on est entré dans la religion, on sVtait fait certaines violences, on se serait peu à peu rendu plus maître de soi-même, et l'on aurait appris à se posséder davantage et à mieux réprimer les saillies de son naturel. Or, cette victoire sur soi-même consiste en deux choses, l'une intérieure, et l'autre extérieure. La première est la plus parfaite, c'est de corriger tellement en soi le fond de l'humeur, et d'acquérir un tel empire sur son tempérament, qu'on n'en ressente plus môme dans l'âme les atteintes secrètes, et que le cœur n'en reçoive aucune altération. Cela demande une souveraine vertu , et ce degré est si rare, qu'on ne le peut guère proposer pour règle. Les saints néanmoins y sont parvenus, et nous pourrions, aidés de la grâce, y parvenir comme eux, si nous voulions l'entreprendre avec la même résolution et le même courage. Mais avant que nous soyons arrivés à ce point de perfection, l'autre chose à quoi nous devons nous étudier, et qu'il faut au moins gagner sur nous, regarde l'extérieur. C'est de savoir si bien renfermer au dedans tout ce qui s'élève de troubles et de mouvements involontaires dans le cœur, qu'il n'en paraisse rien au dehors, et qu'on ne laisse pas échapper le moindre geste, le moindre signe, la moindre parole, qui fasse connaître l'agitation où l'on est, et qui puisse choquer personne. Ce n'est là, ni dissimulation, ni hypocrisie, quand on n'y a en vue que le bien de la paix; et l'elforl qu'on est alors obligé de faire, n'est pas devant Dieu d'un petit mérite. Ainsi, malgré l'orage dont l'âme est assaillie, la paix avec le prochain se maintient et ne court aucun danger, parce qu'on se comporte comme si l'on ne sentait rien et qu'on fût dans l'assiette la plus tranquille, 0 que cela coûte dans la pratique! mais que cela môme attire aussi de bénédictions delà part du ciel, et qu'on en est bien récompensé dès cette vie, par la consolation qu'on a de pouvoir présentera Dieu un sacrifice qui lui est si agréable!

IL Se désister volontairement de toutes ses prétentions, dès qu'il y va de la paix, et abandonner sans résistance tous ses droits , qui, du reste, sont si peu de chose dans l'état religieux. Car de quoi pour l'ordinaire s'agit-il dans les contestations qu'ont entre elles les épouses mêmes de Jésus-Christ? d'un léger intérêt qu'on s'est fait , et sur lequel, ou par opiniâtreté, ou par une fausse gloire, on ne veut point ^e relâcher. En vérité, ne doit-on pas rougir de honte , quand on vient à considérer d'un sens rassis de quoi l'on s'inquiète tant et à quoi l'on s'arrête avec tant d'obstination? et comment peut-on soutenir les reproches de sa conscience, lorsque, malgré soi, on se dit intérieurement : Si j'avais assez de vertu pour reculer djun pas, et que je voulusse ne pius penser à cela, qui, dans le fond, n'est rien , la paix aussitôt sérail rétablie. 11 ne tient donc qu'à moi

de pacifier tout, d'éteindre le feu de la division, qui n'est déjà que trop enflammé, et de calmer les esprits. Si je ne le fais pas, lorsque je le puis si aisément et à si peu de frais , ne scrais-je pas bien condamnable, et qui me disculpera auprès de Dieu? Jésus-Christ a versé son sang pour la paix : à quoi ne dois-je pas préférer un bien que mon Sauveur a tant estimé , et qu'il a acheté si cher?

III. Ne s'attacher point trop à son propre sens, car on ne se brouille souvent dans les communautés, que parce qu'on s'entôte , que parce qu'on suit certains préjugés dont on ne veut point revenir, que parce qu'on ne consulte que soi-même , et qu'on ne s'en rapporte qu'à soi-même, ne prenant aucun conseil et ne déférant à aucun avis. Dans les affaires les plus importantes, les gens du monde choisissent un tiers sage et désintéressé, et consentent, en vue de la paix, d'en passer par son jugement. Dans les communautés divisées, on n'écoute qui que ce soit. On se prévient contre ceux qui, par zèle et par charité, voudraient s'entremettre, et ménager quelque accommodement. On se persuade que ce sont des gens gagnés et dont on doit se défier. On les prend à partie euxmêmes , à moins qu'ils n'entrent aveuglément dans nos pensées, et qu'ils ne se déclarent pour nous. Que la docilité serait alors d'un grand usage, et qu'elle épargnerait à toute une maison de démêlés et d'embarras l

IV. Sacrifier même , s'il est nécessaire , sa propre raison. Il est vrai, vous n'avez pas tort, la raison est certainement de votre côté; mais si vous ne cédez , vous n'aurez jamais la paix , et la guerre sera éternelle. Or, il vaut mieux, en de pareilles conjonctures, renoncer, pour parler de la sorte, à la raison, et retourner en arrière, que de .se tenir ferme et vouloir aller plus avant. En mille rencontres, il est de la souveraine raison de condescendre, contre la raison même , aux faiblesses et aux imaginations de quelques esprits qui ne sont pas raisonnables. Mais, dites-vous, on agira mal à propos : il n'importe; le mal qui en pourra arriver sera moindre que le bruit et les ruptures, où la maison se trouverait exposée par une inflexible fermeté. Cette règle, au reste, n'est pas générale; mais elle demande beaucoup de discernement, et ne peut être appliquée qu'aux choses qui ne blessent point la conscience , et où il n'y a point d'offense de Dieu.

V. Préférer une sage et religieuse simplicité à une envie dangereuse et immodérée de savoir. On n'a que trop éprouvé, dans les monastères de filles, les pernicieux effets de cette malheureuse démangeaison d'apprendre, et de vouloir passer pour savante. Désordre plus commun dans ces derniers temps qu'il ne l'était autrefois. Les premières religieuses se contentaient d'être bien instruites des points les plus essentiels de l'Evangile et de la foi; de bien étudier leurs règles, leurs observances, leurs devoirs, et de les bien remplir. De là, soumises à l'Eglise, elles s'en tenaient à ses décisions, sans raisonner, sansconti ster, et sans prétendre prononcer sur ce qu'elles voyaient assez n'être pas de leur compétence et de leur ressort. Elles montraient en cela leur humilité, leur prudence , leur droiture d'esprit et de cœur, et elles en goûtaient le fruit solide, qui était une sainte paix. D'où vient que les supé-

rieures de communauté les plus habiles dans le gouvernement, ont soin encore, autant qu'il leur est possible, d'écarter de leur maison, livres, écrits, directions, tout ce qui pourrait y faire naître des questions très-nuisibles, ou du moins très-inutiles.

VI. Mais de tous les moyens, le plus efficace et le plus puissant est la sainte et fréquente communion; car le sacrement de nos autels est le sacrement de l'unité , le mystère de la charité , et par conséquent le nœud de la paix. Dans la communion, nous sommes tous nourris d'un même pain céleste, nous sommes assis à la même table de Jésus-Christ, nous lui sommes tous unis comme à noire chef : que de raisons pour nous lier étroitement ensemble 1 Comment cet adorable sacrement sera-t-il pour nous le sacrement de l'unité , si nous nous séparons les uns des autres? comment sera-t-il le sacrement de la charité, si nous nous soulevons les uns contre les autres? et comment ne ferons-nous qu'un même corps avec Jésus- Christ et en Jésus-Christ, si nous ne demeurons attachés les uns aux autres?

VII. Une des dispositions les plus essentielles à la communion , est donc que nous conservions la paix entre nous. C'est pourquoi le Fils de Dieu, avant que d'instituer ce grand mystère et d'y admettre les apôtres, leur donna la paix. Sans cela , quoique purs d'ailleurs, il ne les eût pas jugés dignes de son sacrement : ainsi, toutes les autres préparations que nous pouvons et que nous devons y apporter, supposent celle-là ; et c'est aussi par là que nous nous mettons en état d'accomplir le dessein du Sauveur du monde, qui a été, en nous incorporant avec lui, d'établir parmi nous la plus parfaite société, et de faire de nous un même troupeau et une même Eglise.

VIII. Au contraire, un des plus grands obstacles à la communion est que nous ne soyons pas en paix avec nos frères, ni nos frères avec nous ; car alors Jésus-Christ veut que nous quittions l'autel et le sacrifice , beaucoup plus la communion , puisqu'il faut bien plus pour approcher de la communion, que pour otl'rir simplement le sacrifice. Un pécheur, même en état de péché , peut assister à la messe, et dans la vue d'apaiser Dieu , lui offrir le sacrifice ; mais il ne peut communier, s'il ne s'est réconcilié, et avec Dieu, et avec le prochain. C'est donc à nous de nous éprouver là-dessus nousmêmes, avant que de recevoir le Saint des saints, et d'écouter notre cœur pour savoir s'il n'a rien à nous reprocher sur un point de cette conséquence.

IX. Daigne le Seigneur, dans la participation de son corps et de son précieux sang, nous réunir tousl C'est lui, selon le mot de l'Apôtre, qui est notre paix (Ephes. 2), et c'est dans la communion que cette parole se vérifie à la lettre, puisque c'est là qu'il veut être lui-même le médiateur de toutes nos réconciliations. Il a bien eu le pouvoir de réconcilier le ciel et la terre : notre réunion estelle plus difficile? Dans les siècles passés, on a vu plus d'une fois des ennemis irréconciliables, à ce qu'il semblait, déposer toute leur haine à la sainte table, et en sortir dans une sincère et pleine intelligence. Aujourd'hui et quelquefois dans les maisons religieuses, on voit des personnes divi?;ées sortir de cette table de Jésus-Christ avec la môme aigreur, et en remporter les mêmes ani-

mosités. Puissions-nous éviter ce malheur, et nous préserver d'une telle malédiction 1

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