SAPPHO ET LOUISE LÂBÈ
LOUISE
JMoN, non, illustre amie, je n'ai la prétention de vous avoir ëgale'e, ni dans les triomphes de la poésie , ni dans les succès de l'amour.
SAPPHO
Il me semble, ma chère Louise, que vous ne vous
rendez pas assez de justice. Si j'ai e'té nommée la dixième
Muse, vous avez passé vous-même pour une Muse fort
aimable ; et quoique nous soyons nées à plus de deux
* On a souvent comparé Louise Labé à Sappho. Notre belle Lyonnoisc semble avoir offert elle-même l'idée de ce rapprochement. Au commencement de sa première ëiégie, elle annonce que le moment est venu pour elle de faire des vers, et que Phe'bus la remplit d'ardeur :
Il m'a donné la lyre , qui les vers Souloit chanter de l'Amour Lesbienne.
xij DIALOGUE
mille ans d'intervalle, on vous a justement comparée à moi. Lyon, sous ce rapport, n'a rien à envier à Lesbos.
LOUISE
Mais vos concitoyens ont grave sur leur monnoie leur
admiration pour vous, en y gravant votre image. Les
poètes et les écrivains de la Grèce et de l'Italie vous
ont célébrée à Tenvi, et Silanion vous éleva une statue
en Sicile.
SAPPHO
Si vous n'avez eu ni des statues, ni des médailles empreintes de votre figure, c'est dans les coeurs que vous avez pris place. Italiens , François , Espagnols , tous les beaux esprits de votre siècle ont, suivant leur langage, fait retentir de vos louanges les éclios du sacré vallon. Vous ne pouvez pas en disconvenir, car vos propres écrits en font foi. Dans une de vos élégies, ne ditesvous pas à votre amant dont vous ne recevez aucune nouvelle :
Si toutefois , pour estre énamouré En autre lieu, tu as tant demeuré, Si sây ie bien que t'amie nouuelle A peine aura le renom d'estre telle, Soit en vertu, beauté, grâce et faconde, Comme plusieurs gens sauans par le monde M'ont fait à tort, ce croy ie, estre estimée. Mais qui pourra garder la renommée?
Non seulement en France suis flatee, Et beaucoup plus, que ne veus, exaltée. La terre aussi que Calpe et Pyrenee Auec la mer tiennent enuironnee, Du large Rhin les roulantes areines , Le beau pais auquel or' te promeines
ENTRE SAPPHO ET LOUISE LABÉ. xilj
Ont entendu (tu me l'as fait à croire)
Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.
Ce que les gens d'esprit faisoient sous François l.^'', ils le font encore sous Louis XVIII. J'apprends même qu'aujourd'hui, plus de deux siècles et demi après votre mort, quelques-uns de vos concitoyens vous érigent un nouveau monument, aux applaudissements du bon goût.
LOUISE
Je viens de l'apprendre aussi, et ma modestie en rougit. Ce monument est la reimpression de mes œuvres le'gères. Ce sont les vôtres que la postérité regrette et que la presse réclame.
SAPPHO
Il est vrai que l'on m'admire un peu sur parole.
LOUISE
Votre gloire n'en a pas moins acquis le mérite et la force de la chose jugée. Vos hymnes, vos odes, vos élégies, et quantité d'autres pièces, composées par vous, la plupart sur des rhythmes que vous avez introduits vous-même, sont toutes brillantes d'expressions heureuses et riches, dont vous faisiez présent à la langue. Rien n'égale les couleurs, l'harmonie et la hauteur de votre poésie lyrique.
SAPPHO
Sur quoi donc porte un jugement si favorable? sur deux pièces seules que vous trouvez dans le petit recueil de celles d'Anacréon. En vérité, c'est être célèbre à bon marché. Pour vous, Louise, le bagage de votre gloire, s'il n'est immense, est du moins plus considérable, et l'on va voir éclater de nouveau le feu, l'es-
xiv DIALOGUE
prit et la délicatesse de vos compositions dans cette édition lyonnoise, qui ne s'engloutira pas, j'en suis sure, dans les gouffres de notre Le'thë.
LOUISE
Si quelque chose me le fait espe'rer, c'est que l'ëquité publique pèsera sans doute dans sa balance les difficultés du temps où j'écrivois. Alors les lettres commençoient à renaître dans ce beau pays de France , qui restera la capitale du monde j les savans s'ensevelissoientdansla poussière des bibliothèques, comme pour préparer les succès des siècles suivants; mais aucune femme n'avoit encore manié le pinceau, le burin ou la lyre.
SAPPHO
Elles s'en sont bien dédommagées depuis. *
*Ce n'est sans doute pas une épigrammequeSapphoveutfaire, De notre temps, Mesdames de Staël, deGenlis, deFJahaut, Cottin, Bourdic-Viot, Dufrénoy, Desbordes-Valmore, d'Hautpoul, de Mandelot, Amable Tastu, Bernier, Gay, Souza, Montolieu, et tant d'autres, ont prouvé que le beau sexe a la main assez forte et assez habile pour cultiver avec succès le domaine de la littérature. La peinture peut s'enorgueillir justement des Lebrun, des Fragonard, des Benoit; et parmi les statuaires, il nous sera permis de citer ici, avec une certaine fierté nationale, M."*^ de Sermézy, de l'académie de Lyon, artiste fort distinguée, à laquelle on doit le Platon , et beaucoup de compositions charmantes d'une moins grande dimension. Cette dame joint à son talent une instruction immense et une modestie qui en augmente le prix. Elle peut montrer à Louise Labé que l'érudition n'est pas perdue dans le sexe et dans la patrie de la Belle Cordière.
ENTRE SAPPHO ET LOUISE LABÉ. xv
LOUISE
Vous, contemporaine et rivale d'Alcee dans les beaux jours de la Grèce, vous avez été jugée sans avoir besoin d'indulgence, et Ton ne craint pas de s'égarer en suivant l'opinion unanime d'Aristote, de Démétrius, de ])enys, de Cicéron, d'Horace, de Plutarque et de Longin. D'ailleurs, le peu d'écrits qui nous reste de vous prouve suffisamment avec quelle force de génie vous nous entraînez, lorsque vous décrivez les charmes, les transports et l'ivresse de l'amour,
SAPPHO
Ab! l'amour, l'amour, chère Louise. C'est l'être infini, la lumière pure, la source de la vie. L'amour est l'étoffe de la nature que l'imagination a brodée.
LOUISE
Halte-là, Sappho. Ce n'est pas du grec, c'est du Voltaire que vous citez , et vous me dérobez une image qui appartiendroit tout naturellement à ma ville natale. N'importe, au nom d'amour, je le vois, vous retrouvez votre enthousiasme et la chaleur de vos tableaux. Dominée, comme la Pythie, par le dieu qui vous agitoit, vous jetiez sur le papier des expressions enflammées. Vos sentiments y tomboient comme une grêle de traits, comme une pluie du feu qui va tout consumer. Dans vos écrits, tous les symptômes de cette passion s'animent et se personnifient, pour exciter les plus fortes émotions de l'âme *. S'il falloit rappeler des exemples transportés dans notre langue....
* Barthélemi, Voyage du ieurie Anacharsis, chap. in.
xvj DIALOGUE
SAPPHO
Oui, je sais que votre Boileau et votre Delille m'ont fait riionneur d'être mes interprètes.
LOUISE
N'ont -ils pas assez bien rendu votre éloquence du
sentiment?
Heureux celui qui près de toi soupire, Qui sur lui sfui attire ces beaux yeux, Ce doux accent et ce tendre sourire!
Il est égal aux dieux.
De veine en veine une subtile flamme Court dans mon sein, sitôt que je te vois; Et dans le trouble où s'e'gare mou âm.e, Je demeure sans voix.
Je n'entends plus; un voile est sur ma vue; Je rêve et tombe en de douces langueurs; Et sans haleine, interdite, éperdue, Je tremble, je me meurs.
SAPPHO
Mais vous-même, si je ne me trompe, vous paroissez avoir bien connu les impressions, les effets et le délire de l'amour; et, sur ce point encore, il n'est pas certain que la Lesbienne l'emporte sur la Lyonnoise. Sans parler de votre charmante allégorie du Dehat de Folle et â^ Amour ^ que votre imitateur La Fontaine n'a pu faire oublier, vous donnez, dans plus d'un passage, l'essor à la passion la plus vive ;
SONNET Vfll.
le vis, ie meurs: ie me brûle et me noyé. l'ay chaut estreme eu endurant froidure :
ENTRE SAPPHO ET LOUISE LABÉ. xvij
La vie m'est et trop molle et trop dure, l'ay grans ennuis entremeslez de ioye :
Tout à un coup ic ris et ie larmoyé, Et en plaisir maint grief tourment i'endure; Mon bien s'en va, et à iamais il dure : Tout en un coup ie seiche et ie verdoyé.
Ainsi Amour inconstamment me meine:
Et quand ie pense auoir plus de douleur, Sans y penser ie me treuue hors de peine.
Puis quand ie croy ma ioye estre certeine. Et estre au haut de mon désire heur, Il me remet en mon premier malheur.
SONNET xvin.
Baise m'encor, rchaise moy et baise; Donne m'en un de tes plus sauoureus, * Donne m'en un do tes plus amoureus:
le t'en rendray quatre plus chaus que braise.
Las, te pleins tu? ça que ce mal i'apaise. En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus louissons nous l'un de l'autre à notre aise,
* Il faut espérer que les érudits nous apprendront quels baisers préféroit Louise Labé. Il y a je ne sais quelle religion attachée à certaines parties du corps : le revers de la main, par exemple, se présente au baiser...; mais si nous appliquons le baiser aux yeux, nous semblons pénétrer jusqu'à l'âme et la toucher. Inest et aliis partibus qucedam religio: sicut dextra osculis aversa appetitur. .. hos (ocutos) cùm osculamur, animum ipsum ■videmur attingere.
ij
xvilj DIALOGUE
Lors double vie à chacun en suiura.
Chacun en soy et son ami viura.
LOUISE
Il est vrai que ce morceau est assez anime'. Mais je n'oubliois pas que
La pudeur fut toujours la première des grâces.'*"
Craignant de l'avoir effarouchée et d'avoir éveille la médisance, je me hâtois de me justifier en invoquant l'amour lui-même :
Permets m' Amour penser quelque folie :
Tousiours suis mal, viuant discrettement. Et ne me puis donner contentement, Si hors de moy ne fay quelque saillie.
SAPPHO
Ainsi, suivant l'usage, c'ëtoit l'amour qui vous rendoit coupable , et c'etoit lui qui vous servoit d'excuse.
LOUISE
Peut-être avons -nous eu tort de tant nous occuper de l'amour. Comme on ne connoissoit pas assez les détails de notre vie, on a conformé nos actions à nos discours, et, par nos vers trop erotiques, nous avons aiguisé contre nous les armes de l'envie.
SAPPHO
Il est certain qu'elle ne nous a ménagées ni l'une ni l'autre. Et l'envie qui s'attache aux noms illustres, meurt, à la A^érité, mais laisse après elle la calomnie qui ne meurt pas.
* La Chaussée,
ENTRE SAPPHO ET LOUISE LABÉ. xix
LOUISE
Envie ou calomnie, la mort et le temps n*ont pas efface la tache imprimée sur votre conduite 5 car la poésie sapphique n'a pas seule reçu votre nom.
SAPPHO
Un de nos meilleurs écrivains * en a fait la remarque judicieuse : de grandes indiscrétions suffisent pour flétrir la réputation d'une personne exposée aux regards du public et de la postérité. La chaleur de mes expressions a servi la haine de quelques femmes puissantes humiliées de ma supériorité. Vous voyez qu'ici-has on parle sans feinte modestie.
LOUISE
Continuez, je vous prie: j'attache beaucoup de prix à voir réhabiliter votre mémoire. Il est temps de confondre les odieuses imputations dont elle étoit souillée.
SAPPHO
Eh bien! chez nous autres Grecs, la sensibilité étoit extrême. Les liaisons les plus innocentes empruntoient souvent le langage de l'amour. Que n'a-t-on pas dit du sage Socrate et de ses élèves ? J'aimois avec excès mes disciples, parce que je ne pouvois rien aimer autrement j je leur exprimois ma tendresse avec la violence de la passion, et voilà tout.
LOUISE
Comment! voilà tout! Vous n'auriez pas eu d'amants? Les sens n'auroient eu sur vous aucun empire 5 et la chimère de Platon....
* Barthélemî.