DU JOURNAL DU COMMERCE
«£ LA VIJLLE D£ LYON ET DU DÉPARTEMENT DU RHÔNE, KUM^aO lia 9 SU 5 SEPTEUERE l824«
( Nota. Cette édition n'est point le produit d'une spe'culatioa mercantile ; les frais en ont e'të faits par une socie'té de gens d'© lettres de Ljon. )
De toutes les femmes qui ont joui de quelque céle'brité, au^ «une, peut-être, n'a e'te' l'objet d'autant d'éloges et de calomnies que Louise Labé , surnommée la belle Cordière. Mais , si nous avons le bonheur de juger que les louanges sont justifiées par les ouvrages qu'elle nous a laissés , nous avons encore ce-, lui de voir s écrouler, après un léger examen, tout l'odieux édifice de mensonges , dans lequel du Verdier et Rubva avaient espéré nous cacher leur victime. Une sorte de fatalité semble néanmoiDS poursuivre Louise Labé : les abominables inculpa, tions des deux auteurs, ses ennemis, se trouvent, en effet, répétées dans un grand nombre d'ouvrages , et pour se jus»^iiier, «lie n'en peut opposer que quelques-uns. Dans ses œuvres , il €St vrai , ses éditeurs ont prouvé jusqu'à l'évidence que sa vertu ne s'était jamais démentie ; mais leur rareté est encore une nou- '^elle difficulté qu'elle peut à peine surmonter Belle Louis®,
«onsole-toî! tous les obstacles vont s'appTanir, tous les nuaf;es vont se dissiper . ta re'putation morale et ta réputation poétique vont briller de tout leur e'clat : c'est dans le sein de l'acadëmi© de ta patrie que tu as trouve' des amis et des vengeurs.
Indignes en effet du jugement qu'on portait sur les mœups de notre illustre compatriote, et ge'missant sur la rareté de ses productions, MM. Brëghot , Cochard et Dumas, tous trois académiciens distin£;ués , se sont réunis pour élever à Louise Labd Un monument durable auquel chacun a concouru par son travail. Celui de M. Cochard consistait à rassembler sous la forme d'un.e notice biographique tout ce qu'on sait de sa vie : il a fait plus , et à la suite de longues et minutieuses recherches , il est parvenu à pouvoir nous donner un grand nombre de détails inconnus jusqu'à ce jour, et même l'analyse du testainent de cette femme célèbre. Dans sa notice, dont le style est simple comme celui d'un historien qui doit dire ce qui est vrai et rien que ce qui est vrai , M. Cochard a promené le flanibeau de la vérité sur toutes les actions de son héroïne, et s'appuyant sur des faits, il a réfuté victorieusement les calomnies débitées contre sa vertu , et nous a toujours montré la puçeté de son ame égale 9 la beauté de son géuie.
Dans un dialogue écrit avec beaucoup d'esprit . M. Dumas fait rencontrer Louise Labé par Sappho : le lecteur malin voyant deux femmes converser ensemble , et surtout deux femmes jbeaux - esprits , croit peut-être qu'elles vont se rabaisser l'une l'autre , médire chacune à leur tour , se critiquer , faire peutêtre pis encore; point du tout ( eî c'est ici qu'on les reconnaîjs •pour extraordinaires ) , Louise s'avoue vaincue par Sappho , Sappho veut placer la couronne sur la tête de Louise , et de ce débat de modestie et de géne'rosité naissent une foule de traits qui nous montrent les rapports singuliers qui existent entr'elles , et nous peignent avec art le genre de talent de chacune de ces deux ainiables rivales.
Si jusqu'à présent M. Bréghot ne s'était montré que digne interprète des auteurs latins , on peut maintenant le citer comme habile commentateur des auteurs français. Dans cette nouvelle publication des œuvres de la belle lyonnaise , imprimées avec l'orthographe de soo époque , il a fait preuve de connaissancej
vte» communes en philologie , et a bien jus^îG^ les espérance» qu'avaient conçues les littérateurs, en lui voyant entreprendre cet ouvrage. Non content d'enrichir le texte d'un grand nombre de notes qui toutes annoncent son érudition , il en a mis encore beaucoup dans la notice de M. Cochard , pour ajouter ce qui avait pu échapper à ce dernier ,. ou donner de nouvelles preu-. fes à l'appui de ce qu'il disait. Dans le glossaire placé à la fia de cette édition, M. Bréghot avait eu pour but de donner la signification des mots emplove'a par Louise et qui ne sont plus dans notre langue ; mais heureusement il ne s'est pas borné à une simple explication. Ce travail n'est donc point un dictionnaire où on ne trouve que de la sécheresse : ce sont des notes jnte'ressantes qui viennent se placer naturellement dans chaque article, qui instruisent et plaisent par leur varie'te', et qui, écrites avec tous les charmes du style, ne font plus apercevoir de vocabulaire que le titre.
Pour compléter cet ouvrage, M. Pe'ricand aine, de l'aoademie, l'ami constant et le collaborateur assidu de M. Bréghot, a fait en vers e'ie'gans une imitation aussi fideile que pre'cise de plusieurs pièces italiennes en l'honneur de Louise. Cette nouvelle production de M. Péricaud est un ornement de bien bot» goût ajoute au beau monument que viennent d'e'lever ses trois autres collègues.
Nous ne dirons rien des œuvres de notre Sappho moderne , a ssez connues des hommes de lettres , et parmi lesquelles on remarque surtout /e débat de folie et d'amour qui a fourni à Lafontaine le sujet d'une de ses fables , et dont Voltaire , le grand juge litte'raire, a dit dans ses questions sur l'Encyclopédie s « La plus belle fable des Grecs est celle de Psyché ; la plus » plaisante fut celle de la matrone d'Ephèse. La plus jolie, pary> mi les modernes , fut celle de la folie qui , ayant crevé les » yeux à l'amour , est condamnée à lui servir de guide. »
En terminant cet article nood féliciterons M. Bréghot de son brillant début dans la carrière philologique, et surtout du bonheur de son choix. Accorder à Louise Labé l'honneur de la préférence sur les autres auteurs nos compatriotes , était ua agréable hommage fait à Lyon , patrie de cette femme célèbre, et une galanterie vis-à-vis des dames qui en trouveront beau^
èônp d'autres dans les notes de M. Bre'ghot, qui paraît n'avoîf jamais oublie' que Mad. de S e'tait au nombre des souscripteurs. Pour preuve , nous nous contenterons de citer la note Buîvante , dans laquelle ce litte'rateur ( page 235 ) parle ainsi du beau sexe de notre rille : « Les dames de Lyon ont e'te' au- » trefois renomme'es par leur beauté, comme elles le sont en- » core aujourd'hui. Déjà, au XV. e siècle, Jean le Maire de » Belges, dont la maîtresse était lyonnaise, plaçait le temple » de Vénus au confluent d'/îrar et Rhodanus ( du Rhône et de >> la Saône ), et vantait les visages angéliques des Nymphes ^ qui habitaient ce lieu. Erasme dit de la même ville : est y illic mira fonnarum félicitas ( là , le beau sexe est remar- V quable par les formes les plus heureuses ). EnCn , Marot, î» qui regretta si vivement le séjour de Lyon, le Célèbre égay lement sous ce rapport. »
]Nous ne nous permettrons plus qu'un seul mot sur cette édition. M. Bréghot dit à la fin de l'avertissement : « Louise Labé j> n'est pas le seul écrivain dont Lyon ait droit de s'énorgueil- 3» lir ; il en est plusieurs autres dont les productions méritej* raient aussi d'être plus répandues, et qui seraient dignes de » reparaître avec les mêmes honneurs. » Nous pensons avec plaisir que M. Bréghot accomplira lui-même ce noble vœu, eî que bientôt il réalisera toutes les espérances qu'il nous a données par cette première entreprise qu'a couronnée le plus brillant succèsj
CHEVALIER-VICXOR,