THEATRE DES CÉLESTINS
Odry , qui poursuit le cours de ses représentations à la satisfaction du public et à la sienne propre , car aux Celestins la caisse n'est jamais vide lorsque la salle est pleine; Odry a fait à Mad. Adam la galanterie de jouer dans une pièce , le jour du bénéfice de cette charmante comédienne, si justement aimée des Lyonnais qui ont vu naître soa talent et qui le voient se développer chaque jour avec une nouvelle grdce et un nouveau charme.
Ce ne peut être qu*à l'intérêt qu'on lui porte , comme agréable actrice et comme femme estimable , qu'elle doit attribuer l'empressement avec lequel les spectateurs se sont rendus mardi dernier à sa représentation ; car il faut ea convenir, elle avait fait un choix assez malheureux, et, à part Odry que l'on avait même déjà vu dans les Ouvriers , la curiosité ne pouvait guères être excitée par deux petites nouveautés sans conséquence , suivies d'un lourd mélodrame dont les sentences prétentieuses , dont les tirades ronflantes ont maintes fois retenti aux oreilles du bon parterre des Célestins.
^*^ C'est un des progrès les plus récens de la civilisation moderne que la nouvelle branche d'industrie imaginée par les usuriers , auxquels recourent trop souvent les fils de famille. On ne leur prête plus , comme autrefois , de Targent à gros intérêts ^ mais on leur remet, en échange
cîe bons effets au porteur , toutes sortes de marchandises qu'on leur passe à un prix trois fois au-dessus de leur valeur , et qu'ils sont obligés , pour se procurer des espèces , de revendre à soixante ou quatre-vingts pour cent de perte. Cette lèpre morale n'a fait encore de ravages qu'à Paris : mais elle ne se communiquera que trop tôt à la province où, Dieu merci, elle est restée jusqu'à présent étrangère.
Cette bienheureuse ignorance a détruit tout l'à-propos du vaudeville intitulé : les emprunts à la mode, de MM. De Courcy et Langlé ; et comme l'à-propos est à peu- près le seul mérite de cette pièce , on conçoit qu'elle a du produire très-peu de sensation sur le public. Elle en aurait produit bien moins encore sans Mad. Adam qui a joué avec beaucoup de légèreté , de finesse et de naturel, le rôle du jeune étourdi auquel l'usurier Michel remet , contre une lettre de change de 5,ooo francs , une charrette de pavés , une caisse de polichinelles et de jouets d'enfans , des violons , des guitares et des flûtes ; ce qui est beaucoup plus plaisant à raconter qu'à voir au théâtre.
^*j^ Le Biner sur l'herbe , de MM. Scribe et Mélesville^ n'est pas indigne de ces ingénieux auteurs; mais ce vaudeville est au-dessous de qu'ils nous ont donné le droit d'attendre d'eux. Il n'y a pas l'ombre de pièce ; ce n'est qu'un tableau dont l'idée n'est pas saillante , ou du moins , dont la combinaison est mal faite. Les auteurs n'étaient pas à leur aise en écrivant j et le spectateur , qui le sent , se trouve lui - même dans une situation contrainte qui n'est ni du plaisir ni de la peine, quoiqu'elle tienne de tous deux. Il y a dans l'ouvrage une très-jolie scène , bien jouée par Leppel , et où M. Ile Huguet se montre un peu moins roide que de coutume. On dit que cette jeune actrice n'aime point les observations. Tant pis : elle ne fera aucun progrès. La critique , les conseils et les encouragemens ont fait de grands comédiens. La louange et l'adulation n'en ont pas fait un seul.
jf^*j^ Il y a plusieurs années que M. Pixérécourt , Tua
( 35o ) des coryphées du genre, a donné le jour k Charles le te^ nierait e , mélodrame dit histoi iqtie. Cette pièce est dans Tancien genre ; elle vise à l'effet par les coups de théâtre. Les invraisemblances y sont accumulées ; mais il en résulte quelques situations qui ne sont pas sans intérêt. Le rôle de Charlts est bien tracé, ainsi que celui de Philippe de Cornmines , qui contraste avec le premier d'une manière trèsdramatique. Le s .'cond acte est le meilleur , ou pour mieux dire c'est le seul qui décèle quelque talent de composition; il n'y a dans les deux autres que de la pantomime , et des jeux de scène. Cela n'a pas empêché d'applaudir à toute outrance, il suffit pour enchanter le parterre qu'un mélodrame soit rempli d'allées et de venues que l'on regarde comme du mouvement, qu'il y ait des combats , des incendies, qu'on voie briller les armes blanches, qu'on sente l'odeur de la poudre et qu'on soit enveloppé d'un tourbilloa de fumée.
Jules a bien saisi la démarche , la fierté, le ton audacieux et féroce de Charles le tcméraire. S'il eût moins crié , il eut peut être été moins applaudi; mais à coup sûr il n'aurait pas été si fatigué qu'il a dû l'être, et le véritable public lui en aurait su gré. Constant ne mérite que des éloges pour la manière dont il a représenté Commines. Noblesse, dignité , chaleur , diction exacte et sage ; il n'a rien omis dans ce rôle qui lui fait honneur et où il n'a recueilli que des suffrages mérités.
^*^ On annonce pour la fin de cette semaine la clôture des représentations d'Odry qui n'en a donné encore que huit en cette ville. Il y a lieu de penser qu'il n'est pas tout-à-fait à la dernière , et qu'il ne voudra pas être ingrat envers les Lyonnais qui se sont montrés fort empressés d'accueillir un acteur dont le genre est fort original et qui réussit avec un rare bonheur à contrefaire tous les comédiens qu il a eus sous les yeux. Créer est le comble de l'art ; mais l'imitation exige du talent ; et tous les peintres ne savent pas , comme Odry , saisir la ressemblance.